Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 février 2008

Manières accortes

Classé dans : Loisirs, Récits — Miklos @ 16:37

« Hosteliers a ses hostes doit iestre moult affables. » — Gilles Li Muisis, Poésies, 1300-1365.

« Quant est de l’autre delectacion qui est en soy avoir et contenir en conversacion de vie humainne, celui qui le fait selon ce que il convient et appartient, il puet estre apellé amiable ou afable ou aggreable. » — Oresme, Livre des éthiques, 1370.

La mamma accueille, d’un grand sourire amène,
Le client affamé qu’à la table elle amène.
Son regard vigilant voit tout ce qui se passe,
D’un mot bref, sans appel, elle remet en place

Son équipe, qui veille à servir les désirs
Des plus jeunes clients, qu’ils appellent « mon grand »
Et des vieux habitués, auxquels ils font plaisir
Les nommant « jeune homme » – le croient-ils seulement ?

Aïeul filiforme, le doyen des serveurs,
Sourire ravageur, a un œil baladeur.
Le cowboy mexicain au rire fracassant
Cogne ci heurte là les clients en passant.

La danseuse élégante au chignon ramassé,
Chaloupe, sinueuse, offusquée ou blessée,
Tandis que le faune sautille, si léger,
Entre les tables mises où l’on a bien mangé.

Rapide, efficace et affable
Ce petit monde sert à table
Des mets nourrissants, agréables.
N’est-ce pas vraiment formidable ?

18 janvier 2008

Life in Hell : Jeff et Akbar vont au restaurant.

Classé dans : Cuisine, Humour, Loisirs — Miklos @ 1:30

« La vie est une expérience. Plus on fait d’expériences, mieux c’est. » — Ralph Waldo Emerson

« … le tas de mornes viveurs qu’écœure enfin l’éternel retour des mêmes plaisirs bêtes… » — Catulle Mendès, Monstres parisiens

» T0
Jeff et Akbar sont têtus : ils veulent derechef manger des tartes flambées alsaciennes à volonté. Ils entrent dans la salle.

» T0+10
— « Ça va durer aussi longtemps que la première fois ? », s’interroge Jeff.

» T0+15
Une serveuse vient prendre la commande. Akbar et Jeff choisissent le même menu, et demandent chacun une verrine fraîcheur.
— « La cuisine ne fait plus de salades », intime la serveuse.
— « Qu’est-ce qu’il y a à manger, alors ? », ronchonne Akbar.
— « Je vais demander à la cuisine », répond la serveuse, et disparaît comme le chat de Cheshire mais sans le sourire.
— « On se tire ? », propose Akbar, encore plus ronchon.

» T0+20
— « On s’occupe de vous ? », s’enquiert poliment un serveur.
Akbar lui raconte le premier épisode et s’étonne de ce qu’on ne les ait pas prévenus à leur entrée du départ du Faiseur de salades. Le serveur, ébahi, répète la dernière phrase de la serveuse, et s’éclipse avec le sourire.
— « Ce n’est plus tenu », constate Jeff goguenard.

» T0+25
— « C’est OK pour les salades », dit la serveuse, rassurante, et disparaît tout aussi rapidement.
— « Et maintenant, le serveur va nous dire qu’il n’y en a plus ? », sussure Akbar.
Long fondu au noir durant lequel les verrines font leur apparition et sont dégustées.

» T0+40
Les deux moitiés de tartes arrivent. Celle d’Akbar, végétarienne, contient du poulet.
— « Je vous la remplace tout de suite », dit la serveuse en prononçant les italiques, et remporte la portion incriminée. Jeff attaque carnivorement la sienne après qu’il se fut opiniâtrement opposé à son enlèvement injustifié. S’essuyant la bouche, il prédit nonchalamment :
— « Ils vont perdre des points au Guide du Routard.
— Comment le sais-tu ? », s’étonne Akbar.
— « C’est comme ça », rétorque Jeff, péremptoire.

» T0+50
Bien longtemps après que Jeff eut fini sa part, celle d’Akbar arrive. Tombant d’inanition, il la dévore en deux bouchées, ce qui n’était pas difficile, Jeff y ayant prélevé un morceau pour goûter.

» T0+55
— « Les deux autres moitiés arrivent tout de suite », annonce la serveuse tout aussi italiquement.

