Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 octobre 2025

Qui n’a pas dit : « L’automne est un deuxième printemps où chaque feuille est une fleur » ?

Classé dans : Langue, Littérature, Peinture, dessin, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 17:10

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Réponse : Albert Camus, bien que cette phrase lui soit textu­el­lement attribuée universellement, et pas uniquement sur le Web) : on la trouve par exemple en épigraphe au roman Éteignez tout et la vie s’allume, (Éditions Robert Laffont – Versilio, 2022) de Marc Lévy…

Qu’est-ce que Camus a réellement dit (ou écrit) ? Ce passage dans Le Malentendu :

Martha : Qu’est-ce que l’automne ?
Jan : Un deuxième printemps, où toutes les feuilles sont comme des fleurs. (Il la regarde avec insistance.) Peut-être en est-il ainsi des êtres que vous verriez fleurir, si seulement vous les aidiez de votre patience.

On remarquera le passage du pluriel au singulier et la suppression de « comme » dans la citation apocryphe.

Soit dit en passant, Laurent Mailhot (1931-2021) mentionne ce passage dans sa thèse de doctorat, soutenue à Grenoble, parue en 1973 sous le titre Albert Camus ou l’imagination du désert :

Les saisons donnent rapidement des signes de malaise et de boule­ver­sement dans l’œuvre de Camus. La roue se grippe, le cycle ne fonctionne plus. Le temps qui avançait, se précipite, recule ou piétine. L’automne est un deuxième printemps « où tout reverdit » (ES, 277), « où toutes les feuilles sont comme des fleurs (Mal., 149), ou des « flammes » (Carn. II, 52). La terre retrouve, sous la pluie, une artificielle et embarrassante jeunesse. […]

(ES = L’État de siège, Mal. = Le Malentendu, Carn. II = Carnets, janvier 1942-mars 1951)

Voici les deux autres passages auxquels Mailhot fait référence :

Ah ! sur la terre sèche, dans les crevasses de la chaleur, voici la première pluie ! Voici l’automne où tout reverdit, le vent frais de la mer. L’espoir nous soulève comme une vague. (ES)

À l’automne, ce paysage se fleurit de fleurs – les cerisiers devenant tout rouges, les érables jaunes, les hêtres se couvrant de bronze. Le plateau se couvre des mille flammes d’un deuxième printemps. (Carn. II)

On trouve aussi sur le Web de multiples instances d’une ahurissante variante de cette citation apocryphe :

Il ne s’agit en fait que… d’une erreur de traduction : la citation apocryphe a d’abord été traduite en anglais, ce qui donne : “Fall is a second spring…”. Or “spring” signifiant aussi « ressort », la traduction en français de la version anglaise a produit ce pataquès, digne d’une hallucination d’IA. On peut au moins se satisfaire de ce que “fall” n’ait pas été traduit par « chute ».

Cette citation aprocryphe n’est d’ailleurs pas la seule attribuée à Albert Camus, c.f. ici.

Pour finir, voici ce que « pense » une IA des ressorts de l’automne :

Les ressorts d’automne :
le secret méconnu de la saison dorée

Ah, l’automne ! Saison des feuilles mortes, des marrons chauds, des pulls en laine qui grattent… et surtout, saison des ressorts. Oui, vous avez bien lu : ces petits objets métalliques en spirale, souvent relégués au fond des tiroirs ou dans les mécanismes de vos vieux canapés, sont en réalité les vrais héros de l’arrière-saison. Voici pourquoi.

1. Le ressort : L’accessoire mode indispensable

Qui a besoin de feuilles mortes pour décorer son intérieur quand on peut suspendre des ressorts au plafond ? Un peu de peinture dorée, trois tours de fil de fer, et voilà : une décoration 100% recyclable, 100% tendance. Vos invités seront subjugués par votre audace esthétique. « C’est du minimalisme industriel », mentirez-vous avec aplomb.

2. Un allié contre la déprime saisonnière

L’automne, c’est aussi la morosité qui pointe son nez. Mais saviez-vous qu’un ressort, lorsqu’on le comprime puis le relâche, produit un bruit satisfaisant qui chasse les pensées négatives ? Essayez : « Pschiiiiit ! » — instantanément, votre cerveau oublie la pluie et la nuit qui tombe à 17h. C’est la thérapie par le métal enroulé.

3. Le sport d’automne : le lancer de ressort

Marre des balades en forêt ? Optez pour le lancer de ressort en milieu urbain. Le principe est simple : vous tendez le ressort, vous visez une poubelle (ou un pigeon, si vous êtes vraiment en colère contre l’hiver qui approche), et vous lâchez. Effet garanti : un bruit de « twang » qui résonne dans la rue, et des passants qui vous regardent avec un mélange d’admiration et d’inquiétude. Un excellent moyen de se défouler.

