Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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29 janvier 2008

La tête des autres

Classé dans : Actualité, Société — Miklos @ 23:31

« Votre histoire se passait où ?
Chez les Zoulous ? Les Andalous ?
Ou dans la cabane bambou ?
À Moscou ? Ou à Tombouctou ?
En Anjou ou dans le Poitou ?
Au Pérou  ou chez les Mandchous ?
Hou ! Hou !
Pas du tout, c’était chez les fous. »

— Robert Desnos, Les Hiboux

«La présente affaire contient tous les éléments d’une fraude. Le fait que le défendeur ait été trouvé cou­pa­ble d’infractions régle­men­taires plutôt que criminelles ne change rien lorsque la culpa­bilité morale se situe à un niveau élevé, comme dans le présent cas. Les attentes du public inves­tisseur dans le marché des valeurs mobi­lières sont très élevées. Cela est tout à fait compré­hensible surtout quand on pense que souvent, ce sont les éco­nomies de toute une vie qui sont confiées à des gens autorisés à transiger dans ce domaine d’activité. Le public a alors le droit de s’attendre au plus haut niveau de profes­sion­nalisme et d’éthique de ces profes­sionnels autorisés à transiger dans ce secteur. La confiance est au cœur de cette activité. Non seulement le défendeur a-t-il floué ces petits inves­tisseurs, mais il les a manipulés par la suite en leur faisant miroiter qu’ils recou­vreraient leur argent. Il a de plus manipulé l’Autorité des marchés financiers par l’envoi de faux documents qui camouflaient sa fraude. Il a aussi manipulé le public en général en déposant publi­quement de faux documents qui cachaient ses malversations. L’analyse de l’ensemble du dossier ne permet pas de conclure que le défendeur peut bénéficier de facteurs atténuants. Le public est en droit de s’attendre à la plus grande rigueur possible de la part de ces profe­ssionnels dans les devoirs et obligations que la Loi sur les valeurs mobilières leur impose. Ce n’est qu’en mettant l’éthique au premier plan que ceux-ci auront la confiance du public investisseur. C’est dans ce sens qu’il y a une urgence à démontrer la réprobation sociale des compor­tements adoptés par le défendeur.» À la lumière des faits de la présente affaire, une sentence maximale est le seul moyen d’atteindre les différents objectifs de détermination de la peine que nous avons mentionnés.

Extraits des attendus de la condamnation de Vincent Lacroix,
ex PDG du groupe Norbourg, entreprise de gestion
de fonds de placements, à 12 ans moins un jour de prison
par le juge Claude Leblond de la Cour du Québec, hier.

23 janvier 2008

Raison et logique

Classé dans : Actualité, Société — Miklos @ 8:11

Si les Français ont la réputation d’être cartésiens, on serait en droit de douter parfois de leur logique, ou du moins de celle de certains lecteurs du Figaro. Ce journal rapportait hier la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’homme pour avoir refusé à une institutrice célibataire l’adoption d’un enfant du fait de l’homo­sexualité de la requé­rante.

À la lecture des commentaires, et en ignorant ceux qui assimilent l’homosexualité à la pédophilie ou les homosexuels à des sous- (ou non-) humains, il en ressort que, selon eux, l’enfant a « le droit d’avoir un père et une mère » et « le besoin d’avoir un modèle masculin », et que les homosexuels devraient « assumer leur stérilité » et donc ne pas chercher à adopter.

On aimerait demander alors (sans prendre parti sur la difficile question de l’adoption en général) : faut-il alors enlever l’enfant d’un couple dont le père est un coureur de jupons ou au financier véreux, pour éviter que l’enfant se conforme à ce type de modèle masculin ? que « faire » alors d’un enfant en bas âge dont l’un des parents décède ou lorsque ses parents se séparent, phénomène de société de plus en plus courant ? L’enlever au survivant, afin qu’il ne soit pas aux mains d’un(e) célibataire, Dieu préserve ? Ne pas le confier à un autre membre de sa famille biologique qui souhaiterait l’élever, si celui-ci est veuf ou célibataire ? Et où est donc ce fameux « modèle masculin » de père ou celui de couple père-mère dans les orphelinats tenus par des religieuses ou des curés (où je suppose que l’on trouve plus souvent Le Figaro que Libé) ? Un enfant ballotté entre les deux foyers de ses parents séparés puis remariés n’est-il pas parfois « confusionné » entre les quatre adultes chargés de l’élever en alternance ? Et pour celui qui a la chance d’avoir ses deux parents encore mariés l’un à l’autre et qui travaillent tous les deux pour le nourrir, faut-il interdire à ses géniteurs de le confier à une nounou (s’ils en ont le moyen) ou à une garderie pendant l’essentiel de sa jeune vie éveillée ? Quant à l’argument de la stérilité, si on le poursuit à sa conclusion logique, il faudrait aussi interdire l’adoption à un couple hétérosexuel stérile, non pas ? Enfin, la pédophilie n’est certainement pas l’apanage des homosexuels mais se retrouve dans tous les milieux, comme on le sait fort bien.

