Life in Hell: These strong and silent Frenchmen on flying trapezes.
Akbar prend une bonne résolution, celle de retourner à la salle de sport, chaque jour, sans excuses ni louvoiements. C’est un labeur herculéen : se tirer hors du lit à pas d’heure, partir de chez soi à l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, pédaler vers l’horizon – qu’il n’attendra jamais, puisque qu’il fait du sur place – ou tirer lassablement des poids qui reviennent aussitôt à leur point de départ à l’instar du rocher de Sisyphe.
Il s’y rend peu avant l’ouverture, créneau moins fréquenté qu’à d’autres moments de la journée où il y a foule et où règne le tintamarre lancinant et assourdissant de la musique techno sur laquelle se trémoussent les acharnés de la gymnastique en groupe.
À cette heure, arrive le jeune musclor piercé de partout et tatoué en plus ; malgré son apparence de figue de Barbarie, il n’a rien d’un barbare : il salue chacun gentiment, d’une voix douce, bavarde de tout et de rien (et surtout de son régime bio et des salles qu’il fréquente deux fois par jour), et, une fois prêt, se lance vers les haltères et les autres instruments de musculation qui lui arrachent des soupirs, des gémissements puis des ahans d’intensité croissante, jusqu’au geste final accompagné d’un cri primal de jouissance pour l’effort qu’il vient de fournir. Sans clous, agrafes et autres métaux il serait mignon.
Presque au même moment arrive une jeune femme aux traits orientaux et habillé d’un collant qui montre avantageusement sa silhouette de sportive. Pas une once de graisse, des muscles bien proportionnés. Elle, elle ne dit bonjour à personne et ne répond pas quand Akbar la salue. Pourtant, elle n’est pas muette, Akbar l’a entendu parler. Elle se place devant la porte de la salle, au plus près, pour être sûre d’être la première à y entrer, la fixe pour ne pas manquer l’instant où elle s’entrouvrira. Elle s’y insère alors et se précipite vers le tapis de course sur lequel elle se lance avec obsession.
Akbar commence à faire de la bicyclette, et se concentre sur la télévision installée sur le guidon, à défaut de pouvoir contempler un paysage bucolique islandais ou patagonien. Tout pour tenter de détourner son attention de l’effort qu’il fournit, et de l’envie d’arrêter. Il regarde en général la chaîne Planète, qui diffuse depuis trop longtemps pour son goût, la série documentaire Que le meilleur gagne (Last Man Standing), des reportages sur un groupe de jeunes athlètes qui voyagent dans le monde – de l’Amazonie à la Mongolie, de la Papouasie au Mexique – pour y participer aux rituels de concours traditionnels d’endurance tribaux. Leurs efforts surhumains encouragent, malgré tout, Akbar à poursuivre les siens.
Le petit médecin râblé à la retraite qui arrive peu après est très aimable. Il aime bavarder, c’est un brésilien. Il ne peut se passer de la salle, dit-il, qui le met en forme pour le reste de la journée. Il se rend posément vers une bicyclette, l’ajuste calmement, et commence à pédaler, sans hâte. Il y reste tout le temps qu’Akbar passe dans la salle, il arrivera loin, lui.
Après la bicyclette, Akbar pratique la traction verticale, et veille ainsi à renforcer ses muscles dorsaux et à développer sa capacité respiratoire, plus discrètement toutefois que le jeune musclor, puis il se rend au hammam. Il y trouve parfois un Hercule, moniteur dans la salle, ou un habitué qui s’y entoure d’une pile de serviettes et d’habits (est-ce sa laverie ?) tout en marmonnant sans cesse. Ces deux-là et les autres habitués qu’il lui arrive de croiser, que ce soit dans la proximité du vestiaire ou du hammam, ne s’abaissent à dire bonjour. Exceptionnellement, il leur arrive de répondre à demi-mot, étonnés qu’un outsider ait osé leur adresser la parole pour les saluer. Entre eux, ils papotent et se racontent leurs aventures. C’est, finalement, une caste comme une autre… On n’est jamais l’égal des autres, nu ou habillé, se dit Akbar, en enfilant rapidement ses habits pour quitter au plus vite cet étrange lieu. Et pourtant, il y reviendra le lendemain.
Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.
Jeff, Akbar et Sophie partent revisiter 
Ils se précipitent pour visiter la petite exposition temporaire,
Revenus à 14h au château enfin rouvert, ils peuvent enfin parcourir à leur aise la chapelle, les appartements, des salles et
Sophie partie, ils vont dîner chez Martine, qui, mettant les petits plats dans les grands, les régale avec du saumon fumé de Patagonie (Akbar adore), de Laponie (Jeff et Martine préfèrent) et d’Irlande (qui se laisse aussi manger).
Lire, c’est faire connaissance avec des gens, des lieux, des sujets, des situations, des époques, des cultures, des vécus, des aventures, des mémoires, des pensées, des savoirs, qu’on aura peu ou pas la chance de découvrir par soi-même, soit parce qu’elles sont révolues ou imaginaires, lointaines, inaccessibles ou si proches qu’on ne les voit pas. C’est voyager dans son fauteuil, c’est rencontrer des grandes et des petites gens, c’est comprendre comment elles auront vécu, ce qu’elles auront vu, senti, aimé, souffert. C’est parcourir les empires de la lune et du soleil, le Paris de Villon, la Venise des Doges, la Patagonie de Chatwyn, l’Islande de Jules Verne, l’Amérique de Hawthorne, la Russie de Pouchkine, l’Arabie des mille et une nuits, l’autre côté du miroir d’Alice sans y avoir été. C’est vivre les aventures d’un Chinois en Chine et de Rouletabille chez le Tsar, c’est accompagner Nils Holgerson ou le lièvre de Vatanen au cours de leurs merveilleux voyages, c’est découvrir la passion secrète de Fjordur et le monde étrange des Xipéhuz. C’est connaître la condition humaine : les affres et les joies de l’amour, les souffrances de la famine et de la misère, les épopées glorieuses et les massacres sans fin, les splendeurs et misères des courtisanes, la rêverie du promeneur solitaire. C’est apprendre ce que l’université de tous les savoirs met à notre portée sans avoir à s’inscrire ni à passer des examens. C’est avoir un regard dans un condensé, dans un essentiel – celui des pages du livre – qu’on n’a pas dans la réalité. C’est tenir l’univers dans sa main, le découvrir et l’explorer passionnément avec son imagination, c’est connaître l’autre dans sa diversité et le reconnaître dans sa proximité, c’est donc se connaître soi-même, et c’est partager tout ça avec ceux qui ne le savent pas encore, qui le découvriront grâce à nous et qui nous surprendront avec leurs propres découvertes. C’est échanger avec l’autre et se rapprocher de lui, c’est partager ou confronter une passion ou une détestation. Lire, c’est nourrir une faim sans fin, la curiosité. Lire, c’est se dépasser. (Réponse à 