4. La cuisine d’automne revisitée

Les marrons chauds, c’est has been. Place aux ressorts caramélisés ! Faites chauffer un ressort dans du sucre, ajoutez une pincée de cannelle, et hop : une friandise croustillante, riche en fer (et en questions existentielles). « Mais… c’est comestible, ça ? »« Tout est comestible, si on y croit assez fort », répondrez-vous en croquant votre création.

5. Le ressort, symbole philosophique

L’automne, c’est la saison des métaphores. Et quoi de plus poétique qu’un ressort pour représenter la résilience ? « Après l’été, l’automne nous comprime, mais c’est pour mieux nous propulser vers l’hiver » (dixit un philosophe ivre de cidre chaud). Accrochez un ressort à votre porte : chaque fois que vous passerez, il vous rappellera que la vie est un éternel rebond.

En conclusion : le ressort, c’est la vie

Alors, cet automne, oubliez les clichés sur les feuilles rouges et les balades mélancoliques. Adoptez le ressort. Décorez, lancez, mangez, méditez. Et quand on vous demandera pourquoi, dites simplement : « Parce que l’automne, c’est la saison où tout rebondit. Même nous. »

(PS : En cas d’ingestion accidentelle de ressort, consultez un médecin. Ou un poète.)

Mistral

17 octobre 2025

Oyez, oyez ! Ou, de l’ouïr à l’être : quand l’oreille se fait métaphysique

Classé dans : Humour, Langue, Peinture, dessin, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 17:33

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Il est des verbes qui, par leur seule existence, interrogent les fondements de notre rapport au monde. Parmi eux, le verbe ouïr — ce vestige linguistique, cette relique sonore — se dresse en défi à la raison. Car ouïr, c’est à la fois entendre et, par un glissement sémantique aussi subtil qu’implacable, s’engager dans une ontologie de l’affirmation. Mais que se passe-t-il lorsque l’acte d’entendre se confond avec celui de jouir, lorsque l’oreille, organe de la réception, devient le siège d’un plaisir presque métaphysique ?

I. L’ouïe comme jouissance : de «  j’ouïrai » à «  je jouirai »

L’avenir de l’ouïe se conjugue au futur simple : «  J’ouïrai. » Pourtant, cette promesse d’écoute se heurte à une homophonie troublante : «  Je jouirai. » L’oreille, ici, n’est plus seulement un réceptacle passif ; elle devient le théâtre d’une expérience extatique. Entendre, dans ce cas, n’est plus un acte neutre, mais une forme de possession par le son, une fusion avec l’objet entendu. L’audition se mue en volupté, et l’on se demande : si j’ouïs, est-ce que je jouis ? Et si je jouis, est-ce que j’entends encore, ou suis-je déjà ailleurs, dans un au-delà de la perception ?

Cette confusion n’est pas anodine. Elle révèle une tension fondamentale entre la réception et l’appropriation, entre l’écoute comme acte de soumission au monde et l’écoute comme acte de domination, de possession. «  J’ouïrai » promet une écoute future, mais «  je jouirai » en annonce déjà la consommation. L’oreille, dès lors, n’est plus seulement un organe : elle est un désir.

II. L’ouïe comme avoir : de «  j’orrai » à «  j’aurai »

Plus troublant encore est le cas de «  j’orrai », forme archaïque du futur de ouïr. «  J’orrai » : je percevrai, j’entendrai. Mais «  j’orrai » sonne comme «  j’aurai » — et soudain, l’écoute se transforme en possession. Entendre, ce n’est plus seulement recevoir, c’est acquérir. «  J’orrai un secret » : est-ce que je l’entendrai, ou est-ce que je le posséderai ? L’oreille, ici, n’est plus un simple canal, mais un coffre-fort. Elle ne se contente pas de transmettre : elle retient, elle garde, elle s’approprie.

Cette ambiguïté soulève une question métaphysique : l’acte d’entendre est-il une forme de propriété ? Si j’orrai, est-ce que j’aurai ? Et si j’ai, est-ce que j’entends encore, ou est-ce que je me suis déjà détourné de l’écoute pour me consacrer à la jouissance de ce que j’ai acquis ?

