Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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9 janvier 2010

Lifting à 205 ans

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias, Sciences, techniques — Miklos @ 13:37

Le Parisien se fait écho du relookage du lion de Peugeot et du style de ses véhicules. Moi, j’adorais la 403 crème de mes parents – non, mon père n’était pas le lieutenant Columbo – première voiture que j’ai conduite après avoir passé mon permis. Tempus fugit…

Mais sans doute plus vite qu’on ne le pense : il semblerait que la marque réalise ces chan­gements « pour son 200e anniversaire », elle serait donc née en 1810 (ce qu’affirme la Wikipedia). Curieux, on a effectué quelques recherches. Et voilà que l’on trouve dans le numéro de décembre 1806 de L’Esprit des journaux français et étrangers par une société de gens de lettres la mention suivante : « …des échantillons de la filature de coton de M. Peugeot, du même lieu [Herimoncourt (Doubs)], qui ont été vus avec intérêt ». Cette filature est aussi mentionnée dans le Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale de 1807. Alors de quand date-elle réellement ?

Ce sont les Notices sur les objets envoyés à l’exposition des produits de l’industrie française, rédigées et imprimées par ordre de S.E.M. de Champagny, ministre de l’intérieur, en 1806, qui nous éclairent :

M. Peugeot fils, d’Hérimoncourt, est le seul fileur de coton du département qui ait adressé des échantillons de ses produits. Sa filature, établie depuis un an seule­ment, donne les plus grandes espé­rances. A des ateliers de filature M. Peugeot joint des ateliers de cons­truc­tion de machines, où il s’occupe de perfec­tionner les cylindres, les engrenages et les broches. Pour prouver ses efforts et l’espoir fondé qu’il a de réussir, ce manufacturier présente un nouveau cylindre fabriqué avec des machines de son invention.

Ainsi donc, l’activité industrielle sous le nom Peugeot aurait été établie en 1805. Joyeux 205! Quant au Parisien, il se refuse à publier un commentaire dans lequel je signale et explique cette erreur, sous prétexte que « c’est un propos résolument publicitaire ». Il est vrai que signaler une éventuelle erreur de journaliste ou son probable manque de vérification de ses sources est une (anti-)publicité, on imagine le sens réel de leur rejet.

Mais qui était donc ce M. Peugeot fils ? Lisons Les Comtois de Napoléon, de T. Choffat et al., Éd. Cabédita, 2006 :

S’il est connu pour être le fondateur de la firme Peugeot, Jean-Pierre Peugeot est également un notable protestant et un homme politique local favorable à la Révolution française. Acquéreur de biens nationaux, Jacobin membre de la société montagnarde de Blâmont, il était déjà député d’Hérimoncourt en 1789 et maire de la seigneurie de Blâmont de 1789 à 1793. Maire d’Hérimoncourt durant toute la Révolution et l’Empire (1790-1814), Jean-Pierre Peugeot sera également administrateur du district de Saint-Hippolyte dans le Doubs en 1795, électeur départemental puis conseiller d’arrondissement sous le Premier Empire. (…) Âgé de 80 ans, Jean-Pierre Peugeot décède le 16 juin 1814 à Hérimoncourt.

C’est dans Les Secondes républiques du Doubs de Jean-Luc Mayaud (annales littéraires de l’université de Besançon, 1986) que l’on trouve cette précision : « Dès la Révolution, d’anciens artisans se portent acquéreurs de biens nationaux : ils achètent des moulins qu’ils transforment en filatures ; c’est le cas de Jean-Pierre Peugeot à Hérimoncourt ». Malin ! Et ainsi, un siècle plus tard :


Le pilote de la Peugeot était Jules Goux. La quatrième place fut gagnée par un autre français, Albert Guyot, au volant d’une Sunbeam. Source : New York Times, 30 mai 1913.


Jules Goux sur Peugeot (course de voiturettes à Compiègne, le 27 septembre 1908). Source : Bibliothèque nationale de France


Peugeot, qui avait pris son origine dans un moulin, en produira plus tard.

