Miklos
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17 août 2006

Mais où est donc Ornicar ?

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 20:59

Il avait relevé dans le bottin les numéros de quelques collègues, qu’il nota soigneusement avec son bic dans un calepin de moleskine ; puis il les appela un à un, mais ils étaient tous absents. Bon bougre, il fit contre mauvaise fortune bon cœur : dans son frigidaire, il trouva un sandwich rassis (bien que pasteurisé) et une clémentine desséchée qu’il jeta à la poubelle ; en guise de balthazar, il ne lui restait qu’une charlotte qu’il dégusta avec un kir. Puis il décida de s’envoyer en l’air tout seul. Il sortit de chez lui vêtu d’une dalmatique chatoyante et coiffé de son panama, et s’offrit un tour en montgolfière du côté de Balleroy, après s’être assuré qu’il avait quelques kleenex dans la poche de son mackintosh, en cas de courant d’air. Dans ces hauteurs éthérées, pas un bruit de klaxon, ce qui le changeait de son quotidien de chauffeur de limousine. Rentré chez lui, il ferma les persiennes, éteignit sa lampe de bakélite et s’endormit. (Miklos, Le Journal inexistant de Mr Personne)

Ce texte bucolique évoque le souvenir de Sébastien Bottin (fondateur, en 1796, de la société qui porte toujours son nom), du Baron Bich (« un homme de pointe »), d’Ambrogio Calepino (lexicographe italien du quinzième siècle), de John Montagu comte de Sandwich (père du fast food d’époque), de Louis Pasteur (qui n’était pas médecin comme on pourrait le croire, mais chimiste), du Père Clément (qui s’appelait Vital Rodier avant d’entrer dans les ordres ; s’il ne l’avait fait, aurait-on appelé le fruit auquel il a donné son nom vitaline ?), du préfet Eugène-René Poubelle (dont la carrière le mènera ad astra per aspera, des égouts au Vatican), de Balthazar (ce fils de Nabuchodonosor plus connu encore pour son festin – célébré par Rembrandt, par Calderón de la Barca et par Benjamin Fondane – que Babette), d’une Charlotte anonyme, du chanoine Félix Kir (l’inventeur étonnant de cet élixir que n’aurait pas désavoué le Révérend Père Gaucher), des frères Joseph-Michel et Etienne-Jacques Montgolfier (dont l’un des célèbres émules fut le magnat de la presse Malcolm Forbes), de Charles Macintosh (chimiste écossais qui découvre en 1823 un solvant idéal du caoutchouc permettant l’imperméabilisation des tissus) et de Leo Hendrik Baekeland (cet américain né en Belgique a aussi inventé le papier photo­gra­phique), tout en passant sous silence le Dr Guillotin et Vidkun Quisling de sinistre mémoire. Il fait allusion aux Bulgares, à la Dalmatie, au Limousin, au Panama et à la Perse. Mieux encore, il utilise les noms de marque Frigidaire®, Klaxon® et Kleenex®.

Ce procédé de dérivation de noms communs à partir de noms propres (dit « par antonomase ») enrichit la langue en créant des néologismes, et signale le passage du particulier au générique ; une fois adoptés, ces mots se lexicalisent. L’anglais – et surtout sa variante américaine – se prête bien mieux que le français à l’accroissement constant de son vocabulaire de cette façon (et de bien d’autres aussi), du fait du pragmatisme efficace de la société où il se parle. Parmi les nombreuses transformations à l’œuvre dans cette langue, la conversion d’un nom propre en verbe n’est pas rare, tandis que le français rechigne à l’accepter (lister et nominer en sont un bon exemple) : to xerox (« photocopier », dérivé du nom de Xerox, fabriquant de photocopieurs) ou to fedex (« expédier un paquet urgent en 24 heures »). Les compagnies concernées sont plutôt contentes de ce phénomène qui contribue à la popularité de leur nom de marque : l’un des vice-présidents de Federal Express s’enorgueillissait que sa société avait débuté par l’envoi de douze colis pour se transformer en une compagnie qui est devenue en 2006 un verbe (cité par Randy Savicky).

Mais cela ne plaît pas à tout le monde : un néologisme récent a eu l’heur de déplaire au titulaire d’un nom de marque mondialement connu (et pour cause) : il s’agit du verbe « to google » (avec les guillemets, en souvenir de l’imprimeur Guillaume), qui signifie « chercher dans [le moteur de recherche] de Google® », et, par extension, « chercher sur l’internet ». Ce géant, non content de contrôler toute l’information du monde, veut maintenant policer la langue, à l’instar du Ministère de la Vérité de George Orwell : considérant que cette utilisation « banalise » son nom de marque, il a envoyé une lettre au vénérable Washington Post dans laquelle il qualifie cet usage de généricide (encore un néologisme, à moins qu’ils ne l’aient breveté avant d’envoyer leur missive). Et comme il trace tout, il pourra retrouver les autres contrevenants et les assigner en justice, bien plus aisément que les sociétés de droit d’auteur à la recherche des abus du P2P.

Ridicule ? À l’ère où les mots se vendent (noms de domaine, mots utilisés par les moteurs de recherche pour incruster de la publicité dans les pages consultées…), leur propriété est devenue un marché fort juteux. Les noms communs devenus propres et interdits à la consommation, quel vocabulaire restera dans la novlang des générations à venir ? Quelques conjonctions, comme dans le titre de cet article ?

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