Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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24 janvier 2016

Une histoire personnelle

Classé dans : Histoire, Photographie — Miklos @ 22:21


1955. Autres photos ici.

     Je suis né coiffé,
J’ai fait des miracles,
Et d’tous les obstacles,
     Moi j’ai triomphé.

Belle était ma mère,
     Chacun l’adorait,
Malgré ça d’mon père,
     J’suis tout le portrait,
     Je suis né coiffé, etc.

Lagrange et Cormon, César Birotteau, drame-vaudeville en trois actes, représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Panthéon, le 4 avril 1838.

« Quant à Apollon, c’est parce qu’il est né à la clinique du Belvédère. C’est Pinuche qui m’l’a soufflé, faut conviendre. C’t’un homme qu’on dira c’qu’on voudra, mais il possède l’instruction. Quand j’y ai annoncé la naissance de bébé rose, y s’est écrié : “ C’est l’Apollon du Belvédère ! ” » — San Antonio, Alice au pays des merguez.

« Il est 22 heures lorsque Carlos annonce la nouvelle à Johnny qui se trouve en tournée en Italie : Sylvie vient d’être transportée à la clinique du Belvédère, à Boulogne-Billancourt, où elle devrait accoucher d’un moment à l’autre. » — Bernard Violet, Johnny Hallyday pour les nuls.

« La clinique du Belvédère […] établissement huppé de Boulogne […] où Hélène Ségara, Séverine Ferrer et Sylvie Vartan ont mis au monde un enfant […] somptueux cadre de cet ancien pavillon de chasse de Napoléon III. » — Le Parisien, 15 mai 2003.

« HIH [Son Altesse Impériale] Charles Marie Jérôme Victor Prince Napoléon, [né à la] Clinique du Belvédère, 18 Rue du Belvédère, Boulogne-Billancourt, Hauts-de-Seine, 19 octobre 1950. Head of the Imperial Family of France, May 3rd, 1997. » — Genealogy of the Royal Family of Italy. HRH Princess Clotilda and her descendants.

« S.A.R. la princesse Marie Isabelle Marguerite Anne Geneviève d’Orléans, née à la clinique du Belvédère à Boulogne-Billancourt le 3 janvier 1959. » — Patrick van Kerrebrouck, La maison de Bourbon : 1256-2004.

22 octobre 2015

« L’identité juive génère des fantasmes »

Classé dans : Histoire, Religion, Shoah, Société, antisémitisme, racisme — Miklos @ 17:04


L’écrivain israélien A. B. Yehoshoua lors de son exposé en septembre 2015.
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C’est le titre d’une passionnante communication (en excellent français) de l’écrivain israélien A. B. Yehoshoua – grand par ses qualités non seulement littéraires mais aussi éthiques et morales –, tenue dans le cadre d’une conférence organisée par l’association lacanienne internationale en septembre 2015.

La source de la peur dont il parle ici ne serait-elle pas en fait dans ces prémices (d’il y a 2000 ans ! cf. ses citations des philosophes grecs) de la modernité contemporaine induite de nos jours entre autres par les moyens de transport de plus en plus rapides, et qui s’exprime, alors comme maintenant, par une identité unique et multiple, fragmentée et cohérente tout à la fois ? Sauf qu’alors, avant toutes les évolutions techniques qui n’ont de cesse de bouleverser le monde, il y avait la nécessité de développer l’imaginaire – et donc la créativité – pour y situer, pour y ancrer cette identité qui ne pouvait se loger facilement dans le monde d’alors du fait de la dispersion du peuple juif, ce qui la rendait d’autant moins saisissable. Or, comme le montre Yehoshoua, c’est aussi le cas de nos jours.

D’autre part, la transmission orale des textes talmudiques (« la loi orale ») qui définissent la partie religieuse de l’identité juive anticipait en quelque sorte de deux millénaires les moyens de communication dématérialisés et quasi oraux actuels ; elle avait de quoi faire d’autant plus peur à ceux qui y voyaient des règles secrètes d’un peuple diffus et quasi extra terrestre menaçant la société bien établie dans sa matérialité.