Finalement, on serait tenter de conclure que les objections soulevées par ce type de commentaires sont de l’ordre d’une utopie : les enfants grandissent rarement au sein d’un couple « idéal » — l’homme est ainsi fait — et il n’y a aucune raison de soulever cette exigence uniquement dans ce cas d’espèce. Le droit accompagne les mutations de la société depuis la nuit des temps en cadrant ici, en encourageant là : du droit de cuissage on est passé à celui du vote des femmes, le divorce a remplacé la répudiation et la peine de mort a été abolie en France et dans un nombre croissant de pays. Ces évolutions se font parfois malgré des résistances d’un autre temps : c’est malheureusement la nature des commentaires en question.

30 novembre 2007

Cachez ce nom que je ne saurais voir

Classé dans : Actualité, Littérature, Médias, Société — Miklos @ 0:04

« Il y a un lieu droit au milieu du monde, distinct du Ciel, de Mer & terre ronde, d’où l’on voit tout ce qui se sait en quelque part que ce soit & d’où l’on entend tout ce qui se dit. C’est là que demeure la Rumeur en toute saison, ayant établi son séjour & maison sur le sommet de la plus haute tour, où l’on peut voir mille entrées & mille & mille fenêtres pour y recevoir les nouvelles de ce qui se passe de tous côtés. Il n’y a point d’huis aux portes, nuit & jour tout y est ouvert. Les murailles sont d’airain, qui sans cesse résonne & fait bruit, en ne cessant de répéter tout ce qu’il entend dire, en quelque lieu du logis on y parle toujours. Le repos, ni le silence ne sont point reçus là dedans, mais on n’y ouït point aussi de cris éclatants ; le bruit qui s’y fait est de mille voix basses, que les uns & les autres se soufflent aux oreilles. C’est un bruit tout tel que celui de la mer, lors qu’on l’entend de fort loin, ou tel que celui qui se fait en l’air, après qu’on a ouï quelques grands éclats de tonnerre. Les galeries sont pleines de peuple qui va & vient, contant toujours quelque nouvelle. Les mensonges y courent ordinairement pêle-mêle avec les vérités ; ce ne sont que bruits sourds, desquels la plupart repaissent leurs esprits curieux, & les autres les publient encore à d’autres, mais ce n’est pas sans croître le discours de quelque invention : car toujours celui qui le rapporte l’augmente en y ajoutant du sien. Là tout est plein d’âmes crédules, d’esprits légers & faciles à décevoir ; on n’y voit que vaines joies, que craintes, qu’appréhensions ; il y a souvent du trouble & des séditions, & souvent se font des rapports, desquels on ne trouve pas le premier auteur. En fait, rien ne se sait au Ciel dans les palais étoilés, rien sur Terre, & rien dedans l’enclos de l’humide royaume de Neptune, dont la Déesse qui tient là son siège, n’aie connaissance. » – Ovide, Les Métamorphoses, Livre XII.

Contrairement à d’autres organes de presse, le Journal du Dimanche a reporté la mise en garde à vue d’un homme soupçonné d’avoir commis une vingtaine de meurtres en ne donnant que l’initiale de son nom de famille et en assortissant l’information de précautions oratoires du style « Nicolas P. aurait commis… ». On se demande quel en est le sens, quand la photo de l’homme illustre l’article, et son nom – en entier – se trouve mentionné dans l’entête de la page et dans le nom du fichier contenant la photo (détails que nous avons masqués dans l’image ci-dessous).

Si l’horreur des crimes ne fait pas de doute, aucun tribunal ne s’est prononcé sur la responsabilité de l’individu1. Dans l’éventualité d’un non-lieu, ce texte – et tous les autres rapportant l’arrestation – continueront à circuler éternellement dans la galaxie numérique tout en accumulant un nombre croissant de commentaires de tous genres dans leur traîne ; il ne manquera pas de bonnes âmes pour dire qu’il n’y a pas de fumée sans feu, l’écho de cette affaire ne s’éteindra pas et ne manquera de poursuivre cet homme : on a connu dans le passé les effets parfois tragiques de la rumeur que l’internet ne fait qu’entretenir et amplifier à l’infini, à l’instar de l’airain de la maison que décrit Ovide. Nihil novi sub sole.


1 C’est cette considération qui avait amené un tribunal belge à effacer du fichier en ligne reportant sa décision les noms des personnes impliquées dans une affaire pénale… sauf que le zélé fonctionnaire avait omis de le faire à la dernière page, où ils s’étalaient en toutes lettres.

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