» T0+60
Sitôt fait sitôt ingurgitées. Le menu précisait « tartes à volonté », mais Akbar n’en avait plus qu’une, de volonté : partir à jamais. Il propose à Jeff :
— « On commande chacun la moitié que tu veux, et tu manges le tout ».
Jeff opine.

» T0+65
Plus de dix personnes font la queue pour payer, mais il n’y a aucun serveur à la caisse pendant de longues minutes. On en aperçoit de temps en temps l’ombre fugace, et même, un bref instant, deux qui se roulent une pelle.

» T0+70
Même l’appétit de Jeff, pourtant notoirement insatiable, est vaincu par l’attente. Une fois la caisse libre, Akbar demande l’addition. Il constate, finalement peu surpris, qu’elle est fausse du tout au tout : les plats ont été comptés à la carte, les bons et les mauvais, ce qui sale la note de 25%. Une fois celle-ci réduite à sa juste valeur et payée, chacun tire sa conclusion :
— Jeff, toujours pratique : « Au moins, le caissier ne lèse pas la maison ».
— Akbar, comminatoire comme toujours : « Je n’y remets plus les pieds ». Il fait tout de même signer la carte de fidélité de Jeff, lui expliquant qu’il pourra toujours la vendre sur eBay.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

12 décembre 2007

Quand le chat n’est pas là…

Classé dans : Actualité, Cuisine — Miklos @ 0:17

“It was a dark and stormy night; the rain fell in torrents, except at occasional intervals, when it was checked by a violent gust of wind which swept up the streets (for it is in London that our scene lies), rattling along the housetops, and fiercely agitating the scanty flame of the lamps that struggled against the darkness.” — Edward Bulwer Lytton, Paul Clifford, 1866.

Dis, quand reviendras-tu,
Dis, au moins le sais-tu,
Que tout le temps qui passe,
Ne se rattrape guère,
Que tout le temps perdu,
Ne se rattrape plus.
— Barbara

C’est un restaurant où l’on va de temps à autre : à la différence de la brochette de ceux avec lesquels il partage un trottoir piétonnier, on y mange des tartes flambées alsaciennes à volonté, que l’on peut arroser (pas à volonté, hélas) de Riesling ou de Gewurztraminer, voire d’une bière ou d’un cidre. Ce n’est pas un grand restaurant, mais l’atmosphère y est jeune et joviale (ce soir elle l’était particulièrement, si cela se mesure aux décibels) et le service rapide et efficace. Surtout quand le patron est là, ce qui n’était pas le cas ce soir.

Il faisait froid, j’avais choisi comme entrée un velouté de potiron aux copeaux de fromage. Quand finalement il arrive après une longue attente (tout de même plus courte que celle qui avait précédé la prise de commande), la serveuse s’em­presse de me le renverser sur le pan­talon. Heureusement que la soupe n’était pas chaude, je ne me suis pas brûlé. Thank God for small blessings. S’excusant à peine, elle m’intime de la suivre, demande conseil à un collègue, puis m’indique la direction générale des toilettes. Interloqué, je lui demande si je peux avoir une serviette propre pour tenter de nettoyer les taches. Celle qu’elle me rapporte avait déjà servi, je n’ose imaginer à quoi. Mais à la guerre comme à la guerre, hein ?

Revenu à table, je me demande comment diable manger la soupe : laper, boire au bol ? Il n’y avait ni cuillère ni serveuse pour en demander. Je me lève et m’adresse au barman, qui me dit qu’il m’en apportera une. Je me rassieds et l’attends. Plus tard, je l’aperçois errant dans la salle l’ustensile à la main, ne sachant plus qui le lui avait demandé. Je le hèle, me saisis de l’objet et goûte à la soupe : non, elle n’était pas tiède, mais froide ; elle n’avait pas refroidi : elle n’avait jamais été chaude, du moins pas ce soir. Et toujours pas de serveuse à l’horizon, ce qui laisse le temps à la soupe de figer, puis de geler. Moi, je commence à bouillir. Long fondu au noir. On se saisit du bol. La personne qui me le rapporte un quart d’heure plus tard tente d’éviter de s’y brûler les mains : il y a de quoi, le récipient est fort chaud. Mais comble du miracle et de mon infortune, la soupe est à peine tiède, et l’on m’informe alors qu’il y a un problème avec le four à micro-ondes : cet inverti chauffe uniquement la vaisselle et non pas ce qu’elle contient.