Soit dit en passant, cette peur (voire cette révulsion) de la modernité est aussi visible par exemple dans un tout autre domaine – celui de l’art contemporain (ou des arts contemporains – que ce soit l’écriture, la musique, la peinture, la sculpture…) – qui « explose » aussi l’identité structurée et claire de l’œuvre d’art, et donc la facilité à définir, à cerner, à comprendre rapidement, sans prendre la peine de « faire connaissance », ce qui prend forcément du temps.

Il y a donc bien de quoi faire peur à l’homme unidimensionnel d’alors comme à celui d’aujourd’hui : « le Juif » est irréductible, autant par son physique que par sa pensée, par son statut social ou politique, par ses langues et par ses cultures, à une définition simple, sans ambiguïté. Or lors de la rencontre de l’« autre », de l’inconnu, s’impose le besoin animal de savoir rapidement si c’est un ami ou ennemi, et donc si l’aspect est en trop différent (couleur, traits réels ou imaginés…) ou à l’inverse indiscernable (« ils sont partout »), c’est forcément un ennemi, que ses caractéristiques de caméléon social rendent d’autant plus dangereux.

Il s’agirait finalement de cet imaginaire commun qui forge l’identité des Juifs aux destins multiples et souvent incomparables qui serait à la source de la révulsion fantasmatique suscitée chez la majorité des individus et des sociétés ancrées dans des référentiels purement matériels.

22 avril 2015

Grâces soient rendues à un pigeon anonyme

Classé dans : Histoire, Lieux, Musique, Photographie — Miklos @ 17:02


Tsitsernakaberd, mémorial dédié aux victimes du génocide arménien à Yerevan.

Je n’aime pas les pigeons, surtout les parisiens d’entre eux, de ceux qui envahissent mes jardinières (en allant jusqu’à y pondre) malgré les piques que je m’évertue à y disposer, et encore moins ceux qui fréquentent le Centre Pompidou, ou du moins ses parages. Ils y pullulent, attirés par un étrange personnage plié en deux, à la barbe foisonnante et vêtu de guenilles, traînant des chariots pliants remplis de grands sacs en papier pleins de pain rassis. Dès qu’il se rapproche de la placette bordant l’atelier Brancusi, des nuées de pigeons y descendent de toute part, en provenance des toits et des arbres voisins où ils devaient guetter son arrivée. Roucoulant douce­reu­sement, une multitude de ces volatiles pouilleux l’entourent alors en virevoltant, les plus hardis se posant sur ses bras et sur ses épaules comme sur les branches d’un arbre, tandis que d’un air béat l’homme se met à éparpiller autour de lui des miettes de ce pain qu’il rapporte d’on ne sait où et qu’il distribue obsessionnellement jour après jour ici et ailleurs.

Par ce clair après-midi ensoleillé (et pollué) d’hier, je m’étais placé en haut de la piazza du Centre pour photographier les passants à pied et à bicyclette, afin de mettre en œuvre et de maîtriser certaines techniques de saisie du mouvement que j’avais apprises dans le cours de photo auquel je participe actuellement. Je m’étais placé à proximité d’un tronc d’arbre contre lequel je pourrai caler l’appareil pour l’empêcher de bouger lorsque le temps d’exposition serait plus long. Occupé que j’étais à guetter d’un œil mes prochaines cibles tout en effectuant les multiples réglages qui devaient avoir pour effet de les saisir de façon adéquate – un cycliste étant bien plus rapide qu’un piéton, le temps d’exposition, l’ouverture, la sensibilité ne sont pas les mêmes –, j’aperçois brièvement un pigeon posé non loin, sur le faîte du grillage qui borde l’entrée au parking souterrain ; il semblait surveiller mes mouvements d’un regard torve : il devait préparer son coup. Puis je me concentrai sur ma tâche et l’oubliai.

