Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 mars 2012

Trophées du Salon du Livre 2012

Jean-Claude Beaune (éd.), La mesure. Instruments et philosophes. Actes du colloque qui s’est tenu au Centre d’analyse des formes et systèmes de la faculté de philosophie de l’université Jean-Moulin-Lyon III les 28 et 29 septembre 1993. Champ Vallon, 1994. [De la mesure en toute chose, ce qui est d’autant plus pertinent à l’ére du numérique.]

Pierre Benoît, Le Roi lépreux. Avec une préface d’Adrien Goetz. Le Livre de Poche n° 174, 2012. [Je me souviens de la délectation et des émois avec lesquels j’avais dévoré L’Atlantide, n° 151 dans le Livre de Poche, et que j’avais lu dans l’édition de 1963 que je possède encore.]

Patrick Boman et Christian Laucou, La typographie cent règles. Le Polygraphe, éditeur, 2005. [J’aurais préféré un bon, gros, traité bien structuré, mais à défaut, j’y trouve tout de même mon compte.]

Victor Dallet et Serge Guérin, Le Chocolat. Histoire anecdotes et recettes. Les Éditions du Coq à l’Âne, 2005. [Fait par un chocolatier, il ne parle pas beaucoup de la concurrence, et surtout pas de Bonnat, le chocolat français que je préfère.]

Régis Debray, Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations. CNRS Éditions, 2007. [Petit opuscule intéressant qui m’a fourni une citation pour mon introduction à la table ronde La Bibliothèque dans le nuage au Salon du Livre.]

Denis Diderot, Regrets sur ma vielle robe de chambre, ou, Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune, suivi de la Satire contre le luxe. Éditions de l’éclat, 2011. [Les éditions de l’éclat méritent bien leur nom : discrète, c’est une maison de grande qualité, qui diffuse des livres qui rayonnent. Et ce qui ne dépare pas : la non moins grande civilité de Michel Valensi, son directeur.]

Pierre Duplan, Le langage des images. Atelier Perrouseaux éditeur, 2010. [Analyse au scalpel de l’image, de ses composantes, de sa grammaire et de ses usages.]

Antoine Germa, Benjamin Lellouch et Évelyne Patlagean, Les Juifs dans l’histoire. Champ Vallon, 2011. [Plus de 2300 ans en 900 pages, ça fait combien à la page ?]

Jean-Noël Jeanneney, L’État blessé. Flammarion, 2012. [À la veille d’une échéance électorale, lecture critique et salutaire des cinq années qui se terminent. Dédicace : « Pour Michel Fingerhut, bon compagnon dans les bons combats, en chaleureuse amitié ! Jean-Noël Jeanneney. 18 mars 2012 »]

Serge Lehman, Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables. Denoël, 2008. [Un ailleurs juste à portée de la main.]

Franck Médioni (éd.), Le goût de l’humour juif. Mercure de France, 2012. [Vous connaissez l’histoire de ces trois mères qui discutent des qualités respectives de leur fils… ?]

Jean-Noël Mouret (éd.), Le goût des villes imaginaires. Mercure de France, 2011. [Les imaginations de Poe, Tzara, Borges, Perec ou Le Corbusier… !]

Étienne Pédron, Chansons socialistes. Les Éditions Raison et Passions, 2011. [Ah, si le parti socialiste chantait ainsi ! Il n’y a plus qu’un Mélanchon pour porter ce type de protestation, et il ne le fait même pas en chantant…]

Georges Perec, Les mots croisés. Précédé de considérations de l’auteur sur l’art et la manière de croiser les mots. P.O.L., 2009. [Après ceux de Tristan Bernard, voici ceux de Georges Perec.]

Francis Poulenc, Journal de mes mélodies. Grasset, 1964. [Et dire que l’auteur de ces mélodies si délicates aimait les camionneurs !]

