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30 janvier 2010

« Mais toujours le plaisir de douleur s’accompagne » (Ronsard)

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 14:26

Hans Holbein le Jeune (1497-1543), Le commerçant Georg Gisze (1532).
Gemäldegalerie Berlin

Georg Gisze, marchand allemand établi à Londres, est debout derrière une table couverte d’une belle nappe tissée à gros points dont le fond rouge sombre est décoré de motifs géométriques blancs et noirs entrelacés. Devant lui, une boîte entrouverte en laiton dans laquelle on peut apercevoir quelques pièces de monnaie et un pain de cire, une bague à la chevalière et non loin un sceau, une plume posée entre les deux et une autre plongée dans un encrier à droite, une petite boîte cylindrique en métal, et, pièce maîtresse, un vase de verre, transparent et lumineux à la fois, décoré de deux anses en s et dans lequel on peut voir un bouquet champêtre composé de trois œillets, de petites fleurs jaunes et de quelques brindilles.

Derrière le marchand, des étagères sur lesquelles sont posées négligemment un livre – de comptes ? –, une boîte en bois clair et une autre ronde ; une sphère décorée est suspendue à un crochet enfoncé dans l’une des étagères, tandis que deux autres chevalières le sont à un crochet voisin et quelques balances en face. Des lettres et des rubans décorés de sceaux en cire sont fixés au mur.

Gisze est jeune : il a 34 ans. Il est coiffé d’une casquette de velours noir, qui recouvre une partie de son ample chevelure bouclée. Le pourpoint, en laine noire, laisse entrevoir une chemise blanche dans sa partie supérieure et rouge au-dessous, attachée autour du cou ; on aperçoit la boucle qui a servi à la nouer. Les manches, bouffantes et lumineuses, sont aussi rouges, et laissent paraître, à leurs extrémités, un rebord blanc, celui d’un sous-vêtement qu’il doit porter pour se protéger du froid. Ses mains – détail repris dans l’ouvrage Civilisation matérielle et capitalisme, XVe-XVIIIe siècles, de Fernand Braudel tandis que le portrait entier en orne la couverture – sont en train d’ouvrir une lettre qu’il vient de recevoir. Il porte deux bagues à l’index gauche.

L’homme est dépeint de trois-quarts, mais il tourne la tête à droite, vers l’observateur du tableau qu’il suit du regard. Il a le teint frais, la peau lisse et le visage imberbe. Ses yeux sombres sont surmontés de sourcils légèrement esquissés. Son nez très légèrement busqué surmonte une bouche sensuelle. Le menton fin est volontaire. Tout chez lui dénote le calme et la détermination.

Sur le mur, au-dessus de sa tête, un papier fixé par deux morceaux de cire rouge précise son nom et son âge, ainsi que la date à laquelle ce tableau a été peint : 1532, année du retour de Hans Holbein le Jeune à Londres. Thomas More, son patron d’antan, avait démissionné de ses fonctions et ne pouvait plus lui procurer des commissions. Le peintre s’est trouvé d’abord à rechercher des clients parmi ses compatriotes allemands. C’est en 1536 qu’il sera nommé peintre à la cour du roi Henry VIII.

À gauche de Gisze, gravée au mur, sa devise : « Nulla sine merore voluptas », il n’y a pas de plaisir sans affliction1, pensée que l’on retrouvera 46 ans plus tard chez Ronsard. Or la même année – 1532 – le typographe Gerard Morrhius, qui se trouvait alors à Paris, citera dans un de ses ouvrages la deuxième partie d’un vers d’Horace, Sperne voluptates, nocet empta dolore voluptas, méprisez les plaisirs, ils coûtent trop cher lorsqu’on les achète au prix de la douleur. Le poète romain l’avait trouvé chez le grec Phénicides (qui avait écrit Fuis la volupté, qui amène toujours enfin la douleur). Rappel des vanités de ce bas monde…


1 Merore pour maerore, abl. de maeror, maeroris.

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