Plus d’une cinquantaine de photos plus tard, floc ! Une fiente atterrit sur mon épaule. Non seulement indigné, mais submergé par le souvenir de la honte cuisante que j’avais ressentie, enfant, quand un ancêtre de ce volatile m’avait pris pour cible dans la cour de mon école communale, je m’éloigne rapidement de l’arbre tout en essuyant vigoureusement les traces de l’outrage que je venais de subir. Puis, levant les yeux qui, jusque là, avaient été surtout fixés sur le viseur de mon appareil, qui vois-je ?

– Risto !

– Michel !

– …

– …

– Que fais-tu à Paris ?

– Notre chœur et quelques-uns de nos musiciensRisto, que j’avais connu – et grandement apprécié autant pour ses qualités humaines que professionnelles – alors qu’il était directeur artistique de l’Ircam, dirige actuellement le département musique de la Fondation Calouste Gulbenkian à Lisbonne. prennent part au concert de ce soir au Théâtre du Châtelet, commémorant les 100 ans du génocide arménien. Au programme, des œuvres de Khatchaturian et de Komitas, une création de Michel Petrossian et le Requiem de Mozart. J’ai une place de disponible assortie d’une invitation au cocktail qui s’en suivra, veux-tu venir ?

J’avais entendu du Khatchaturian dès mon enfance, en Israël, où ses œuvres (dont l’exotisme des mélodies et de l’orchestration m’avaient toujours fasciné), et pas que la trop célèbre Danse du sabre, étaient régulièrement diffusées à la radio et jouées en concert – ainsi que celles de bien d’autres compositeurs de pays faisant alors partie de la « sphère d’influence » soviétique –, ce qui n’était pas le cas en France ; c’est ainsi que je connaissais aussi bien mieux Smetana, Bartók, Kabalevski, Chostakovitch ou Janácek que bien de mes congénères français.

Quant à Komitas, j’avais découvert son existence lors de la conférence internationale Musique et bibliothèques musicales au 21e siècle, qui s’était tenue à Yerevan en novembre 2012, à l’occasion du 300e anniversaire de Sayat-Nova, grand poète arménien. À ce propos, il faut mentionner la publication de la version originale restaurée du plus qu’extraordinaire film Sayat Nova. La couleur de la grenade du génial réalisateur (arménien, lui aussi), Serguei Paradjanov. Si vous ne l’avez vu, allez le voir (il sort aujourd’hui en salle). Si vous l’avez vu, allez le revoir.

J’avais entendu parler de Michel Petrossian mais ne connaissais pas son œuvre. Et en ce qui concerne le Requiem de Mozart, je l’avais écouté un nombre incalculable de fois depuis mon adolescence dans une des interprétations de Bruno Walter (si je ne me trompe : avec Irmgaard Seefried, Jennie Tourel, Léopold Simoneau et William Warfield), à tel point que je l’entends encore aujourd’hui sans même l’écouter.

J’ai donc accepté sans hésiter en remerciant vivement Risto, et, in peto, ce pigeon que j’avais maudit quelques instants auparavant.

Le soir venu, je me retrouve à l’entrée du Châtelet. La foule qui s’y pressait devait d’évidence comprendre une grande partie de la communauté arménienne française : l’ample chevelure épaisse noir de jais des femmes, le teint de la peau et les traits des visages des uns et des autres, me rappelaient tant ceux que j’avais vus lors de mon séjour en Arménie. Se connaissant, ils se saluaient et s’embrassaient chaleureusement.

Nous étions fort bien placés, au premier rang du second balcon, quasiment au centre : on voyait ainsi toute la scène et les deux balcons où deux groupes de choristes se positionneraient dans l’œuvre de Petrossian, et surtout : on entendait fort bien. Trop bien d’ailleurs en ce qui s’agissait d’un vrombissement sourd de moteur (aération ?) présent sans discontinuer dans la salle…

Alain Altinoglu, le chef d’orchestre d’origine arménienne (et dont le père, m’a dit Risto, était mathématicien), a dirigé avec vigueur – voire avec punch, en ce qui concernait Khatchaturian – les œuvres de la soirée. On aurait toutefois apprécié plus de graduation dans les nuances, plus de sensualité dans les œuvres qui le demandaient. Quant aux solistes du Requiem, les voix de femmes étaient métalliques et avaient un vibrato insoutenable, à donner le mal de mer, et c’était le ténor qui s’en sortait le moins mal. La création de Petrossian, Ciel à vif, une interpellation de Dieu face à l’horreur absolue du génocide, intégrait des textes de diverses origines et langues, et ne manquait pas d’intérêt malgré quelques longueurs.