Jorge Semprún, Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourdhui. Climats, 2010. [L’essai qui donne son nom à l’ouvrage est disponible en ligne avec l’aimable autorisation de l’éditeur]

Victor Serge, L’extermination des Juifs de Varsovie et autres textes sur l’antisémitisme. Joseph K., 2011. [D’origine russe, apatride dans sa Belgique natale et en France, traité quasiment comme un juif par la préfecture pétainiste sans pour autant « avoir l’honneur » de l’être, comme il l’a dit lui-même, ses écrits tentaient d’alerter ses contemporains sur le sort tragique qui les frappait.]

Dominique Wolton, Informer n’est pas communiquer. CNRS Éditions, 2007. [La dimension anthropologique de la communication

18 mars 2012

Notes pour La bibliothèque dans le nuage.
Table ronde au Salon du Livre

Argument

Lors d’un discours prononcé en 2007 à SévilleRégis Debray : Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations. CNRS Éditions, 2007. dans le cadre du deuxième Atelier culturel, Régis Debray s’était ainsi exprimé :

1/ Une technique ancienne ou nouvelle est universalisable, non une culture. La norme standard unifie selon le plus petit commun dénominateur. […]

2/ La technique est le lieu du progrès, avec des cliquets d’irréversibilité (de non retour en arrière), mais qui n’ont pas cours dans le temps culturel. (…) L’histoire culturelle n’est pas fléchée vers l’avant.

En d’autres termes, nous habitons une culture, non une technique. Nous habitons une langue, mais nous nous servons d’un Mac. Internet structure le monde comme un réseau, c’est un fait. Mais structurer le réseau comme un monde, c’est une tout autre affaire. Un monde, je veux dire une mémoire partagée, un territoire, une langue commune.

On est alors en droit de se demander si le titre de cette table ronde n’est pas paradoxal : la bibliothèque n’est-elle pas le lieu où se conserve depuis des siècles et se transmet au quotidien la culture et le savoir, tandis que ce fameux (ou fumeux ?) « nuage » celui ou se transmettent des messages et des informations instantanés et où se conservent avec bien peu d’assurances réelles sur leur pérennité un succédané des artefacts culturels ?

Et, culturellement parlant, est-ce que ces succédanés peuvent se substituer à l’original ? Cela semblerait être le cas pour le livre – si l’on fait abstraction de sa matérialité, pourtant si importante – mais est-ce que la visite d’un musée virtuel se substitue à celle du musée réel, la visualisation à l’écran de l’Hercule Farnèse ou du Songe de sainte Ursule de Carpaccio à sa contemplation in situ ? Qu’augure donc la formule selon laquelle « ce qui n’existe pas dans l’Internet n’existe pas » ?

Ce qui pose immédiatement une autre question, celle du lieu. Ce mot dénote une « portion déterminée de l’espace » (selon le TLFi) physique, et en l’espèce celle où des gens viennent pour y passer un temps plus ou moins long à effectuer, en silence ou dans le dialogue, une certaine activité, individuellement ou en groupe ; pour reprendre la formulation d’un des panneaux de l’exposition Architecture des bibliothèques ailleurs dans le Salon : « La bibliothèque est conçue de façon à ce que chacun puisse trouver sa place au sein d’un équipement qui tend à la fois à favoriser l’intimité, le recueillement, le partage des savoirs et l’expérience de la culture », ce qui rejoint, en partie du moins, l’idée de la bibliothèque comme « troisième lieu ». L’Internet en tant que technique n’est pas, en ce sens, un lieu, mais certains des termes utilisés pour en décrire des fonctionnalités et donc des usages visent à le suggérer métaphoriquement : site, nuage… Que signifie alors l’oxymore « lieu dématérialisé », et donc « culture numérique » ? Et si, toujours selon Régis Debray, la culture, « forge de l’identité », émerge de, et nécessite, une mémoire partagée, un territoire, une langue commune, « culture numérique » serait-il un autre oxymore ?

