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28 février 2006

Mort et transfiguration

Classé dans : Cinéma, vidéo — Miklos @ 1:13

« Et si sera la clarté de la lune comme la clarté du soleil, et celle du soleil sera sept fois aussi claire qu’elle est » (Isaïe 30:26)


Hokusaï (1760-1849) : La grue

Il aura fallu une lumière sept fois plus éblouissante que celle du soleil pour éclipser celui du Japon. Le film Soleil du réalisateur russe Alexandr Sokourov qui vient d’être projeté à la Cinémathèque est une élégie poignante et toute retenue sur la chute du Pays du soleil levant après Hiroshima aux mains des Américains, tel que le vit celui qui le symbolise aux yeux de son peuple et du monde, l’Empereur.

Au cours du film, ce dieu vivant se fera homme pour sauver son peuple ; c’est lui qui décide d’éteindre ce soleil qui aura aveuglé son pays et qu’il incarne, et il le marque inconsciemment en mouchant une à une toutes les bougies des chandeliers de la pièce où il vient de signifier son acceptation au général McArthur. Émergeant des entrailles de la terre – les tréfonds du bunker où il était réfugié pour protéger son auguste personne – il renaîtra tel un enfant, à peine capable d’ouvrir une porte par lui-même ou d’enlever l’épingle qui maintient le chapeau de l’Impératrice en place, tentant avec timidité un geste d’affection malhabile à son égard – pour disparaître en courant avec elle, main dans la main, pour rejoindre leurs enfants.

Si son personnel est saisi d’effroi par la perte de son aura divine, le film ne manque pas d’en présenter une image hagiographique, celle d’un pacifiste opposé au nationalisme de son peuple et de son armée, passionné des sciences naturelles et poète. Le haïku qu’il récitera à la fin du film – sur la neige qui tombe tristement telle les pétales d’un cerisier – est un des seuls moments qui expriment discrètement la tragédie qui se dessine sous nos yeux et qui est d’une rare intensité. Mais tel Shakespeare qui maîtrisait l’art du comic relief, ces instants où soudain le rire libérateur fuse dans la salle, permettant de reprendre sa respiration – Sokourov invoque Charlot à deux reprises, acteur qui, parmi d’autres, semble fasciner l’Empereur que l’on voit feuilleter un album contenant leurs photos. Ainsi, après avoir éteint les bougies, seul dans la pièce de l’Ambassade américaine, il s’essaie à quelques pas de danse (curieusement, sur la musique d’une des Suites pour violoncelle seul de Bach), comme le fait Charlot dans Le Grand dictateur, mais la situation est inversée : il est vaincu et soulagé de l’être. Plus tard, il sortira de son modeste palais habillé en costume de ville pour une séance devant les paparazzi américains, et prendra des poses fort amusantes parmi les rosiers de son jardin, saluant la foule imaginaire – c’est à son peuple qu’il pense alors – ou humant une rose d’un air émerveillé.

La scène centrale – sa rencontre avec McArthur – est étonnante de bout en bout, depuis son départ du palais aux mains des Américains, tandis qu’une grue cendrée semble pleurer dans son jardin ; puis sa longue progression, de plus en plus seul, jusqu’au salon de l’Ambassade où l’accueille le vainqueur avec une attitude mêlant désinvolture, curiosité et respect, et enfin son départ, là où il doit, pour la première fois de sa vie d’homme, ouvrir une porte. La rencontre elle-même est curieuse : McArthur lui fera face, puis se lèvera, quittera même la pièce pour l’observer sans être vu (c’est alors que l’Empereur, se croyant seul, danse et éteint les chandelles), revient pour s’asseoir derrière lui pour l’interroger tel un psychanalyste, et finira assis à ses côtés sur le sofa, tandis que Hiro Hito s’essaie à fumer son premier Havane.

On ne peut s’empêcher de penser que le Christ n’est pas loin : l’adoration des hommes à son égard, Dieu se faisant homme pour sauver les hommes, son saisissement par les vainqueurs et sa longue marche douloureuse vers le vainqueur, les railleries des Américains dans le jardin (pourtant sans oliviers), évidemment ; mais aussi dans une scène dont le cocasse ne masque pas le fond mystique : les Américains ayant envoyé comme cadeau à l’Empereur quelques cartons de barres de chocolat Hershey (une humiliation de plus), celui-ci les distribue à son personnel qui n’ose d’abord les accepter, puis les prend avec révérence telles des hosties…

La photographie est tout simplement splendide, parfois complexe, parfois aussi simple qu’une estampe japonaise. Le jeu des acteurs japonais – l’Empereur mais aussi sa suite – est une petite merveille de minimalisme frappant où le moindre geste ou regard porte une intensité extrême, de la dévotion à l’effroi, du doute à la compassion. Ce film sort mercredi en salle (mais n’est pas encore annoncé). Il faut le voir.

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