Le très généreux buffet du cocktail était fourni – faut-il s’en étonner – par Petrossian, et je n’ai pas souvenir d’avoir jamais dégusté un saumon fumé et mariné si savoureux, dont le goût reste en bouche longtemps après sans s’altérer, ainsi que celui de cette chaleureuse soirée.

On signalera aussi à cette occasion la publication du hors série de Marianne, Les Arméniens : une histoire française, et la récente ouverture de l’exposition Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman : stigmatiser, détruire, exclure qui se tient jusqu’au 27 septembre au Mémorial de la Shoah.


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12 avril 2015

Montmartre, hier et aujourd’hui

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 22:06


Montmartre hier et aujourd’hui. Cliquer pour agrandir.

«J’avoue en souriant que j’aime Montmartre, que je l’ai aimé de tout temps, &, puisque Montmartre va bientôt disparaître, ou, du moins, se transformer profondément, je veux consacrer à Montmartre quelques lignes de souvenir.

Comment expliquer cela ? Montmartre me fait l’effet d’un de ces pays créés en même temps que la Bibliothèque bleue & les images d’Épinal. Une idée naïve s’y rattache invinciblement. Je me rappelle avec délices les plaisanteries sur l’Académie de Montmartre, sur les moulins « où les enfants d’Éole broient les dons de Cérès », selon l’expression d’un poëte classique, & surtout la fameuse inscription : C’est ici le chemin des Ânes.

Paris me semblerait incomplet sans Montmartre. J’aime, lorsque je passe sur le boulevard des Italiens, à m’arrêter en face de la rue Laffitte & à saluer du regard l’ancienne tour du télégraphe, qui apparaît, dans une verte échappée, au-dessus de Notre-Dame de Lorette.

Et cependant, le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. Il a été aplani, rogné, diminué par tous ses abords. Chaque jour, des maisons montent à l’escalade & l’envahissent. Puis, il a perdu une de ses principales curiosités : les carrières, qui ont été comblées. — Elles ouvraient encore, il y a une quinzaine d’années, leurs perspectives mystérieuses ; la plupart offraient des constructions régulières ; les voûtes étaient soutenues par des piliers. On les traversait en tous sens.

Ces carrières avaient eu trois races très distinctes de locataires : d’abord les animaux antédiluviens, dont les ossements retrouvés ont fourni de si ingénieuses hypothèses à Cuvier ; ensuite les carriers, qui y travaillaient à toute heure de jour & de nuit ; & enfin, quand les carriers furent partis, les vagabonds de toute espèce en quête d’un asile, c’est-à-dire d’une pierre pour reposer leur front.

Un autre coup porté à la physionomie pittoresque de Montmartre, ç’a été la suppression de sa fête annuelle, une des plus animées & des plus joyeuses, &, par suite, la disparition de son champ de foire, célèbre dans l’univers entier. Après la déchéance du carré Marigny, la place Saint-Pierre était devenue, en effet, le principal refuge des saltimbanques. J’y ai vu les dernières marionnettes convaincues jouer la Pie voleuse ; j’y ai entendu le dernier saint Antoine supplier, en sautant sur ses genoux :

Messieurs les démons,
Laissez-moi donc !

tandis qu’un paquet de petits diablotins se ruait en bonds désordonnés contre sa cabane ébranlée par l’orage.

Non ! tu danseras !
Tu chanteras !

Et c’étaient chaque soir, pendant deux ou trois semaines, sur cette place relativement étroite, un bacchanal, une foule, une démence, des cirques en toile, des dioramas dans des berlines, des tableaux de toute dimension représentant des géantes, des physiciens, le tremblement de terre de la Guadeloupe, le mont Blanc, des oiseaux savants, des albinos, un serpent faisant six fois le tour du corps d’un voyageur, des estrades garnies d’athlètes en brodequins fourrés & de danseuses de corde en jupons à paillettes, des parades à coups de pied, de grosses têtes en carton s’agitant sur des tréteaux, un ouragan de pistons & de clarinettes, des hurlements dans des porte-voix, des réveils de ménagerie & des illuminations soudaines !