Une troisième question est celle de ce que dénote le terme bibliothèque. Un lieu physique où l’on trouve des objets matériels, des livres – mais aussi et de façon croissante d’autres objets pour certains autrefois disponibles dans d’autres types de lieux (musées, archives, phonothèques…) – ou un espace totalement virtualisé, celui qu’on appelait encore récemment bibliothèque numérique et qui, à l’instar d’Europeana, tend à se débarrasser du mot bibliothèque ? Un lieu de « lecture publique » dans l’acception plus générale du terme, ou celui où l’on doit effectuer une transaction commerciale pour accéder aux objets qui s’y trouvent, ce qu’on appelle encore librairie (en passant, on notera que ce mot désignait autrefois une bibliothèque) ?

En d’autres termes, c’est d’abord la problématique des recouvrements croissants des rôles traditionnellement distincts de ces organismes – archives, bibliothèques, musées, librairies, maisons d’édition – qui se pose : la bibliothèque numérique (souvent émanation d’une ou de plusieurs bibliothèques physiques, à l’instar de Gallica ou de Hathi Trust) propose l’achat de livres imprimés à la demande ou l’accès payant à des ouvrages sous droit voire à sa production muséographique et éditoriale propre, tandis que les éditeurs mettent en ligne des bibliothèques numériques et certaines grandes librairies sont utilisées comme des bibliothèques par un public qui ne peut ou ne veut en acheter les livres ; la bibliothèque physique conserve, matériellement depuis longtemps et numériquement maintenant, des fonds d’archives, voire même l’archive (numérique) du numérique (le Web) – et l’on rappellera la fusion au Canada, en 2004, des archives nationales et de la bibliothèque nationale.

Ensuite, c’est celle de la propriété de ces objets numériques – et donc du contrôle à leur accès – qui est en jeu : est-ce que la personne ou l’organisme qui a numérisé un ouvrage tombé dans le domaine public ou photographié un tableau ancien ou une statue classique a le droit d’en limiter ou d’en commercialiser la lecture ou la vision (ce qu’on appelle le droit de représentation, en terme de propriété intellectuelle) ? On pense bien évidemment à ces accords, secrets ou non, signés entre des bibliothèques publiques et des opérateurs de l’internet concernant la numérisation et la mise en ligne restrictive de leur patrimoine.

Ce qui nous amène finalement aux acteurs de cette comédie humaine (on notera en passant que le mot acteur dénotait au XIIIe siècle l’auteur d’un livre). Celui qu’on a en général tendance à oublier est justement cet « opérateur de l’internet », d’abord les telcos puis les grands moteurs de recherche : là aussi le recouvrement croissant des rôles est significatif, dans cette course au contrôle de l’utilisation des « tuyaux », puis des contenus et maintenant des services, et donc des usagers, producteurs et consommateurs de ces contenus, dans une vision purement économique, par une combinaison d’innovation et d’obsolescence destinée à capter l’utilisateur et à le fidéliser (ou le lier dans une technique particulière et totalisante).

Qui sont ces acteurs ? En l’espèce et schématiquement, l’auteur et le lecteur, le compositeur et l’auditeur, le metteur en scène et le spectateur, aux deux bouts, et les médiateurs – l’éditeur, le libraire, le bibliothécaire, le conservateur, l’acteur, l’interprète ou le chef d’orchestre, le journaliste et le critique littéraire et artistique – entre les deux. Cette chaîne est bouleversée de façon significative par le numérique et les réseaux ; l’autopublication, qu’elle soit de textes, d’images fixes ou animées, ou de musique écrite ou enregistrée – court-circuite le processus éditorial, et l’écriture directement numérique permet à l’auteur ou au compositeur de modifier en permanence son œuvre, à tout lecteur ou auditeur de s’approprier des bribes de contenus et, à l’instar des collages du début du siècle passé ou des disc jockeys plus récents, de produire une nouvelle œuvre plus ou moins originale ; les bibliothèques numériques des éditeurs font l’impasse sur les bibliothèques et les librairies ; les blogs et les réseaux sociaux instaurent des espaces (virtuels) de discussion et de recommandation qui produisent par exemple bien plus de critiques, pour certaines excellentes et très suivies, qu’un magazine spécialisé. Toutes ces mutations suscitent l’émergence de nouveaux modes d’écriture – et donc de lecture – voire de nouvelles langues, et donc de ce qui est indéniablement de la culture.