5 janvier 2010

Life in Hell: Colissimo perduto, perdutissimo

Classé dans : Actualité, Cuisine — Miklos @ 20:55

Akbar n’a toujours pas reçu le café qu’il a commandé il y a bientôt deux semaines, et qui lui a été expédié par Colissimo. ColiPoste, l’opérateur chargé de le livrer, s’au­to­pro­clame « N° 1 français de la livraison rapide aux particuliers » : 48 heures. Vu le délai actuel, il doit s’agir d’heures de 420 minutes chacune, se dit Akbar.

Samedi après midi. Akbar reçoit de leur service clients une réponse électronique à la réclamation qu’il avait déposée sur leur site : ce service clients l’invite « à contacter leur service clients dès à présent » (impossible, vu l’heure et le jour) par téléphone. Ne peuvent-ils s’appeler eux-mêmes, se demande Akbar interloqué ? Il en comprend vite la raison : le prix de la communication est de 0,15 €/min.

Lundi matin. Akbar s’arme de références et de patience, et appelle ledit numéro. Au bout de trois appels et de 12 minutes d’attente (1,80 €), il entre finalement en contact avec une personne qui lui demande ces références : numéro de colis, adresse de livraison… et enfin son numéro de téléphone pour l’informer aussitôt que possible de l’état de la livraison.

Le site, lui, indique imperturbablement que le « colis est arrivé sur son site de distribution » le 26 décembre.

Mardi midi. N’ayant reçu aucun appel depuis plus de 24 heures (de 60 minutes), Akbar rappelle ledit numéro. Après une attente de 12 minutes (total : 3,60 €), il entre finalement en contact avec une personne qui lui demande ses références. Après avoir vérifié, elle lui annonce que « le colis est égaré ». Akbar demande :

— Depuis quand le savez-vous ?

— Depuis hier.

— Pourquoi n’avez-vous pas appelé pour me le dire ?

— Nous avons 48 heures pour le faire, on vous appellera.

— Et maintenant, je fais quoi ?

— C’est à l’expéditeur d’aller à son bureau de poste pour y déposer une réclamation.

Énervé, Akbar claque le téléphone. Il envoie un mail à son fournisseur, qui lui répond du tac au tac : « Nous avons recontacté le service clients qui n’a toujours pas de nouvelle pour ce colis, suite à votre mail et pour ne pas vous laisser sans café, nous venons de procéder à l’envoi d’un nouveau colis ce jour. » Akbar avait bien dit que ce fournisseur était parfait…

Quant au site de Colissimo, il indique imperturbablement que ce « colis est arrivé sur son site de distribution » le 26 décembre.

Jeudi midi. ColiPoste appelle Akbar et l’informe que des recherches sur le site n’ayant rien donné, le colis est déclaré perdu. Il devra se retourner vers son fournisseur et lui dire de déposer une réclamation à la Poste pour être remboursé. Akbar se demande pourquoi ColiPoste, qui connaît l’expéditeur, ne peut le faire directement, c’est sans doute dû à la séparation des PTT en P et TT, suppute-t-il.

Le site, lui, indique imperturbablement que le « colis est arrivé sur son site de distribution » le 26 décembre, tandis que le second colis, expédié mardi par le fournisseur, vient d’être livré.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

3 janvier 2010

Life in Hell: l’arc-en-ciel

Classé dans : Actualité, Cuisine — Miklos @ 9:53

Akbar est d’humeur noire : un saumon qu’il a mangé tout cru (c’est son plat préféré) devait être avarié, il en est devenu jaune comme un citron, lui d’ordinaire brun cara­mel. Rouge de colère, il jure de manger dorénavant uniquement du poisson passé préalablement au lance-flammes, à la cajun. Il est épuisé, il grelotte, il est bleu de froid. Jeff, vert de jalousie à la multiplicité des couleurs par lesquelles passe son compère, le trouve maintenant blanc comme un drap. Il lui suggère de voir la vie en rose (saumon) : une fois sorti de cette galère, il pourra tout manger impu­nément. Stoïque mais nullement résigné, Akbar s’arme de patience et de mots croisés. No pasaran!

