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11 juillet 2009

Le veilleur de nuit

Classé dans : Amsterdam, Lieux, Photographie — Miklos @ 9:10


À Amsterdam, il y a tout juste 271 ans.

«Vaste hémicycle, en regard du golfe de l’Y (l’Aï), Amsterdam étale, du sud-est au nord-ouest, la courbe de tant d’avenues de terre et d’eau : rues, boulevards et canaux alternatifs et parallèles, qui entrecoupent en si grand nombre d’autres canaux et d’autres rues, que leur ensemble forme un archipel de quatre-vingt-dix îles, reliées l’une à l’autre par plus de trois cents ponts. Aussi les mots straat, brug, gracht (rue, pont, canal) reviennent-ils presque toujours ensemble à chaque information d’un itinéraire à suivre dans cette Venise du Nord.

Le jour durant, quand la vapeur d’eau que le Zuyderzée, l’Y, l’Amstel et les canaux versent incessamment dans l’atmosphère ne condense pas sa brume accoutumée en brouillard si épais qu’il faut parfois se heurter aux objets pour les voir ; durant les heures clémentes où le ciel enfin se dévoile, ou pendant la belle saison, il est presque impossible à l’étranger, qui ne s’en fie qu’à lui-même pour se conduire dans Amsterdam, de ne point s’y égarer ; mais, après la nuit tombée, ce sera miracle s’il ne fiait pas par s’y perdre.

Je dois cette remarque à un mien ami qui a passé les belles années de sa jeunesse à se promener dans les diverses contrées de l’Europe, mais que les infirmités et l’âge avancé condamnent à ne plus voyager que dans ses souvenirs. Et, à propos de ceux-ci, l’image du veilleur de nuit que nous mettons sous vos yeux me rappelle un épisode du premier séjour à Amsterdam de mon ami le voyageur.

Il aime à conter. Voici l’incident comme il le raconte :


Amsterdam la nuit. I.

« Arrivé seulement depuis la veille dans la capitale de la Hollande, j’avais été invité à passer la soirée chez un négociant, ancien correspondant de mon père. Quand vint le moment de prendre congé de mes hôtes, on annonça qu’un des valets de la maison allait être mis à mes ordres, pour me servir de guide jusqu’à l’hôtel où j’étais logé.

» Or, il faut que vous le sachiez, de toutes les propositions obligeantes dont je pouvais être l’objet, il était impossible qu’on m’en fit une qui me désobligeât plus que celle-ci. Etranger dans une ville, j’ai toujours mis mon orgueil, orgueil puéril, j’en conviens, à ne me faire renseigner par personne sur ma route, à plus forte raison n’aurais-je pas accepté un guide.

» Cette manie de promeneur au hasard qui se fait un point d’honneur de ne compter que sur lui-même, m’a valu, sans doute, plus d’une mésaventure; mais aussi je lui ai dû des rencontres qui ont eu, pour mon amour-propre, l’attrait et le mérite de véritables découvertes.

» Je remerciai sincèrement mes hôtes ; mais à mon remercîment je joignis le refus le plus formel de me laisser accompagner. On se récria ; je persistai dans mon refus ; on s’effraya pour moi des accidents probables du parcours, mais sans parvenir à m’en effrayer moi-même. Enfin, mieux on chercha à me prouver l’imprudence de ma résolution, et plus je m’obstinai à ma forfanterie.

» Mon hôte, voyant que sa femme et ses enfants renouvelaient en vain leurs instances, et jugeant, avec raison, que leur sollicitude tournait à l’indiscrétion, mit un terme à ce débat en disant :

« Puisque notre ami le jeune Français est sûr, à ce point, de retrouver son chemin , il ne nous appartient pas de douter de lui plus que lui-même. Soit, il partira et se conduira tout seul ; mais comme dans un quart d’heure il ne fera pas nuit plus noire que maintenant, notre ami voudra bien, je l’espère, m’accorder encore ce quart d’heure pour boire avec moi une dernière tasse de thé à son heureux voyage dans Amsterdam. »

» Ayant ainsi parlé tout haut, il dit quelques mots à l’oreille de son fils aîné. Celui-ci sortit un moment et rentra presque aussitôt.

» La dernière tasse de thé vidée et le quart d’heure écoulé, on me rendit ma liberté, sans me faire de nouveau la moindre recommandation pour ma sécurité chemin faisant. La famille, qui s’était montrée si inquiète pour moi, me parut tout à fait rassurée. J’attribuai naturellement cette soudaine quiétude à ma propre assurance, et je partis résolûment.


Amsterdam la nuit. II.

» Revenir sans guide de la maison où j’avais passé la soirée à mon hôtel, et surtout y revenir en pleines ténèbres, — je parle d’un temps antérieur à l’éclairage au gaz, — l’entreprise offrait d’autant plus de difficultés que, du point de départ au point d’arrivée, la distance à parcourir n’allait point en droite ligne. Elle se composait d’une série continue de petites lignes brisées dont la direction variait à chaque centaine de pas. Quant à la longueur du parcours, j’avais presque toute la ville à traverser du nord au sud. C’est vers la porte d’Utrecht, en vue du cours de l’Amstel, que l’habitation du correspondant de mon père était située, et je demeurais un peu au delà de la place du Dam.

» Si vous êtes curieux d’étymologies, rapprochez, unissez ces deux mots : l’Amstel, rivière qui baigne la ville ; le Dam, vieille digue sur laquelle se développe sa place principale. Ainsi vous connaîtrez l’origine et saurez la raison de ce nom Amsterdam : la ville de l’Amstel et du Dam, en latin moderne Amstelodanum.