Ces « circuits d’évitements » posent spécifiquement la question de l’« amateur et du savant », et plus généralement celle de l’accès direct de personne à contenu ou de personne à personne, sans médiateurs, que suscitent, voire qu’imposent, ces technologies. Comme l’écrivait Michel Guérin dans un très bel article« Après la modernité. Hommage à Giorgio Agamben et Gianni Vattimo », La Bibliothèque de Midi n° 3. Actes Sud, 2000. consacré à Giorgio Agamben et Gianni Vattimo :

La post­mo­dernité montre deux visages : la menace et la bonace. Par un aspect, elle défait, délocalise, déracine, sape les liens tradi­tionnels ; par un autre, elle comble le désir, au-delà même de ce qu’il aurait pu souhaiter. Ce qu’elle n’autorise plus, c’est l’intermédiaire, qui est à la fois l’essence de l’Eros platonicien et celle de l’autorité protectrice, tutélaire, de la loi qui, jusqu’ici, défendait dans la double acception du mot.

Du culturel on en arrive donc au politique et au sens de la liberté : on imagine mal le fonctionnement une société humaine dans la cité sans intermédiaires et sans lois autres que celles imposées par les moyens techniques régissant les échanges virtuels. L’Internet espace de liberté et moteur de la libération des opprimés ? On a vu ce que ces révolutions peuvent donner in fine et in real life (mais ce n’est pas forcément spécifique au numérique : il est rare que les révolutions sombrent dans la paix civile…).

Pour tenter d’effleurer ce questionnement sans prétendre à une « redéfinition de la cultureSous-titre de Dans le Château de Barbe Bleue de George Steiner. », je propose d’aborder cette table ronde sous quatre angles et quelques questions :

- les lieux : qu’est-ce qu’un lieu numérique, et comment peut-il s’articuler avec l’espace physique de la bibliothèque ? qu’est-ce que le lecteur y trouvera pour ne pas déserter l’un au profit unique de l’autre ?

- les documents : que devient la politique d’acquisition de la bibliothèque, autant pour ses fonds physiques que numériques, avec une disponibilité et une ubiquité croissantes des livres numériques ? quid de la notion de classement par spécialistes et de la subjectivité face aux technologies de taggage social, d’indexation sémantique automatique et de techniques statistiques ? à qui ces documents appartiennent-ils ?

- les lecteurs : que deviennent la lecture publique et l’accès gratuit au livre dans le nuage ? quel rôle pour la bibliothèque et ses médiateurs dans les réseaux sociaux de lecteur-lecteur ? comment se construit une pensée commune, une culture ?

- les institutions : comment éviter que leurs rôles se réduisent à celui d’un prestataire technologique chargé de numériser, de conserver et de mettre en ligne, librement ou commercialement ? y a-t-il des rapprochements (de moyens, de méthodes, de structures) à effectuer ?

La tête dans les nuages donc. Mais aussi les pieds sur terre ?

Participants

Alban Cerisier, chartiste et archiviste-paléographe, est secrétaire général des Éditions Gallimard, où il est chargé entre autres du développement numérique du groupe. Gallimard s’est engagé dans la numérisation rétrospective de son fonds patrimonial, et sur la consultation en ligne payante d’une partie de ce patrimoine et des nouveautés. Il est président de la commission numérique du SNE (syndicat national de l’édition). Il est récemment intervenu dans les travaux de la commission du sénat Liberté de l’Internet et rémunération des créateurs.

