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10 novembre 2010

La terrible et véridique légende de la femme-chat

Classé dans : Littérature — Miklos @ 3:17

Le récit que l’on va lire ici est une légende japonaise que Maurice Dubard, « sous-commissaire de la Marine », avait entendue de la bouche d’un pilote lors d’un long voyage à bord d’un navire de guerre français qui devait le mener entre autres au Japon des années 1870. Il en a tiré un livre de souvenirs, intitulé, comme il se doit, Le Japon pittoresque, descriptions intéressantes du pays dont il tombe amoureux, de ses habitants et surtout de ses habitantes dont les « beaux yeux et les gentils minois » le fascinent, de sa culture, de son histoire et de ses légendes. Dubard est l’auteur d’autres récits de voyages et de quelques « romans marins ».

Comme on le verra dans ce conte, on ne peut savoir si le chat en question est un vampire, comme le prétendent des versions plus récentes ; tout ce qu’on y lit c’est que sa victime est prise d’« une douleur inexplicable au milieu de ses transports » amoureux. La relation très pédagogique qu’en font les Contes et légendes du Japon destinés aux chastes yeux de jeunes et innocents lecteurs ne pouvait évidemment mentionner cette situation scabreuse : le chat sucera le sang de sa victime et subira un sort plus radical. La morale est sauve, et le crime est suivi de son châtiment. Au pays de la guillotine, le poignard et le sang conviennent mieux aux enfants que l’Empire des sens japonais.

Lisons maintenant la version que nous en donne la plume alerte et souvent malicieuse de Dubard, qui appréciait les bonnes choses et les belles femmes, et qui était doué d’indéniables sens d’observation et capacité de description.

Les fastes de la famille de Nabeshima rappor­tent que certain prince de Hizen, chef de cette famille, fut ensorcelé par un chat, dont les malé­fices faillirent le conduire au tombeau. Ce prince avait pour favorite une fille des plus agaçantes, la divine O-Toyo ; ses charmes enchanteurs le ren­daient fou d’amour ; c’était une passion sans bornes, une adoration à rendre jaloux les saints du paradis de Bouddha.

Une belle nuit, nos tourtereaux, après avoir longuement aspiré les brises parfumées du parc, rentraient à leur yasiki, la main dans la main, tendrement enlacés.

Arrivés au seuil de la chambre nuptiale, le prince quitta sa bien-aimée en murmurant entre deux baisers que bientôt il reviendrait partager sa couche et s’enivrer de son amour.

O-Toyo, rayonnante de bonheur, vient à peine de terminer sa toilette de nuit, quand un chat im­mense saute à l’improviste par la fenêtre, et se précipite sur elle avec une rage inouïe. La malheu­reuse jeune fille éperdue tombe à la renverse ; elle veut appeler au secours, mais sa voix expire sur ses lèvres.

L’animal féroce tient sa victime sous sa griffe sanglante ; son œil roux scintille, se dilate de plaisir ; sa double queue1 bat l’air de secousses capricieuses ; son poil noir se dresse, ondule, se hérisse ; tout à coup, de sa patte velue il découvre une gorge blanche et ronde ; la perfection de la créature n’arrête pas la brute, infernale ; sa dent cruelle s’enfonce dans ces chairs frémissantes ; le sang coule à flots ; la belle O-Toyo se roule dans les convulsions de l’agonie, et bientôt expire au milieu de souffrances atroces.

Le chat sorcier entraîne alors le cadavre de la jeune fille, l’enterre dans un coin du parc, recouvre la fosse de gazon, et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter, revient dans le sanctuaire des amours de la favorite.

Au moment où il fait son entrée par le toit, le prince ouvre discrètement la porte ; le chat entendant du bruit, change subitement de forme et revêt les apparences de sa victime.

L’amoureux s’élance vers son amante ; la fille, plus tendre, plus voluptueuse que jamais, se livre corps et âme. Le prince est au comble de la joie ; au milieu de ses transports, il est saisi d’une douleur inexplicable, et une angoisse terrible le tient éveillé jusqu’au matin. La nuit suivante, les mêmes douleurs sont accompagnées de cauchemars épouvantables et d’affreuses hallucinations ; lorsque paraît le jour, il a vieilli de dix ans ; ses cheveux sont blancs, et des rides profondes sillonnent son visage.

Tout le monde est consterné ; les médecins les plus habiles sont consultés ; les remèdes les plus variés sont ordonnés ; rien n’y fait, rien ne peut arrêter cette maladie galopante à laquelle personne ne comprend rien.

Le prince décline de plus en plus ; avant peu il ira rejoindre ses aïeux.

La famille est en proie à la plus grande désolation ; mais les douleurs n’arrivent que la nuit, quand le malade est seul, le fait est remarquable ; il faut donc le veiller continuellement.

À cette fin, les principaux officiers du yasiki se réunissent pour passer la nuit au chevet de leur bien-aimé seigneur. Jusqu’à minuit, tout va bien ; Nabeshima a retrouvé un peu de sa gaieté; il cause avec ses féaux, et les douleurs ne se sont point encore fait sentir ; mais à cette heure, subitement, tout le monde s’endort, et le supplice recommence.