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

2 janvier 2010

Carmen, un documentaire indéterminé de Bizet

Classé dans : Littérature, Musique — Miklos @ 22:57

« On préparait Carmen à l’Opéra-Comique, et les inquiétudes, qui précèdent toujours une grande bataille à livrer, devenaient chaque jour de plus en plus vives pour Bizet. Enfin Carmen parut. Le succès fut évident pour les artistes ; mais auprès du public il n’en fut pas de même ; et, comme l’on dit dans le langage du théâtre, la pièce ne fit pas d’argent. » — Henri Maréchal, « Souvenirs d’un musicien », in Albert Lavignac, Les Gaietés du Conservatoire (1899).

« Bizet’ “Carmen” . . . which is now well known to the public, possesses a certain fascination which may be called popularity, and with its light and pleasing characteristics, may be relied upon to attract a full house without reference to its musical merit. Its musical merit is, indeed, of a low order. . . » — The New York Times, 1/3/1879.

France 3 diffuse ce soir « le chef-d’œuvre » de Georges Bizet, selon les termes de la chaîne (auquel nous préférons de loin Les Pêcheurs de perles), qui se contente d’indi­quer sur son site que c’est un « docu. indéterminé » (docu­ment ? docu­mentaire ? docu­drame ?) réalisé par François Roussillon et de fournir un bref synopsis. Nulle indication sur les interprètes – chef, solistes, orchestre.

Le site L’Internaute Télévision, quant à lui, est quelque plus précis (Carmen est bien un opéra comique) et plus prolixe, puisqu’il fournit les noms du compositeur et de trois des « interprete ». Le sommaire de l’émission dans ce programme est curieux : « L’Orchestre Révolutionnaire et Romantique et le Monteverdi Choir ». Ici aussi, nulle mention d’un chef.

Il aura fallu se rendre sur le site de l’orchestre en question pour y trouver qu’il s’agit d’une pointure : John Eliot Gardiner, et de l’enregistrement d’une performance à l’Opéra Comique. Pour la distribution, c’est Télérama qui la détaille (ainsi, bien évidemment, que le site de la salle Favart). Sa critique est élogieuse, mais on ne la partage pas : le vibrato d’Anna Caterina Antonacci (dans le rôle titre, vers le haut de son registre) est parfois trop ample, son intonation et celle de Nicolas Cavallier (Don José, vers le bas du sien) approximatives, et le sous-titrage est, lui, nécessaire pour certains des solistes (nonobstant l’avis de Télérama sur le « français intelligible » des interprètes étrangers et la fiche de L’Internaute qui indique que le spectacle n’est pas sous-titré…). On apprécie tout de même l’humour discrètement coquin du magazine lorsqu’il écrit : « Charnue, pulpeuse, modulée avec une gourmandise sensuelle, la prononciation d’Anna Caterina Antonacci, comme son jeu, est un pur régal » : Antonacci est indéniablement pulpeuse, charnue et sensuelle, tout est question de la fonction des virgules dans cette phrase-là. C’est ainsi que Mérimée décrit Carmen dans sa nouvelle éponyme, de laquelle s’est inspiré l’opéra :

Je doute fort que mademoiselle Carmen fût de race pure, du moins elle était infiniment plus jolie que toutes les femmes de sa nation que j’aie jamais rencontrées. Pour qu’une femme soit belle, il faut, disent les Espagnols, qu’elle réunisse trente si, ou, si l’on veut, qu’on puisse la définir au moyen de dix adjectifs applicables chacun à trois parties de sa personne. Par exemple, elle doit avoir trois choses noires : les yeux, les paupières et les sourcils; trois fines, les doigts, les lèvres, les cheveux, etc. Voyez Brantôme pour le reste. Ma bohémienne ne pouvait prétendre à tant de perfections. Sa peau, d’ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais admirablement fendus; ses lèvres un peu fortes, mais bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches que des amandes sans leur peau. Ses cheveux, peut-être un peu gros, étaient noirs, à reflets bleus comme l’aile d’un corbeau, longs et luisants. Pour ne pas vous fatiguer d’une description trop prolixe, je vous dirai en somme qu’à chaque défaut elle réunissait une qualité qui ressortait peut-être plus fortement par le contraste. C’était une beauté étrange et sauvage, une figure qui étonnait d’abord, mais qu’on ne pouvait oublier. Ses yeux surtout avaient une expression à la fois voluptueuse et farouche que je n’ai trouvée depuis à aucun regard humain. Œil de bohémien, œil de loup, c’est un dicton espagnol qui dénote une bonne observation. Si vous n’avez pas le temps d’aller au Jardin des Plantes pour étudier le regard d’un loup, considérez votre chat quand il guette un moineau.