Milad Doueihi est professeur, historien des religions et titulaire de la Chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université Laval de Québec. Il est l’auteur d’ouvrages en français et en anglais consacrés à ce thème (La grande conversion numérique en 2009, Digital Cultures et Pour un humanisme numérique en 2011).

Bruno Racine est président de la bibliothèque nationale de France, engagée depuis plus de quinze ans dans le développement de sa bibliothèque numérique Gallica, et, plus récemment, de services numériques tels que des ouvrages mixtes (papier avec FlashCodes), le site Data.bnf.fr (sur les auteurs et leurs œuvres), des applications pour smart phones (tels les miniatures flamandes), et bientôt sur iTunes U. Bruno Racine préside aussi la CENL (conférence des bibliothèques nationales européennes) et la fondation Europeana.

Michel Fingerhut, animateur de la table ronde, est consultant dans les domaines de la conservation et la valorisation numériques de patrimoine culturel. Il a conçu et dirige le développement du Portail de la musique contemporaine, aggrégateur de plus d’une trentaine de partenaires et fournisseur de contenus à Europeana, projet auquel il participe également dans le cadre de la conception du modèle de métadonnées sous-jacent. Il a dirigé la médiathèque de l’Ircam, qu’il avait créée en 1996, jusqu’en 2011.

25 février 2012

2012, une année très olé-olé

Classé dans : Actualité, Langue, Médias — Miklos @ 14:21

À la fin du 12/13, le journal télévisé national de France 3, aujourd’hui. Jean-Marc Souami parle de la météo de la semaine à venir, qui comprend comme on le sait, un 29 février. Mais comme on ne s’en souvient pas forcément, il précise :

« Alors, la semaine : je vous rappelle que nous sommes dans une année bisexuelle » –, la présentatrice Catherine Matausch éclate alors de rire tandis qu’il se reprend : « bissextile, pardon », et rajoute in peto « non c’était peut-être le whisky… ». Cuite, pardon, suite d’une météo bien arrosée ?

Il semblerait que notre gai présentateur ne soit pas étranger à ce type de lapsus, révé­lateur on n’en sait rien, mais orienté (on peut encore le voir ici affirmer gauloi­sement : « Vous avez dû sortir votre instrument comme tout le monde… »), si beau qu’en cette période de Césars et d’Oscars, on lui accorde sans conteste le titre de Lapsus lazuli du mois.

22 février 2012

Ces chères grandes Mesdames de Scudéry, de Lespinasse, de Maupin, Julie…

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature — Miklos @ 9:37

« Vous savez que le mot miss en Angleterre veut dire mademoiselle. Mais vous savez qu’il veut dire aussi ratage. » — Hervé Lauwick.

Dorénavant, le mot Mademoiselle nous manquera (ou, comme dira flegmatiquement ce Britannique en débarquant sur la Promenade des Anglais pour rejoindre sa maîtresse, I miss my miss in Nice, now) : il se rajoutera à la longue liste des mots bannis de notre langue.

Pourquoi, au lieu d’appauvrir encore notre langue, n’en a-t-on pas profité, au contraire, pour remettre au goût du jour un mot autrefois utilisé, mondamoiseau (qu’on aurait pu moderniser en mondemoiseau, terme qui rime hypo­co­ris­ti­quement avec mon ’tit oiseau) ? Patricia Niedzwiecki écrivait à son propos dans Le langage au féminin : les mots pour la dire (Castells, 2000) :

À l’origine cependant, jeunes femmes et jeunes hommes se trouvaient sur un pied d’égalité, les unes portant le titre de « mademoiselle », les autres de « mondamoiseau ». Pour les deux sexes, ce titre indiquait l’état de célibat, la disponibilité. Il n’était pas que les demoiselles à représenter « un bon parti ».

On en viendra bientôt à supprimer aussi les articles « il » et « elle », dont le virulent sexisme qu’ils suggèrent a causé la disparition de leurs équivalents aux Etats-Unis il y a déjà belle lurette et leur remplacement par they, pluriel asexué qui n’a pas d’équivalent en français.