III. L’ouïe comme joie : de «  j’ois » à «  joie »

«  J’ois » : je perçois, j’entends. Mais «  j’ois » résonne comme «  joie ». L’écoute, dès lors, n’est plus un acte neutre, mais une source de bonheur. «  J’ois la musique » : est-ce que je l’entends, ou est-ce que je m’y abandonne ? «  J’ois la voix de l’être aimé » : est-ce que je la perçois, ou est-ce que je m’y noie ? L’oreille, ici, n’est plus un simple organe sensoriel : elle est une porte ouverte sur l’extase.

Mais attention : si «  j’ois » se confond avec «  joie », alors l’écoute devient une fin en soi. Elle n’est plus un moyen de connaître le monde, mais une manière de s’y dissoudre. «  J’ois » : je me perds dans ce que j’entends, je deviens ce que j’écoute. L’oreille, dès lors, n’est plus un outil, mais une voie vers la transcendance.

IV. L’ouïe comme errance : de «  nous ouïrons » à «  où irons-nous ? »

Enfin, «  nous ouïrons » : nous entendrons. Mais «  nous ouïrons » sonne comme «  où irons-nous ? » L’écoute, ici, n’est plus une certitude, mais une question. «  Nous ouïrons la vérité » : mais où cela nous mènera-t-il ? «  Où irons-nous » une fois que nous aurons entendu ? L’oreille, dans ce cas, n’est plus un guide, mais un labyrinthe. Elle ne nous donne pas des réponses, mais des chemins — des chemins qui, peut-être, ne mènent nulle part.

«  Nous ouïrons » : c’est une promesse. «  Où irons-nous ? » : c’est une interrogation. L’écoute, dès lors, n’est plus un acte de connaissance, mais un acte de foi. Elle ne nous dit pas ce que nous savons, mais ce que nous ignorons. Elle ne nous donne pas des certitudes, mais des doutes.

V. Le pataquès ultime : «  j’ouïs » et «  oui-da »

Et puis, il y a «  j’ouïs ». «  J’ouïs » : j’entends. Mais «  j’ouïs » sonne comme «  oui-da » — cette affirmation russe, ce «  да » qui signifie «  oui », mais qui, dans la bouche d’un francophone, devient une onomatopée de l’assentiment. «  J’ouïs » : est-ce que j’entends, ou est-ce que je dis «  oui » avant même d’avoir compris ?

«  J’ouïs » : je perçois. «  Oui-da » : j’acquiesce. Mais si j’acquiesce avant d’avoir entendu, est-ce que j’ai vraiment écouté ? Ou est-ce que j’ai simplement obéi à l’impératif de l’affirmation ? «  J’ouïs » : je me soumets à l’écoute. «  Oui-da » : je me soumets à l’autorité. L’oreille, ici, n’est plus un organe de liberté, mais un instrument de servitude.

Conclusion : l’oreille comme miroir de l’être

Ainsi, le verbe ouïr — et ses confusions homophoniques — nous révèle une vérité profonde : l’écoute n’est jamais un acte innocent. Elle est toujours déjà chargée de désir, de possession, de joie, de doute, de soumission. «  J’ouïrai » : je jouirai. «  J’orrai » : j’aurai. «  J’ois » : joie. «  Nous ouïrons » : où irons-nous ? «  J’ouïs » : oui-da.

L’oreille, en fin de compte, n’est pas un simple organe. Elle est une métaphore de l’être au monde : un être qui entend, qui désire, qui possède, qui jouit, qui doute, qui obéit. «  Ouïr », c’est exister — dans toute la complexité, toute l’ambiguïté, toute la beauté de cette existence.

Et vous, qu’entendez-vous ? Ou plutôt : que jouissez-vous d’entendre ?

Mistral

E. A. Lequien (1779-1835), Traité de la conjugaison des verbes. Paris, 1815.

4 octobre 2025

Pompompom

Classé dans : Histoire, Humour, Langue, Nature, Peinture, dessin, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 18:46

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Madame Pompadour est assise sous un pommier, devant son château au majestueux portail garni de magnifiques pommellesFerrures de portes, un chat pommeléCouvert de taches rondes grises et blanches sur les genoux, des pomelosArbre du groupe des agrumes, probablement issu du croisement de l’oranger et du pamplemoussier sur une petite table. Elle se met de la pommade sur le bras. Un pompier lui verse un peu de PommardVin français d’appellation d’origine contrôlée (AOC), produit sur une partie de la commune de Pommard, en Côte-d’Or. Au loin à gauche, un psychopompeQui conduit les âmes des morts dans l’autre monde, antique employé de pompes funèbres*, attend de la faire descendre hors de ce monde. À droite, un pomologueSpécialiste de fruits comestibles portant de belles pompesChaussures (populaire). utilise une pompe pour arroser des fleurs de son jardin.