Une beauté voluptueuse, certainement… L’orchestre, lui, est parfait (Télérama ne s’y trompe pas, sur ce point) : rien à redire sur l’ensemble, son intonation et son interprétation (le chœur aussi est très bon) – avec un tel chef, ce n’est pas étonnant.

Nous retrouvons ici les talentueux librettistes Meilhac et Halévy, qu’on avait entendus pas plus tard qu’hier dans La Vie parisienne d’Offenbach. Finalement, heureusement que cette opérette n’est pas rediffusée aussi souvent que Carmen qui a acquis le statut assuré d’opéra-passe-partout-indigestion-assurée pour un certain nombre d’auditeurs. D’ailleurs, on se demande comment, avec les récentes lois européennes contre le tabagisme public, il est encore permis de diffuser un opéra dans lequel on peut entendre : « Voyez les regards impudents, mine coquette ! Fumant toutes, du bout des dents, la cigarette. Dans l’air nous suivons des yeux la fumée qui vers les cieux monote parfumée…» Interdisez-moi ça une fois pour toutes et revenons aux Pêcheurs de perles, il est grand temps, car « Je crois entendre encore, caché sous les palmiers, sa voix tendre et sonore comme un chant de ramiers. Oh nuit enchanteresse, divin ravissement ! ».

Quand la pensée électronique est confuse, ou, ce n’est pas demain la veille qu’on cessera d’avoir besoin de bibliothécaires humains

Classé dans : Littérature, Livre, Publicité, Sciences, techniques — Miklos @ 0:04

« PENSÉE. — Je pense à vous. — Pensez à moi. Jolies fleurs que la couleur veloutée de leurs pétales supérieures et le jaune citron des trois autres rendent fort distinguées. » — Pierre Zaccone, Nouveau langage des fleurs, avec la nomenclature des sentiments dont chaque fleur est le symbole, et leur emploi pour l’expression des pensées. Paris, 1853.

Encore sous l’influence de l’humour fin-de-siècle, je cherche dans Google Books des ouvrages d’Alphonse Allais. Voici la liste qui s’offre à mon regard étonné :

Des pensées ? Je connais une partie de l’œuvre d’Allais, et je n’avais jamais entendu parler de celle-ci. La vignette me paraît un peu suspecte, je clique donc dessus, et voici ce qui s’affiche :

Dans le bandeau bleu, il est bien précisé Les pensées By Alphonse Allais. Pas de doute. Mais la couverture indique un autre auteur, un certain Blaise Pascal. La confusion n’aurait pas manqué d’amuser le premier. Et pour couronner le tout, à gauche, une publicité pour les Raëliens, « Jésus déteste la croix »

On est curieux de voir comment Google Books indexe cet ouvrage multiple. On n’a pas fini d’être surpris :

C’est, selon cette bibliothèque qu’on qualifie dorénavant d’universelle, un ouvrage de fiction juvénile, d’informatique (concernant l’internet et la publication électronique) et sur la publication en général…

Et les deux cerises sur le gâteau sont les deux autres éditions de cet ouvrage que Google Books nous propose (sous l’entête « Other editions », ci-dessus) : La Bibliothèque universelle des dames, volume 2 (comme quoi, ceux qui prétendent que les pensées des dames ne sont pas à l’égal de celles des hommes se trompent), et un autre ouvrage de Pensées (volume 1). Lequel ? Le voici :

Il n’y manque plus qu’un ouvrage de botanique : la pensée, nous dit Zaccone, est une fleur « fort distinguée ». Surtout si elle est l’œuvre d’un Pascal ou d’un Descartes.

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