Nous, on a on, c’est une chance maintenant, comme ça on se trompera pas sur la quantité. Il ne sera pas facile de s’adapter : quand on était môme, pardon, quand nous étions petits, nos parents nous décourageaient de l’utiliser, mais maintenant c’est plus pareil, ça change, ça change, comme le chantait Boris Vian.

Dans la foulée de la nouvelle directive, est-ce que le ministère de la culture va renommer dans les livres de classe les noms de la Grande Mademoiselle et de ses consœurs, Mesdemoiselles de Scudéry, de Lespinasse, de Maupin, Julie ou Chanel et tant d’autres célébrités du passé ? On se souvient du sort qui a frappé un roman d’Agatha Christie, qui a subi deux purges de son titre, l’original Ten Little Niggers devenant Ten Little Indians puis And Then There Were None, sort qui a épargné le célèbre roman de Conrad, The Nigger of the “Narcissus” (sans doute du fait de sa relative obscurité en comparaison avec les polars de la reine du crime).

On (pardon, maman) s’est donc intéressé aux usages anciens de ce mot-dorénavant-imprononçable. Voici les quelques premières réponses de Google Books concernant les ouvrages publiés de 1400 à 1600 et comprenant ce terme :

La première réponse ne manque pas de surprendre, un style si moderne et une préface d’André Maurois (1885-1967) à ce roman d’un auteur québécois plus jeune de vingt ans que Maurois, dans un livre publié en 1564, du temps où le Québec, colonie française de la Nouvelle-France, s’appelait encore Canada ? La machine à voyager dans le temps a donc bien été inventée !

On a regardé de plus près la couverture du livre, et tout s’explique : tout en bas, il est indiqué l’adresse de l’éditeur : 1564, rue Saint-Denis. Montréal. On n’ose imaginer qu’un catalogueur humain ait pris ce nombre pour la date d’impression, et on laissera le lecteur imaginer le coupable.

Le suivant concerne l’un des nombreux ouvrages d’histoire de l’abbé Jean-Chrysostôme Bruslé de Montpleinchamp (1641-1724), et publié 150 ans avant sa naissance. La page de garde porte effectivement comme date de publication M.CD.XCI. au lieu de M.DC.XCI. Il est vrai qu’on peut facilement se tromper dans ce système dans lequel l’inversion de deux lettres indique une soustraction…

Quant au Veau d’or, il ne s’agit pas de celui fondu au pied du mont Sinaï, mais d’un roman de Frédéric Soulié (1800-1847) qui commence par ces mots : « Au mois de septembre 184., durant une nuit pluvieuse, il se passait au bois de Boulogne un événement dont les journaux parlèrent beaucoup. » Outre le fait que les journaux parlent toujours beaucoup du bois de Boulogne qui semble coutumier de faits pas très catholiques, cette phrase n’aurait pu être publiée en 1582, ni du fait de son orthographe ou son style, ni du fait de la date (à moins que ce ne fut un roman d’anticipation)… Et pourtant, c’est ce que la couverture du livre indique, au lieu de 1852 (comme on peut le voir dans d’autres éditions). On n’a pas trouvé de circonstance atténuante.

Mais pour en revenir à ce mot désuet par décret, on citera l’extrait d’une célèbre et nonobstant tragique histoire publiée en 1956, pardon, en 1596 dans XVIII. histoires tragiques extraictes des œuvres italiennes de Bandel, & mises en langue françoise. Les six premieres, par Pierre Boisteau, surnommé Launay, natif de Bretaigne. Les douze suyuans, par François de Belle-forest, Comingeois. Il s’agit de celle de « Deux amants qui moururent en un mesme sepulchre, l’un de poison, l’autre de tristesse ». Vous voyez de qui il s’agit ? Lisez donc ce passage (où on a modernisé l’orthographe à l’excepté du mot obsolète en question, en espérant ne pas être poursuivi pour ce double délit) :

