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18 février 2009

Histoire comme chat

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 1:10


Chat hiérosolymitain

Un gros chat.
À mon ami Théophile Gautier

New-Yorck.

«Gautier, ami des chats, plus que lord Byron même !
Je t’envoie un croquis, un motif de poème,
Une étude de chat ! — On n’en fait pas assez.
— Les autres animaux de mode sont passés,
Ou passeront. Les chats obtenant ta tendresse
J’ai donc fait un croquis de chat à ton adresse.
Je préfère les chiens : c’est motif à débats ;
Mais laissons-là les chiens, puisqu’il s’agit de chats.

Par malheur, mon modèle étant comme une masse,
Je n’ai, tu comprendras, pu lui donner la grâce,
Les traits fins, déliés, les griffes de vautour
Des chattes et des chats qui composent ta cour
D’amis félins aux crocs blancs, à la gueule rose.
Il s’agissait de lui ; c’était tout autre chose !
Mais il ne manquait pas de charmes après tout ;
Peut-être il te plaira ; qui sait ? chacun son goût.

— Ses yeux étaient vert-pomme et ses manières douces.
Sa fourrure était blanche avec des taches rousses.
Sa voix vibrait ainsi que vibre le rouet.
Il portait haut la queue en sorte de plumet.
On l’admirait aussi pour ses longues moustaches.
1l eût été plus beau tout blanc qu’avec des taches;
Néanmoins, potelé, rebondi, bien léché,
Jamais d’une souris ne s’étant approché,
Il mangeait des oiseaux vivants que sa maîtresse
Achetait tout exprès au sortir de la messe.
Et, prenant aussitôt la forme d’un chameau,
Il ronronnait près d’elle en frottant son museau.
— Puisqu’on allait pour lui tous les jours à la chasse,
Vivant en grand seigneur que nul soin ne tracasse,
Il était fort heureux, remplaçait un bichon,
Et semblait, en marchant, un énorme manchon.

Bien loin de ressembler à ces chats de gouttières,
Tigres apprivoisés qu’on voit chez les portières,
Qui sont fiers, valeureux, lestes, sournois, pillards
Et rôdeurs à l’affût de tout, enfin gaillards
Portés à chaque instant à quelque gourmandise ;
Pleins d’immoralité, malgré que l’on en dise,
Dont les cris enfantins sont d’affreux chants d’amours,
Des libertins la nuit et des voleurs toujours ;
Chez lui les passions ne faisaient jamais rage.
C’était un chat très… doux ; on l’avait rendu sage
Dès sa plus tendre enfance. Il n’avait conservé
Qu’un appétit friand, avec soin cultivé.

S’il perdait en amour, il regagnait en graisse !
Il semblait fatigué même de sa paresse.
Il était ignorant, n’ayant pas fréquenté
Les autres chats. L’hôtel en était peu hanté.
D’ailleurs c’était un chat qui n’aimait pas les rustres ;
Il était d’Angora, pays des chats illustres ;
Et ses goûts distingués, tu le comprendras bien,
Empêchaient ses rapports avec des chats de rien.

Voici son aventure. — Un jour que par mégarde
L’huis était entr’ouvert, notre chat se hasarde
Jusque sur le pallier. C’était dans le printemps.
Ne s’inquiétant pas de l’espace de temps
Que le laquais mettrait à refermer la porte,
Il monta l’escalier jusques au haut. De sorte
Que se plaisant beaucoup dans ces endroits déserts,
Il errait, agité de sentiments divers,
De par ci, de par là, flairant chaque encoignure ;
Quand une chatte grise, à mutine figure,
Contemplant ce gros chat jusqu’alors inconnu,
Sentit naître un caprice en son cœur prévenu.
Un doux miaulement, tout charmant d’indolence,
Troubla des corridors l’accoutumé silence.

Le noble chat, surpris de cette tendre voix,
Sentit battre son cœur pour la première fois.
Je dis : battre son cœur… Je me trompe peut-être;
C’était le sentiment de ce qu’on veut connaître ;
Comme une incertitude, un trouble, qui pourtant
Emeut d’abord, entraîne, enfin pousse en avant.

Il marcha prudemment vers une humble fenêtre,
Où, s’élançant d’un bond, il put voir apparaître,
Assise décemment, dans sa simplicité,
La chatte, regardant avec obliquité.

C’était une coquette à nulle autre pareille,
Qui, tout en minaudant, faisait la sourde oreille
Aux propos hasardés du manchon blanc et roux,
Sans pourtant décesser de faire les yeux doux.
Si bien, qu’entreprenant plus que l’on n’eût pu croire,
L’outrecuidant, certain d’obtenir la victoire,
S’élança plein d’ardeur… Quand un affreux matou
Dont c’était la maîtresse et qui guettait le coup,
Fondit traîtreusement sur ce gras adversaire
Et le précipita du toit, sans commentaire.
Il tomba dans la cour… Et c’était un fier saut !
Mais ce fut un bonheur pour lui que cet assaut.
— Hé I cela se comprend. — S’il perdit la victoire,
La chatte ne sut pas ce qu’il fallait eu croire !

Il en est dont le sort arrête à temps les pas.
Son honneur fut sauvé; mais ses pattes non pas.
Il tomba rudement du haut de la gouttière
Pour un quart-d’heure au plus d’humeur aventurière.

— Ne sois pas attristé. Le gros chat n’est pas mort.
Les premiers temps, il fut un peu froissé d’abord ;
Mais avec tous les soins de sa bonne maîtresse
Qui l’aimait, je t’ai dit, jusques à la faiblesse,
Il se remit bientôt. — Je l’ai vu l’autre jour.
Il vit tranquillement, guéri de tout amour.
— La dame attribua sa funeste aventure
A son peu d’habitude à courir la toiture.

envoi

Si j’ai fait à la plume une étude de chat,
C’est qu’il en coûte, cher, de peindre en Amérique !
Si le croquis te plaît comme il est, fais l’achat »
D’un cadre pour placer ce produit exotique.
Et puis si quelqu’un dit : Oh ! quel chat ! est-il long !
— Ma foi, tant pis. — Bonjour. — Ton ami Châtillon.

Auguste de Châtillon, À la grand’pinte. Poésies. Paris, 1860.

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3 commentaires »

  1. Châtillon ? Chat alors !!!!!

    Commentaire par francois75002 — 18 février 2009 @ 8:32

  2. [...] Chat hiérosolomitain [...]

    Ping par Miklos » Quelques chats — 18 janvier 2011 @ 10:26

  3. [...] Instantanément, ces petites boules pleines de naïveté et de joie de vivre se transformaient en un arc hérissé et feulant devant ce Gargantua qui reculait, non pas effrayé mais plutôt attristé que ses avances aient [...]

    Ping par Miklos » J’aime les chats — 27 septembre 2011 @ 0:43

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