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3 octobre 2005

La saison musicale et l’autre

Classé dans : Musique — Miklos @ 8:01

C’est l’automne. Les gens commencent à renifler, à toussoter. À suçoter un bonbon après avoir déplié le papier qui l’enveloppe, dont le bruit est aussi terrible, dans un concert, que celui de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain1. Surtout quand cela se passe entre deux mouvements d’une sonate de Mozart (en si bémol majeur, K. 454), celle que jouaient samedi dernier au Théâtre de la Ville le violoniste Gil Shaham et son compère le pianiste Itamar Golan, le premier un homme pressé, qui montait sur scène presque en courant, devançant de plusieurs mètres son partenaire élégant tout en noir qui l’accompagnait posément, comme il le fit d’ailleurs tout au long du concert.

La première partie du concert avait débuté avec la Romance en fa mineur op. 11 de Dvořák, dans laquelle on a pu admirer le son magnifique du violon (un Stradivarius de 1699) — même si le vibrato semblait trop présent, et donc quelque peu maniéré — et la force tranquille du piano. Quand ils sont passé à Mozart, je me suis senti curieusement étranger à ce qui se passait sur scène, malgré l’humour du premier mouvement (dans la conversation en forme de badinage des deux instruments) : le son du piano m’a semblé trop étouffé, arrondi ; il lui manquait la clarté cristalline et incisive que j’associe à la musique de Mozart, surtout dans les passages les plus rapides ; était-ce dû à la mécanique du Steinway (auquel cas j’aurais préféré un Pleyel) ou à l’articulation du pianiste ? Quant au violon, dans le troisième mouvement surtout, je l’ai trouvé soudain trop criard.

Est-ce pour cela que le public, qui pourtant avait applaudi à tout rompre, toussotait dès que l’occasion s’en présentait ? En tout cas, il s’en est bien retenu durant la deuxième partie du concert, consacrée à Prokofiev. Serait-ce parce que sa musique est plus intimidante que celle de Mozart ? En tout cas, ce fut une performance splendide, à commencer par les Cinq mélodies op. 35, suivies par l’incroyablement belle Première sonate op. 80, dédiée à David Oïstrakh2. Dans son premier mouvement, les basses du piano, jouées avec une force pondérée, lui donnaient une intensité tragique voire funèbre, qui s’est résolue plus tard par des arabesques du violon, que l’on a retrouvé dans le dernier mouvement, après un andante poétique et doux. Sans conteste, c’était le plus beau moment du concert, une interprétation à faire taire le sens critique, une œuvre saisissante. Ce constat m’a surpris, mes goûts me portant en général plus vers Mozart — peut-être parce que je le connais bien mieux — que vers Prokofiev, que j’avais toutefois découvert dans mon enfance avec Pierre et le Loup, puis par sa Symphonie classique (qui mérite bien son nom) et par la si belle cantate Alexandre Nevski composée pour le film épique d’Eisenstein. Cette dernière, d’une grande ampleur orchestrale et vocale (ah, les chœurs… !), d’ailleurs, parle à mon atavisme russe.

Le public voulait un rappel, il l’a eu — une petite pièce de Dvořák (une danse slave ?) légère et sympathique — puis s’est précipité vers la sortie.

Moi, je me suis précipité vers mes disques pour y retrouver ce que j’avais de Prokofiev, et j’y déniche sa Toccata op. 11 pour piano, une œuvre d’une virtuosité étincelante qui prend toute sa mesure sous les doigts de Vladimir Horowitz, dans un enregistrement vertigineux datant de 1947. Quel plaisir !


1  Jacques Prévert, La Grasse matinée.
2 Dont j’ai un enregistrement de la Deuxième sonate avec Vladimir Yampolsky au piano. Cette sonate fut écrite à l’origine pour flûte et piano, et c’est Oïstrakh qui persuada Prokofiev d’en écrire une version pour violon et piano.

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