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25 août 2005

Souvenirs d’Italie : les Dolomites

Classé dans : Danse, Lieux, Littérature — Miklos @ 0:08

Le comté de Cournouailles a inspiré de grands écrivains britanniques, à l’instar de Tennyson, Dickens, Swindburne ou Hardy. Mais bien plus que la côte splendide ou les villages pittoresques, ce sont ses landes — et celles du comté de Devon voisin1 — baignant dans une atmosphère de mystère parfois inquiétant, qui ont nourri l’imaginaire littéraire.

Nul mieux que Daphné du Maurier, qui a longtemps vécu en Cornouailles, n’a su évoquer ce sentiment d’étrangeté insidieuse, de menace diffuse, de peur larvée dans des nouvelles ou des romans qui ont cette région pour cadre (Hitchcock a su en illustrer certains de façon magistrale) : Rebecca2, Frenchman’s Creek, Jamaica Inn ou The House on the Strand.

D’autres œuvres de Daphné du Maurier sont imprégnées de cette atmosphère : le recueil de nouvelles Les Oiseaux, dont le récit éponyme a été tourné en film par Hitchcock3 qui n’a pas manqué de terroriser des générations d’adolescents, comprend d’autres textes, moins connus mais non moins impressionnants.

C’est en apercevant les cimes des Dolomites, en Italie du nord, pour la première fois cet été, que je me suis souvenu d’une autre des nouvelles de ce recueil, Monte Verità, qui décrit la fascination et l’exaltation qu’inspire une chaîne de montagnes très particulière « quelque part en Europe » sur les protagonistes. Malgré les nombreuses années qui s’étaient écoulées depuis que je l’avais lue et relue, j’ai été saisi par la similitude entre la description qu’avait fait l’auteur dans ce texte merveilleux du lieu et de son impact sur les personnages avec ce que je voyais maintenant, et le sentiment que j’ai ressenti à la vue de ces pinacles et ces aiguilles dentelées et découpées de façon incroyable, couronnant des pans de roche gris pâle qui s’élancent à la verticale vers un ciel d’un bleu irréel, froid et indifférent ou parcouru de nuages dessinant une scène dramatique faisant écho à la splendeur austère de ces crêtes au profil de Savonarole.

Le nom de Monte Verità n’est pas fortuit ou uniquement une invention de romancier. C’est celui qui a été donné à une colline au-dessus d’Ascona, au début du XXe s., à la suite de l’arrivée dans la région d’une petite communauté d’intellectuels qui souhaitait fuir le monde moderne et se créer un monde à part, basé sur la liberté, la simplicité, la communauté de biens, la symbiose avec la nature : naturalisme, nourriture végétarienne, rejet de l’autorité sociale, politique, financière, religieuse, morale. Hippies avant l’heure, ils créèrent une communauté qui alterna entre des tendances baba-cool, intellectuelles et sectaires. Pendant un demi-siècle, quelques grandes figures de l’intelligentsia européenne se rencontrent à Monte Verità ; Carl Jung, Erich Maria Remarque, Hermann Hesse, Paul Klee, El Lissitzky…

Un documentaire d’Henry Colomer, diffusé sur Arte à plusieurs reprises, en isole quatre : le psychanalyste Otto Gross (pionnier de la révolution sexuelle), le « poète aux pieds nus » Gusto Gräser (qui inspira les vagabonds de Hermann Hesse), le chorégraphe Rudolf von Laban (rénovateur de la danse moderne) et l’écrivain Erich Mühsam (figure de proue de la révolution allemande de 1918). Les destins hors du commun de ces quatre individus dévoileront l’ambiguïté du projet utopique qui les avait réunis. Vêtus de peaux de bête, Greser divague dans Munich bombardé, Gross meurt à Berlin en clochard anonyme, Mühsam succombe sous la torture nazie tandis que von Laban prête allégeance à Goebbels et devient chef des ballets allemands4. L’adoration du soleil et des danses dans les prés sont bien loin: l’histoire a rattrapé ceux qui avaient cru pouvoir l’oublier, ou la transformer. Ces destinées croisées, racontées grâce à un important gisement d’archives, montrent comment se trament les thèmes de la révolte et du destin. Monte Verità est une aventure révélatrice des rêves et des cauchemars qui sont les nôtres.5

Ceux qui liront le récit de Daphné du Maurier ne pourront manquer de faire le rapprochement. C’est celui que j’ai fait pendant les jours que j’ai passés dans ce massif, alternant entre l’exaltation procurée par ces sommets inhumains et le calme émerveillé à la vue des splendides prairies verdoyantes et des forêts sombres qui s’étendaient au-dessous.


1 C’est dans les landes de Dartmoor, site d’une sombre prison créée durant les guerres napoléonniennes et que la légende dit fréquentées par un cavalier sans tête, que se tient l’intrigue du Chien des Baskerville, d’Arthur Conan Doyle.
2 Dont la toute première phrase est l’une des plus belles de la littérature : « La nuit dernière, j’ai rêvé que je retournais à Manderley… ».
3 Je me souviens encore de la gène que j’ai éprouvée, pendant longtemps après l’avoir vu, en voyant des oiseaux posés sur des fils électriques longeant une route que j’empruntais.
4 Tandis que son élève, Mary Wigman, deviendra une danseuse célèbre, puis chorégraphe et professeur de danse, dont l’école sera fermée par les nazis, puis, rouverte après la guerre, un grand centre de danse moderne qui inspirera la danse contemporaine.
5 Source : Arte.

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