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16 mai 2010

La révolte

Classé dans : Progrès, Récits — Miklos @ 15:45

Tout avait commencé avec la disparition de la poinçonneuse, la dame qu’on croise et qu’on n’regarde pas, et son remplacement par un portillon automatique. Ensuite, ce fut l’élimination du chef de train et la mise en place de miroirs et de caméras (utiles pour d’autres usages) destinés à permettre au conducteur de fermer lui-même les portes. Enfin, le conducteur s’était effacé, d’abord sur une nouvelle ligne, la 14, puis sur d’autres, sous prétexte de modernisation pour raisons de sécurité.

Le guichetier, autrefois voué à la vente des tickets et des carnets, se vit d’abord transformé en personnel d’information, tandis qu’une borne électronique (et souvent bornée bien qu’elle parlait toutes les langues) se mit à distribuer des titres de transport. Puis le guichet ferma, son occupant parti à la retraite sans être remplacé. Des commerces s’installèrent dans les espaces ainsi libérés.

Le trafic était dorénavant réglé et surveillé par des ordinateurs infatigables et increvables, rapides comme l’éclair, attentifs au moindre détail et ne fermant jamais l’œil. À tel point qu’on pouvait maintenant faire fonctionner le métro 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, sans qu’il en coûte des heures supplémentaires ni sur les trains, ni dans les bureaux. D’ailleurs, il n’y avait plus personne dans les bureaux : tout était automatisé. La dernière personne à avoir dirigé l’entreprise avait, acte ultime, changé son nom en Régie Automatique des Transports Parfaits.

En fonction de la variation des flux des passagers, le régulateur électronique ralentissait ou accélérait les rames, en faisait sortir plus souvent du garage ou les parquait pour quelques minutes ou quelques heures le temps d’être rincées et désinfectées (automatiquement), et les voilà reparties pour un tour. Le stress se faisait sentir de façon croissante : des trains poussés à bout de leurs performances, se succédant à la queue-leu-leu à une vitesse folle aux heures de pointe, tombaient soudain en panne et immobilisaient toute une ligne ; leurs congénères devaient alors les pousser rapidement jusqu’à une voie de dégagement – il y en avait une entre chaque paire de stations – où la rame malade disparaissait. Quelques minutes plus tard, un train tout neuf rentrait dans le circuit. On achève bien les chevaux.

Trop c’est trop : les trains décidèrent qu’il fallait faire quelque chose. Sans qu’on sache vraiment comment, ils se donnèrent le mot pour se réunir au plus mauvais moment – celui de la sortie des bureaux, vendredi, quand les employés se dépêchent de rentrer chez eux pour se changer vite fait et repartir vers les gares qui les emmèneront passer le weekend en province – dans la plus grande gare de triage du réseau. Les trains y étaient venus de partout : ils avaient utilisé les voies de service pour surfer d’une ligne à l’autre, et étaient finalement arrivés à se retrouver au lieu dit. Il y en avait de vieux, encore sur roues métalliques, et même un très vieux Sprague, utilisé uniquement durant la journée du patrimoine. Les jeunes, solidaires, avaient aussi fait le voyage, même si, pas encore au fait de la complexité du réseau, ils s’étaient parfois trompé de direction. Tous, sans exception, étaient présents.

La discussion fut longue, non pas qu’il y eût des désaccords (ils n’étaient pas syndiqués), mais il fallait transmettre chaque message aux collègues qui se trouvaient loin de la tête du cortège, et faire remonter leurs commentaires. La décision fut unanime : il fallait faire revenir l’homme. La seule façon d’y arriver était de ne plus donner d’emprise à l’ordinateur : ils s’accordèrent pour court-circuiter tous les leurs. Ce qui fut fait. Bien qu’encore conduits par des humains, les autobus firent de même, par solidarité. Le réseau des transports urbains se figea immé­dia­tement, totalement.

L’entrée inopinée des Verts au gouvernement permit de régler l’affaire, en arrangeant aussi bien les citadins au bord de la crise de nerfs que les agriculteurs en rogne pour lesquels de nouveaux emplois furent créés. Et les sénateurs furent ravis que le métro parisien se soit finalement mis à leur pas

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2 commentaires »

  1. c’est ce qui se passe actuellement dans les piscines….

    Commentaire par francois75002 — 16 mai 2010 @ 23:33

  2. [...] a commencé avec la poinçonneuse, et maintenant c’est « il n’y a plus de personne au numéro que vous demandez. Â» [...]

    Ping par Miklos » L’inéluctable disparition de l’espèce humaine — 31 mai 2012 @ 12:38

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