Maintenant, sur cette place, c’est le silence & c’est la solitude. Une statue informe de saint Pierre se dresse au milieu de ces ruines sablonneuses.

On a fait à la butte elle-même une ceinture de planches qui en interdit l’ascension. Plus de promenades à la butte ! Comprenez-vous cela, ô Parisiens de la banlieue ?… C’était aussi une des gaietés de Montmartre, ces parties sur ce coteau escarpé, ces glissades, ces défis, ces envolées de robes claires, ces chutes suivies d’éclats de rire. Il y avait tel dimanche où rien n’était plus charmant à voir que cette fourmilière humaine. Des familles entières étaient assises, laissant pendre leurs jambes au bord des talus ; des bourgeois, armés de longues-vues, interrogeaient l’horizon, un horizon sans pareil, une vapeur d’or baignant des milliards de toits, de grands nuages empourprés du côté de l’arc de triomphe de l’Étoile !

Qu’on ne s’y trompe pas : la butte Saint-Pierre est, avec la rampe du Trocadéro, un des plus beaux points de vue du monde.

Tel qu’il est encore, Montmartre mérite une étude, une aquarelle si vous voulez, car Montmartre se compose de tons très différents. Ses aspects sont plus variés qu’on ne croirait. Il est impossible d’en saisir l’ensemble, même du faîte de la tour Solferino.

Et puis, en fin de compte, il reste quelque chose du vieux Montmartre ; il reste un village singulier, perché à une hauteur respectable, avec des rues étroites & tortueuses, des masures toutes noires, des cours qui exhalent des odeurs de laiterie, de vacherie, de crémerie. Les habitants vous regardent passer avec étonnement par la porte à claire-voie de leurs boutiques. On arrive à ce hameau escarpé par des escaliers assez nombreux, & dont quelques-uns sont d’un effet pittoresque, entre autres celui qui s’appelle passage du Calvaire. On y arrive aussi par une succession de rues tournantes, accessibles aux voitures. Pourtant je ne réponds pas que vous déterminiez une expression de satisfaction bien vive sur le visage d’un cocher, lorsque vous lui jetez négligemment cette indication :

« À Montmartre ! place de l’Église ! »

Elle n’a rien de remarquable, cette église ; on va voir, dans le jardin du presbytère, son Calvaire, qui est aussi célèbre que l’était celui du mont Valérien. Tout alentour, dans la rue des Rosiers, dans la rue de la Bonne, dans la rue Saint-Vincent, dans la rue des Réservoirs, le long de l’ancien cimetière, se cachent des maisons de campagne ravissantes & ignorées, remplies d’arbres de toute espèce & de tout pays ; des retraites silencieuses, touffues, enceintes de vieilles murailles brodées de fleurs. Le plateau compris entre l’église & les moulins est certainement le point le plus agréable de Montmartre ; le versant qui regarde la plaine Saint-Ouen, ourlé par la rue Marcadet, est tout à fait coquet & riant. Il y a là des ravins, des sentiers, des champs sérieux, des damiers de culture, des cabanes de bonne mine. L’œil embrasse une ligne onduleuse de coteaux bleuâtres, au bas desquels apparaît, entre vingt tuyaux d’usines, la basilique de Saint – Denis, veuve de son clocher.

Le côté vilain de Montmartre, le côté pelé, déchiré, tourmenté, est celui qui commence au Moulin de la Galette, un des derniers moulins dont la hauteur était jadis couronnée. Deux autres ne sont plus que des squelettes de bois pourri. C’est la région des guinguettes, des bals, le dimanche, dans les arrière-boutiques de marchands de vins. La semaine, on n’y rencontre que des terrassiers, occupés auprès des charrettes remplies de gravois. Ces hangars noirs sont des fabriques de bougies, m’a-t-on assuré. J’ai découvert, près de là, un café orné de cette enseigne passablement ambitieuse : Café des Connaisseurs.