Cependant que les choses étaient en cet état, on se prépara à Vérone pour faire les obsèques de Juliette. Or ont une coutume, qui est vulgaire en Italie, de mettre tous les plus apparents d’une lignée en un même tombeau, qui fut cause que Juliette fut mise en la sépulture ordinaire des Capulets, en un cimetière près l’église des Cordeliers, où même Thibaut était enterré. Et ses obsèques parachevées honorablement, chacun s’en retourna, auxquelles Pierre serviteur de Roméo avait assisté, car comme nous avons dit ci-devant, son maître l’avait envoyé de Mantoue à Vérone faire service à son père, & l’avertir de tout se qui se bâtirait en son absence à Vérone. Et ayant vu le corps de Juliette enclos dedans le tombeau, jugeant comme les autres, qu’elle était morte, prit incontinent la poste, & fit tant par sa diligence, qu’il arriva à Mantoue, où il trouva son maître en sa maison accoutumée, auquel il dit (ayant ses yeux tous mouillés de grosses larmes) : « Monseigneur, il vous est survenu un accident si étrange, que si ne vous armez de constance, j’ai peur d’être le cruel ministre de votre mort. Sachez Monseigneur, que depuis hier matin madamoiselle Juliette a laissé ce monde pour en chercher repos en l’autre, & l’ai vue en ma présence recevoir sépulture au cimetière de Saint François. » Au son de ce triste message, Roméo commença à mener tel deuil qu’il semblait que ces esprits ennuyés du martyre de sa passion dussent à l’instant abandonner son corps, mais forte amour qui ne le peut permettre faillir jusqu’à l’extrémité lui met en sa fantaisie que s’il pouvait mourir auprès d’elle, sa mort serait plus glorieuse, & elle (ce lui semblait) mieux satisfaite.

On en connaît l’issue fatale.

Avant que de nous quitter, on recommandera aux lectrices militantes la lecture de La furieuse et effroiable guerre des masles contre les femelles, représentant en trois dialogues les prérogatives et dignitez tant de l’un que de l’autre sexe avec les meslanges poétiques du Sieur de Cholières, publié originellement en 1588 (avec privilège du Roy) et récemment réédité.

Et sur ce, Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonsoir !

14 février 2012

L’Histoire telle qu’elle se raconte

Classé dans : Actualité, Histoire, Langue, Médias, antisémitisme, racisme — Miklos @ 0:26

Commentaire d’un lecteur anonyme à l’article « Iran : bombarder ou pas ? » de Natalie Nougayrède (Le Monde en ligne du 13/02/2012) :

Les Israéliens préféreraient de loin que ce soit l’US Army qui frappe l’Iran, comme ils avaient préféré que ce soit les forces de Tarik, le musulman, qui envahissent l’Espagne en 711.

L’État d’Israël n’ayant été établi qu’en 1948, on devine sans peine ce que cet amalgame insinue ainsi. Mais au-delà de son anachronisme idéologiquement sulfureux, ce commentaire plus que douteux tord le cou à la logique : « ils » avaient préféré les forces de Tarik à celles de qui d’autre ?

De l’US Army, bien évidemment. Ou, comme l’écrit bien plus scientifiquement Benoît Larbiou :

En d’autres termes, l’aspect sulfureux et anachronique parce que grossier et daté du paradigme raciologique (donc de la science raciologique) ne cache-t-il pas une survivance de ces principes de perception ethnicisés, comme en témoigne la fortune des catégories de perception telles que Français de souche (reformulation de la « souche française » de Martial) et le seuil de tolérance (très proche de la « faculté d’absorption).

Benoît Larbiou, « Les usages stratégiques de la “race” par les experts dans la France de l’entre-deux-guerres », in [Actes du colloque] De la discrimination dite « éthnique et raciale ». Discours, actes et politiques publiques – entre incantations et humiliations. Festival Hommes et Usines, Talange. L’Harmattan, 2009.

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