Au jour, cette nouvelle consterne les braves chevaliers ; ils jurent de se relayer et de ne pas abandonner un seul instant celui dont la vie est si précieuse. Vains serments : à minuit, la garde entière ronfle à poings fermés, et le prince retrouve son martyre.

Les médecins étant reconnus impuissants, on a recours aux prêtres ; les plus saints bonzes de la province sont appelés et viennent prier autour de la couche du malade.

Les prières comme les remèdes sont inefficaces ; Nabeshima est à la dernière extrémité, et l’on a perdu tout espoir, quand, un matin, le chef des bonzes, traversant le parc, après avoir passé la nuit en prières, est arrêté par un jeune homme :

« Je vous en supplie, lui dit celui-ci, faites-moi accorder l’honneur de veiller sur mon maître pendant la nuit. »

Ce jeune homme, nommé Ho-soda, n’est qu’un simple fantassin ; son rang peu élevé ne lui permet pas de pénétrer dans les appartements de son seigneur ; mais il a si bonne mine et semble si dévoue qu’en cette occasion on ne croit pas devoir s’en tenir à l’étiquette et lui refuser cette faveur.

La nuit venue, Ho-soda est introduit avec les gardes ordinaires. Les choses se passent comme de coutume : on cause, on tâche de distraire le moribond ; puis, au premier coup de minuit, la garde tombe en léthargie.

Ho-soda s’est juré de résister au sommeil ; mais il se sent pris d’un engourdissement indomptable ; ses paupières se ferment malgré lui ; il résiste, résiste toujours ; enfin la torpeur devient terrible ; il va céder…

« Non, dit-il, je ne dormirai pas. »

Et, tirant son poignard, il se l’enfonce dans la cuisse. À cet instant, des pattes glissent sur les tatami. Ho-soda, réveillé par la douleur de sa blessure, regarde curieusement et aperçoit O-Toyo s’avançant en tapinois ; le prince de Hizen commence alors à s’agiter et à se plaindre.

« Veillons », pense le courageux enfant, et il replonge le fer dans sa plaie béante.

O-Toyo, d’un coup d’œil, a découvert le stratagème ; elle s’approche du jeune guerrier, le complimente sur son courage, lui demande des nouvelles de son amant et quitte la chambre. Dès lors, le malade se calme entièrement et s’endort d’un sommeil réparateur.

« Je ne m’étais pas trompé, se dit Ho-soda, c’est elle, c’est l’enchanteresse ; mais je vaincrai son pouvoir, et je sauverai mon maître. »

Le lendemain, il y avait une sensible amélioration dans la santé du malade ; à n’en pas douter, Ho-soda avait conjuré les sorts. Comme on s’émerveillait devant lui de son pouvoir surnaturel :

« Il n’y a rien là, dit-il, que de très-naturel ; j’ai veillé et j’ai découvert le sorcier dont j’ai paralysé le mauvais génie.

— Le sorcier ! quel est-il ?

— O-Toyo !

— Quoi ! la maîtresse adorée ?

— Elle-même.

— Eh bien, il faut la tuer.

—  Je m’en charge », répond le belliqueux jeune homme.

II dit, et, saisissant son sabre, il se précipite vers les appartements de la favorite.

« Infâme, lui cria-t-il, c’est toi qui fais mourir ton bienfaiteur, c’est toi qui empoisonnes son existence de tes machinations diaboliques ; tu vas expier ton crime… »

O-Toyo, se voyant démasquée, n’essaya pas de résister ; laissant son vainqueur interdit, elle s’effaça comme une ombre.

Ho-soda, frappé de stupeur, appelait à lui pour empêcher la sorcière de s’échapper du palais ; on accourait de toutes parts, on bouchait les issues ; comme on fermait la fenêtre, un gros chat noir bondit et disparut sur les toits.

On eut beau chercher O-Toyo, personne ne parvint à découvrir ses traces, et depuis lors on n’entendit plus parler de la belle favorite.

Nabeshima, débarrassé des philtres et de la pernicieuse influence de l’infernale créature, revint à la santé en peu de jours, et le fidèle Ho-soda, élevé aux plus hautes dignités militaires, fut comblé de récompenses et d’immenses richesses.

Maurice Dubard (1845-1928), Le Japon pittoresque. Plon, 1879.



1 Ce chat muni de deux queues est d’autant plus fantastique que les chats japonais sont totalement dépourvu de cet appendice.

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2 commentaires »

  1. [...] Ceux d’entre nous qui ont lu, enfants, avec frissons et délectation les Contes et légendes du Japon, se souviendront sans doute l’histoire cruelle (et sensuelle, mais le savions-nous à cet âge ?) du chat-vampire de Nabeshima (que l’on pourra lire ici). [...]

    Ping par Miklos » Le retour de la femme-chat — 10 novembre 2010 @ 3:23

  2. [...] va lire ci-dessous est la version que donne Félicien Challaye en 1933 de la légende japonaise que relatait Maurice Dubard en 1879. Il n’était d’ailleurs pas le premier à en parler, puisqu’on retrouve ce conte dans [...]

    Ping par Miklos » Le chat-vampire — 4 décembre 2010 @ 3:15

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