Ce versant s’incline sur le nouveau cimetière &est bordé par la rue des Dames, puis par la rue des Grandes-Carrières.

Tels sont les principaux aspects, assurément particuliers, de Montmartre. Ils ont eu leur peintre spécial dans Michel, un artiste peu connu, pauvre, bizarre, qui avait trouvé là sa campagne romaine. Les études de Michel n’étaient guère recherchées & guère payées, il y a trente ans, dans les ventes publiques, où elles se produisaient en assez grand nombre. Il est vrai qu’elles n’offraient rien de bien séduisant : c’étaient des toiles d’une dimension importante, représentant des carrés de sol, la plupart sans accident, des amas de broussailles avec le ciel à ras de terre, un ciel brouillé, profond, triste. Mais tout cela était largement peint, d’un ton juste. Aujourd’hui, les tableaux de Michel sont mieux appréciés ; on les paye, sinon un prix élevé, du moins un prix honorable. Ce sont surtout les artistes qui les achètent.

Dans les nouvelles dénominations de rues, j’aurais souhaité de voir la rue Michel, à Montmartre.

Les deux plus récents historiens de Montmartre sont Gérard de Nerval & M. Léon de Trétaigne.

Le premier, dans sa Bohême galante, au chapitre intitulé : « Promenades & souvenirs, » a écrit six de ses pages les plus exquises. Il raconte comment il faillit acheter autrefois, au prix de 3,000 francs, la dernière vigne de Montmartre.

« Ce qui me séduisait, dit-il, dans ce petit espace abrité par les grands arbres du Château des Brouillards, c’était d’abord ce reste de vignoble lié au souvenir de saint Denis. C’était ensuite le voisinage de l’abreuvoir, qui, le soir, s’anime du spectacle de chevaux & de chiens que l’on y baigne, — & d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent & chantent, comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas-relief consacré à Diane, & peut-être deux figures de naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l’ombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures… »

À côté de cet abreuvoir s’élève aujourd’hui une maison élégante, dont le propriétaire est cet aimable Berthelier, le chanteur de chansonnettes & de vaudevilles.

« Il ne faut plus y penser ! — s’écrie Gérard avec ce doux sourire que je revois toujours ; — je ne serai jamais propriétaire ! » Et ses visions d’antiquité lui reviennent de plus belle. Il aurait fait faire dans cette vigne une construction si légère ! « Une petite villa dans le goût de Pompéi, avec un impluvium & une cella, quelque chose comme la maison du poëte tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis, m’en avait dessiné le plan. »

C’est ainsi qu’en peu de lignes ce délicat esprit a su dégager toute la poésie agreste de Montmartre.

Le second historien, dans le sens grave & imposant du mot, est, comme je l’ai dit, M. Léon de Trétaigne. Ses études sur Montmartre & Clignancourt, constituant un volume in-octavo, ont paru en 1862. Elles résument tous les travaux précédents & embrassent une période considérable de siècles. C’est le volume qu’il faut ouvrir si l’on veut connaître les révolutions de cette éminence de terrain depuis le supplice de saint Denis, date à laquelle elle entre violemment dans l’histoire.

Que d’événements importants se sont passés à Montmartre ! Que d’hommes fameux y ont paru, pour prier ou pour combattre !

L’empereur de Germanie, Othon II, y a fait chanter un formidable Alleluia qui s’entendit jusqu’à Notre-Dame épouvantée.

Le pape Eugène III y a officié solennellement, saint Bernard lui servant de diacre.

Charles VI, au lendemain du ballet des sauvages, où il faillit trouver la mort dans les flammes, s’y est rendu en pèlerinage, accompagné de toute sa cour.

Ignace de Loyola & François Xavier y ont prononcé leurs vœux & jeté les premières bases de la Compagnie de Jésus.