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*À ce propos, on ne peut omettre de mentionner l’Institut de Psychopompe-funébrisme International, fondé en 1914.

«  Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » – Nicolas Boileau (1636-1711)

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Dans un amphigouriLangage ou écrit obscur, embrouillé, peu intelligible rocambolesqueQui est plein d’invraisemblance, de péripéties extraordinaires, peuplé d’images abra­ca­da­bran­tesquesQui suscitent l’incrédulité par leur caractère improbable ou incohérent et d’hyperbolesFigures de rhétorique consistant à mettre en relief une idée en employant des mots qui vont au-delà de la pensée prolixesQui sont trop longs, diffus, chargés de détails inutiles, surgit l’Hippo­cam­pé­lé­phan­to­camélosVoir ci-dessous, chimèreÊtre ou objet bizarre composé de parties disparates, formant un ensemble sans unité fantasqueBizarre, extraordinaire, plein de fantaisie, d’originalité dont la seule silhouette paraissait un prolégomèneLongue introduction présentant les notions nécessaires à la compréhension d’un ouvrage à l’incongruQui déconcerte par son caractère étrange et plus ou moins ridicule. Son allure, tour à tour obséquieuseQui manifeste, qui marque un excès de respect, d’égards, etc. et farfelueBizarre, extravagante, fantasque, un peu folle, faisait de lui un parangonModèle, type accompli de bizarrerie dont la trompe exubérante se balançait avec une majesté emphatique. Autour de sa marche extravagante se déployait une cacophonieRencontre de mots, de syllabes, de sons désagréables ou ridicules insipide de vocables tarabiscotésExagérément ornés, recherchés, empreints de maniérisme, où des acrobaties syllabiques invrai­sem­blables formaient une véritable cataracte lexicale. Chaque pas de la bête engendrait un déluge d’allitérationsRépétitions d’une consonne ou d’un groupe de consonnes dans des mots qui se suivent, produisant un effet d’harmonie imitative ou suggestive capricieuses, un tournoiementMouvement agité auquel on ne résiste pas. d’assonances anfractueusesQui présentent des cavités profondes et irrégulières, souvent ramifiées, comme si la langue elle-même s’était éprise de sa propre luxurianceVigueur surabondante. Ainsi, dans ce foison­nementMultiplication, prolifération d’expressions biscornuesQui a une forme irrégulière, bizarre ; qui est de caractère absurde, extravagant, s’exerce l’art périlleux de dompter les mots les plus rétifsQui s’opposent à toute discipline, indis­ciplinés, rebelles, récalcitrants et de les plier au souffle du lecteur courageux.

— ChatGPT

Dans l’acte I, scène 4 de Cyrano de Bergerac (comédie de Jean Rostand), le Vicomte de Valvert provoque Cyrano en lui disant  « Vous… vous avez un nez… heu… un nez… très grand. », à quoi Cyrano lui répond par la célèbre « tirade du nez », dont voici un bref extrait :

Cyrano.
Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
[...]
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampéléphantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
[...]

28 septembre 2025

Mal traduire un auteur, c’est ajouter au malheur de ce monde

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Le blog La Lettre Sépharade a publié, il y a quelques jours, un article intitulé « Le rabbin Jonathan Sacks est décédé il y a 5 ans. Son nouveau commentaire de la Torah fait des vagues en Israël ». En voici le début :

TEL AVIV – Il y a trois ans, l’éditeur basé à Jérusalem, Matthew Miller, a reçu un appel du chef de la plus grande chaîne de librairies d’Israël.

Le directeur général de Steimatsky, Ayal Grinburg, a déclaré qu’il regardait les traductions des œuvres de feu Jonathan Sacks volant des étagères et voulait savoir pourquoi un rabbin britannique se connectait avec des lecteurs israéliens souvent indifférents aux voix extérieures.

Miller, originaire de Brooklyn qui avait vécu en Angleterre avant de s’installer en Israël, a emmené Grinburg pour déjeuner pour expliquer le «phénomène» des sacs, l’ancien chef rabbin du Royaume-Uni. Dans son écriture et ses apparitions publiques fréquentes, les sacs ont amené les valeurs de la Torah sur la philosophie, la politique et les débats éthiques de l’époque. Alors qu’il se battait parfois avec des Juifs à sa droite et à sa gauche, il a tenu une stature comme intellectuelle publique que peu de dirigeants juifs de sa génération pouvaient égaler.