Il aura fallu quasiment une heure pour arriver ainsi à bout de l’entrée, on avait donc suffisamment d’entraînement pour attendre patiemment qu’on serve la suite. Mais quand la tarte flambée aux champignons arrive, on constate qu’il n’y a pas de champignons dessus. À ce stade, on aurait été qualifié d’importun voire de malotru si l’idée était venue de piper mot. On avale cet affront et la tarte en silence.

L’addition, au moins, s’est faite rapidement, et il n’y manquait pas un kopek. Quand Gaël revient-t-il ?

22 mars 2006

L’homme d’habitudes

Classé dans : Récits — Miklos @ 1:31

Cela faisait des années qu’il aimait se rendre dans ce petit restaurant étroit et profond, depuis le jour où il y était entré par hasard, après avoir erré une heure ou deux dans les ruelles moyenâgeuses de cette petite ville de province où il venait d’arriver. Les gros moellons des murs décorés de gravures désuètes, les tables espacées recouvertes d’une nappe propre à carreaux rouges et d’une serviette en tissu soigneusement disposée, la rare clientèle qu’il apprit à reconnaître et qui semblaient être là, immobile depuis des temps immémoriaux tels des figures de cire un peu jaunie sous le halo des ampoules blafardes aux abat-jour de métal, l’ardoise avec ses poireaux vinaigrette et le plat du jour, un silence lourd comme une chape qui étouffait le filet de musique de la vieille radio à lampes, et le patron, seule personne réellement vivante dans ce décor de cinéma figé depuis les années 50 – tout contribuait à cette étrange sensation de paix en marge du temps qu’il y avait ressentie.

Il avait décidé d’y revenir, ce qu’il ne fit pas sans peine, se perdant à de nombreuses reprises dans le lacis des rues toutes semblables qui essayaient de l’en détourner et de le rejeter vers la ville neuve. Au fil du temps, il y prit ses marques ; d’abord la table, la seconde à gauche, d’où il pouvait apercevoir au travers le voilage des fenêtres la rue souvent vide ou la silhouette fantomatique d’un passant qui se détachait brièvement dans l’embrasure ; puis le rituel de la commande, presque toujours le même plat dont il précisait à chaque fois la cuisson ; le pichet de rouge qui n’était pas de la piquette ; le petit café qu’il sirotait lentement à la fin du repas, comme à regret d’avoir bientôt à s’extirper de ce cocon où tout était ralenti à l’infini, même les rares mots qu’il échangeait avec l’aubergiste ou un des voisins de table et qui restaient comme suspendus dans le silence de la salle.

Mais un jour tout s’écroula comme un jeu de cartes sous l’effet d’une pichenette : le bruit remplit le lieu, les clients s’animèrent, le patron explosa. Le quartier même parut se fissurer et s’affaisser, comme le visage d’une personne qu’on connaît depuis si longtemps qu’on ne la regarde plus et qu’on voit soudain vieilli. Le client se sentit étranger comme au premier jour, fatigué, ou peut-être dépité comme un amoureux déçu. Il partit sans se retourner.

Quelque temps après, il entra dans un restaurant devant lequel il passait tous les jours depuis des années sans même y prêter attention. Sa façade n’avait rien de particulièrement attirant ou repoussant, elle était tout simplement banale, comme la salle d’ailleurs. Mais le sourire qui l’accueillit l’éblouit comme un rayon de soleil après un long hiver. Il en fallait si peu pour lui faire plaisir. Le brouhaha bon enfant qui remplissait le lieu souvent rempli de familles ou de jeunes ne l’abrutissait pas plus que la chape de silence du restaurant qu’il avait quitté. À l’arrière, ses fenêtres s’ouvraient sur un lac bordé d’arbres séculaires dans lequel évoluaient des cygnes d’un air noble et qu’on ne pouvait deviner de la rue. Là aussi, il pouvait s’isoler, au sein même de cette foule amicale, en dégustant les plats simples et savoureux qu’on lui apportait rapidement avec un mot toujours aimable, pas une formule apprise ou un grommellement indistinct. Sous l’œil bienveillant mais vigilant de la patronne, le personnel s’affairait en glissant entre les tables rapprochées et portant à bout de bras des plateaux chargés de victuailles et de boissons ; jeunes et vifs, ils avaient chacun leur caractère qui ne les rendait que plus sympathiques. Il y revint, de plus en plus souvent.

Il arrive qu’un second mariage réussi en fasse oublier l’échec du premier.

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