Henri IV y a établi son quartier général lors de son troisième siège de Paris. On veut même qu’il y ait senti battre son cœur, — qui battait d’ailleurs assez facilement, — pour une abbesse d’un couvent de bénédictines.

À ce même couvent, transformé & purifié, le Régent & le jeune roi Louis XV sont venus maintes fois faire leurs dévotions.

Puis le vent de la Révolution a soufflé ; &, sous la Terreur, Montmartre, l’innocent & tranquille Montmartre, a vu son nom changé en celui de Mont-Marat.

Tranquille, viens-je de dire ! Ne vous y fiez pas. En 1814, quatre cents dragons y ont lutté héroïquement contre vingt mille hommes de l’armée de Silésie.

Vous voyez que les souvenirs abondent en cette localité.

Ce livre, très complet, mène le lecteur jusqu’à l’administration de M. le baron Michel de Trétaigne, père de l’auteur & maire de Montmartre pendant plusieurs années.

MM. de Trétaigne père & fils habitent eux-mêmes, au bas de Montmartre, dans la rue Marcadet, un ravissant domaine composé d’une maison, ou plutôt d’une petite maison, ornée de bas-reliefs érotiques, & d’un parc d’une étendue qu’on ne soupçonnerait jamais dans un faubourg parisien. De longues avenues de tilleuls & de marronniers, d’épaisses charmilles, des pelouses immenses, des peupliers gigantesques, des cèdres, des arbres de Judée contribuent à rendre invraisemblable cette propriété magnifique.

Aujourd’hui, le maire de Montmartre est M. Leblanc.»

Ce n’est pas la faute à cet honorable fonctionnaire s’il est forcé de signer tous ses actes : Le maire, Leblanc.

Charles Monselet, De Montmartre à Séville. Paris, 1865.

11 avril 2015

Le chemin le plus court d’un point à un autre, ou, Une énigme multimillénaire enfin résolue

Classé dans : Géographie, Histoire, Progrès, Religion, Sciences, techniques — Miklos @ 17:39


Itinéraire proposé par Google Maps pour aller de Haïfa au Mont Hermon.
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On se demande encore et toujours – surtout à cette période de l’année où se célèbre la Pâque juive – pourquoi le peuple juif a erré dans le désert, à sa sortie d’Égypte, pendant quarante ans au lieu de foncer droit vers la Terre promise. Il aurait pu emprunter le court chemin que prendront, bien des siècles plus tard, Joseph, Marie et l’Enfant Jésus, pour s’enfuir en Égypte (on doute qu’il y avait alors des sens interdits qui auraient empêché de le prendre à rebours), comme on peut le constater sur ces plans.

Si la réponse traditionnelle est que ce laps de temps était nécessaire pour effectuer un changement de générations, de sorte que ceux qui entreraient dans le pays de leurs ancêtres seraient des hommes nés libres dans le désert et non pas des ex esclaves de Pharaon, la vraie réponse est bien plus simple : Moïse avait dû utiliser Google Maps pour se diriger.

Pour preuve, voici l’itinéraire que propose notre AMIAspirateur Mondial de l’Information. à tous pour aller de Haïfa au Mont Hermon : 4.160 km (près d’un an à pied, en se reposant le jour du Seigneur, quelque soit votre Seigneur), tandis qu’à vol d’oiseau (il y a beaucoup d’oiseaux dans cette région), il n’y a que 118 km (moins d’une semaine à pied) et des routes carrossables qui permettent d’effectuer ce parcours en 2-3 heures.

Ce qui n’est pas sans rappeler aux dinosaures de l’Internet le chemin que prenaient nos courriels pour aller d’un arrondissement à l’autre de Paris, il n’y a qu’une vingtaine d’années.

Merci à JacobNon, il ne s’agit pas du patriarche dont l’un des fils, Joseph, sera vendu par ses frères à des marchands qui l’emmèneront, devinez ou ? En Égypte. Dont il fallu sortir 400 ans plus tard par des pérégrinations interminables. de nous avoir informé de cette proposition de parcours historique, qui devrait permettre à ceux qui l’emprunteraient de passer près du Mont Sinaï (avec ou sans révélation à la clef).

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