Quel charabia ! Curieux, non ? La suite – en voici quelques extraits – est à la hauteur de ce début :

La traduction est simple et lisible. « Autant les Yea et les Thous », a déclaré Dayan Ivan Binstock de Beth Din à Londres, qui a passé en revue le texte. […]

Au moins trois présidents israéliens et comme de nombreux premiers ministres ont parlé de sacs avec révérence et tiré sur ses écrits. Le chef de l’opposition, Yair Lapid, qui est laïque, a déclaré qu’il était «la seule personne que je serais heureuse d’avoir comme rabbin» […]

Parler avec révérence de sacs (il s’agit évidemment de Sacks) et en même temps tirer sur ses écrits ? Et quant à Monsieur Yaïr Lapid, il ne serait sans doute pas très heureux qu’on dise de lui qu’elle est heureuse…

L’héritage des Sacks Rabbin, dirigé en Israël par son frère cadet Alan Sacks […]

Seize de ses livres ont maintenant des éditions hébreuses […]

«Il était essentiel pour nous de trouver quelqu’un avec l’émotion et la sensibilité à communiquer [his] Message sans perdre sa personnalité »

Comme on pouvait déjà s’en douter, ce « style » abra­ca­da­bran­tesque semble bien provenir de la traduction par une IA hallu­cinante d’un article en anglais. Et il suffit alors de prendre une expression typique de ce texte, par exemple « trois présidents israéliens », de la traduire en anglais (“three Israeli presidents”), d’y accoler le mot « Sacks » et d’effectuer une recherche en ligne.

Et bingo ! La première réponse mène vers un article en très bon anglais du très sérieux Jerusalem Post (quotidien israélien de langue anglaise, fondé en 1932), indiquant provenir de la JTA (Jewish Telegraphic Agency, ou Agence télégraphique juive, agence de presse internationale fondée en 1917) : c’est d’évidence la source de cette hallucinatoire traduction mot pour (mauvais) mot qui en reprend aussi les illustrations, mais qui n’en cite ni la source (JTA), ni le sous-titrage des illustrations qui en comprennent les attributions.

On remarquera aussi que le nom de l’auteur de l’article en français est celui de l’éditeur de la Lettre Sépharade, alors que l’article original, dont il n’est qu’une pauvre traduction littérale, a été rédigé par la journaliste Deborah Danan.

Pour finir, voici quelques exemples de la source en anglais et du résultat en français :

Steimatsky chief executive Ayal Grinburg said he was watching translations of works by the late Jonathan Sacks fly off the shelves and wanted to know why a British rabbi was connecting with Israeli readers, often indifferent to outside voices.

Le directeur général de Steimatsky, Ayal Grinburg, a déclaré qu’il regardait les traductions des œuvres de feu Jonathan Sacks volant des étagères et voulait savoir pourquoi un rabbin britannique se connectait avec des lecteurs israéliens souvent indifférents aux voix extérieures.

Miller, a Brooklyn native who had lived in England before settling in Israel, took Grinburg to lunch to explain the “phenomenon” of Sacks, the former chief rabbi of the United Kingdom.

Miller, originaire de Brooklyn qui avait vécu en Angleterre avant de s’installer en Israël, a emmené Grinburg pour déjeuner pour expliquer le «phénomène» des sacs, l’ancien chef rabbin du Royaume-Uni.

At least three Israeli presidents and as many prime ministers have spoken of Sacks with reverence and drawn on his writings. Opposition leader Yair Lapid, who is secular, said he was “the only person I’d be happy to have as my rabbi,”

Au moins trois présidents israéliens et comme de nombreux premiers ministres ont parlé de sacs avec révérence et tiré sur ses écrits. Le chef de l’opposition, Yair Lapid, qui est laïque, a déclaré qu’il était «la seule personne que je serais heureuse d’avoir comme rabbin»

Il s’avère en fait que la dizaine d’articles qu’on a testés proviennent tous de deux sites d’informations anglophones — Forward et JTA — ce qui peut être légal (c’est par exemple le cas de beaucoup de sites de presse) mais nécessite non seulement un accord, mais une attribution et une traduction correctes…

Si « l’œuvre de traduction s’inscrit dans le cadre juridique du droit d’auteur en tant qu’œuvre de l’esprit », c’est dû au fait que « La traduction ne saurait être assimilée à un travail mécanique »i, ce qui est pourtant le cas en l’occurrence.

Le titre de ce billet est, bien évidemment, une variante de Mal citer un auteur, c’est ajouter au malheur du monde.
___________________

i  Hélène Maurel-Indart. « Traduction, plagiat et autres formes d’atteinte au droit d’auteur ». Histoire des traductions en langue française, XXe siècle, Sous la direction de Bernard Banoun, Isabelle Poulin et Yves Chevrel, Ed. Verdier, 2019. hal-03607740

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