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21 août 2019

« Tartempion, c’est vous et moi »

Classé dans : Histoire, Médias, Peinture, dessin, Politique — Miklos @ 23:04

Bosredon : Le vote ou le fusil. 1848. BnF.
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Tartempion

«Tartempion est frappé d’excommunication majeure. Il est à jamais exclu du temple de la République fermée. Quel attentat a-t-il donc commis pour mériter un châtiment si grave ? De quel forfait s’est-il donc rendu coupable, ce malheureux Tartempion ?

Vous demandez son crime ? Nous allons vous le taire connaître. Tartempion a tait un programme. Mais ne sommes nous pas en pleine période électorale, et un programme, si avancé qu’il puisse être, n’est il pas, après tout, un fruit naturel de la saison ! Oui, votre argument serait sans réplique, si Tartempion avait pris ses grades, si Tartempion portait un nom célèbre, si Tartempion était arrivé. Mais Tartempion, Tartempion tout court, qui donc connaît Tartempion t Lui un homme obscur, un intrus, se permet d’entrer dans l’église et pousse l’audace jusqu’à vouloir chanter au banc des chanoines, sans avoir été pourvu d’un canonicat.

Car c’est sous ce vocable ridicule de Tartempion que messieurs les docteurs du radicalisme doctrinaire affublent les malheureux électeurs coupables de demander des comptes à leurs mandataires. Quoi ! Tartempion se permet cela ; lui, un homme de rien, le premier venu, un ouvrier ! De quoi se mêle-t-il, je vous le demande ? Et là-dessus, messieurs les roués haussent les épaules et exécutent une pirouette galante !

Donc que Tartempion soit maudit ! Qu’il soit frappé d’anathème par le cotlège des grands prêtres, qu’il soit chassé par le bedeau, qu’il soit à jamais exclu de la communion des fidèles; et s’il essaye de franchir de nouveau le seuil du temple, qu’il soit condamné à être foulé aux pieds des éléphants sacrés qui portent sur leur dos robuste la tour d’ivoire où sont enfermées les doctrines de la pure démocratie.

Malheureux Tartempion, il ne te reste plus qu’à te couvrir la tête de cendres et a respecter la consigne Tu sauras, à l’avenir, ce qu’il en coûte de parler au public sans l’autorisation des grands lamas et de signer un manifeste d’un nom inconnu.

Mais nous sommes d’autant plus à l’aise pour parler du programme socialiste que nous n’avons cessé de combattre les doctrines de Tartempion. Nous croyons que ses réformes budgétaires, brutalement appliquées, ruineraient tout le monde sans enrichir personne que ses projets sur la suppression de l’armée seraient désastreux pour l’existence de la patrie, et qu’enfin c’est seulement dans les maisons centrales que ses idées sur le système pénitentiaire ont quelque chance d’être accueillies avec acclamation.

Mais enfin, de ce que les idées de Tartempion méritent, à notre avis, d’être combattues, est-ce une raison pour que nous ayons le droit de traiter avec dédain, non-seulement le programme, mais encore la personne de Tartempion ?

Est-ce que nous ne sommes pas en pleine période électorale ? Est-ce que Tartempion n’est pas électeur et éligible ? Est-ce qu’il ne jouit pas de tous ses droits de citoyen ? Dès lors, s’il lui plaît de publier sa pensée, de faire connaître ses plans de réforme économique et sociale, d’appeler l’attention de ses coreligionnaires politiques sur tel ou tel abus qu’il propose de redresser à sa manière, sur tel ou tel problème dont il croit avoir découvert la solution ; s’il prononce des discours, s’il fait placarder des affiches, Tartempion use de son droit et il n’est permis à personne de railler la conduite de Tartempion. Tartempion a donné sa voix à un candidat et il a même contribué quelque peu à le faire nommer député. Il veut demander des comptes à son mandataire, il veut savoir où en est l’exécution d’un contrat auquel il a été partie. Prétention excessive, exorbitante et les parlementaires satisfaits ne peuvent trouver assez d’anathèmes pour flétrir l’outrecuidance de l’infortuné Tartempion.

Tartempion, c’est vous et moi, c’est le simple électeur, qui a son rôle à remplir et ses droits à exercer dans toute société libre, démocratique et égalitaire.Tartempion,c’est le citoyen militant qui a la légitime prétention d’avoir ses doctrines à lui et de donner son suffrage en connaissance de cause. À la vérité, il se trompe parfois dans le choix de ses protégés, et il a éprouvé plus d’une déception dans le cours de sa carrière, mais il reste incorrigible dans son goût pour la politique, et il ne peut admettre que la démocratie devienne le patrimoine d’un petit nombre de privilégiés.

Tartempion existe aux États-Unis et là il n’est gêné par aucun souvenir de l’ancienne étiquette. Il va trouver le président de la République qui, même après avoir été appelé à la première fonction de l’État, ne se croit nullement obligé pour cela de prendre les talons rouges de l’ancien régime, ne fait aucune difficulté à recevoir la visite de Tartempion et à discuter au besoin le programme de Tartempion.

Un chroniqueur raconta jadis qu’une duchesse de Devon­shire déclara une fois qu’elle don­ne­rait un baiser à quiconque voterait pour le duc. Un jour qu’elle cherchait à décider son boucher à donner sa voix au duc, il déclara qu’il ne voterait qu’à la condition que la duchesse lui donnerait un baiser en échange. Elle consentit et le boucher devint fameux dans toute la contrée. Le chroniqueur ne nous dit pas d’ailleurs si le duc fut élu. Le Journal amusant, 7 juin 1919Bien qu’en Angleterre il ait ses coudées un peu moins franches, Tartempion joue son rôle dans les élections du Royaume-Uni. C’est même à ce dernier pays qu’il doit son origine. Le boucher de Londres qui, moyennant un baiser, vota pour le candidat de la duchesse de Devonshire, fut l’ancêtre commun de tous les Tartempions de l’Europe et du Nouveau-Monde.

Ô malheureux Tartempion de France, dans ce pays qui se pique d’être égalitaire par excellence,» toi qui es si dédaigneusement repoussé par les talons rouges de la démocratie arrivée, comme tu dois envier le sort de tes pareils d’Angleterre et des États-Unis !

ANDRÉ LORMIER
Le Petit Parisien, 30 septembre 1877

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