» Mais j’oublie que je viens à peine de me mettre en route; il est tard et je m’attarde encore : poursuivons.

» J’étais, je vous l’ai dit, plein de confiance en moi- même : donc, je marchai d’abord sans hésitation ; mais, peu à peu, je sentis faiblir cette belle confiance, et bientôt enfin j’eus la honte de m’avouer que la mémoire du chemin me faisait complétement défaut et que j’étais désorienté. Quel pont de quel canal venais-je de traverser, et dans quelle rue me trouvais-je maintenant ? Était-ce à droite, était-ce à gauche qu’il me fallait tourner pour marcher dans la direction de mon logis ? Ne pouvant résoudre cette importante question et doutant du hasard, je m’arrêtai.

» Aussi loin que mes regards pouvaient plonger dans la profondeur de l’ombre, je cherchai à découvrir une lueur, si faible qu’elle fût, afin de me diriger vers elle; mais, ainsi que notre peintre Hubert Robert perdu dans le labyrinthe des catacombes de Rome, je ne vis que la nuit. Partout les portes et les fenêtres étaient closes, même celles des cabarets du dernier ordre, qui attendent opiniâtrement que les menaces de la ronde de police les forcent à se fermer.


Amsterdam la nuit. III.

» Ma perplexité était grande, et, vu l’impossibilité d’en sortir sans le secours d’autrui, déjà je commençais à m’armer de courage pour attendre, dans la rue, les premières clartés du jour, lorsque j’entendis résonner, à peu de distance de l’endroit où je m’étais arrêté, le cliquetis de la crécelle d’un veilleur de nuit.

» Une voix amie qui m’eût crié : « Viens à moi, je t’attends pour te conduire », ne m’aurait pas causé une plus vive émotion de joie. Je marchai dans la direction du bruit aussi rapidement que me le permettait l’obscurité ; mais quand je fus arrivé au point où je croyais rencontrer le veilleur de nuit, je ne l’entendis pas répondre à mon appel, et je m’assurai bientôt qu’il n’y avait que moi d’errant de ce côté.

» Cet espoir déçu me fit retomber de nouveau dans ma perplexité; mais, de nouveau aussi, le bruit lointain de la crécelle me rendit le courage et dirigea mes pas.

» Je ne vous fatiguerai pas de cette promenade à l’aveuglette qui, si je mesure le temps à mon anxiété et à mon impatience, dura plus d’une heure et me fatigua tant moi-même. Qu’il vous suffise de savoir que, toujours guidé à distance par la crécelle, sans jamais pouvoir atteindre l’homme qui la faisait bruire, j’arrivai enfin devant une porte ouverte d’où sortit un valet tenant un flambeau allumé. Il précédait son maître, qui vint à moi et me dit en me tendant la main : « Vous le voyez, je vous attendais. »

» Jugez si ma confusion fut grande : j’étais devant le correspondant de mon père ; c’était à cette même maison où j’avais passé la soirée que la crécelle du veilleur de nuit m’avait ramené !

» La main amie qui s’était tendue vers moi m’attira-t-elle dans la maison, ou bien y entrai-je de mon propre mouvement ? Je ne saurais le dire, tant j’étais surpris de l’aventure et ému de l’échec que venait de subir ma vanité de voyageur ne comptant que sur lui-même. Je retrouvai la famille encore réunie dans le salon. On m’accueillit sans raillerie; bien mieux, on mit tant de bienveillance à me prouver que je ne pouvais pas ne pas m’égarer, que bientôt je n’éprouvai plus, je ne dirai pas la honte, mais même l’embarras de mon retour.

» Mon hôte reprit la parole pour me désigner, se tenant debout dans un angle du salon, un vieux bonhomme que je n’avais pas aperçu en entrant.

» Il était coiffé d’un gros bonnet de laine qui lui descendait si bas sur le front que ses yeux en étaient à demi cachés ; une ample lévite, chaudement fourrée, et dont le collet relevé lui abritait les oreilles, l’enveloppait jusqu’au-dessous des genoux ; il réchauffait une de ses mains dans la poche de sa lévite, et de l’autre main pendante il portait la lourde et large crécelle dont le bruit m’avait tenu lieu de lumière pour revenir à mon point de départ. J’étais enfin en présence de ce veilleur de nuit que j’avais si longtemps et en vain poursuivi. Je l’envisageai avec curiosité : il était prodigieusement laid, et son costume encadrait bien sa laideur.

« Il faut, me dit mon hôte, pardonner à Yann (Jean) le tort de vous avoir fait un peu trop marcher pour vous ramener ici ; mais nos veilleurs de nuit ont une consigne rigoureuse, et son service ne pouvait pas le conduire plus tôt de notre côté.

» Si, comme vous l’espériez un peu imprudemment, vous vous fussiez d’abord de vous-même engagé dans la bonne voie, Yann aurait simplement transmis à son camarade le plus voisin de votre quartier les instructions qu’il avait reçues, et, ainsi surveillé, dans votre intérêt, jusqu’à destination, vous seriez rentré chez vous plus que jamais convaincu de votre habileté à retrouver votre chemin. Ce qui était presque immanquable est arrivé : vous avez fait fausse route; nous nous en félicitons, puisque votre erreur nous fournil l’occasion de vous offrir un gîte pour cette nuit. Ne vous inquiétez pas de ce qu’on pensera de votre absence ; les convenances sont observées :» j’ai fait dire à votre hôtel que je vous retiendrais probablement chez moi. »

» Il m’était impossible de refuser une hospitalité si bien offerte. J’acceptai donc. »

Le magasin pittoresque, 1866.

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