Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

7 novembre 2011

Life in Hell : fet’ la fet’

Classé dans : Actualité, Langue, Publicité — Miklos @ 2:44

En moins d’un clin d’œil et de deux plans d’austérité, Akbar voit arriver la période des fêtes, les poches plus que vides mais le cœur plein (l’inverse, il le sait, ne fait pas le bonheur). Que va-t-il donc pouvoir offrir à Jeff (qui d’ailleurs la fera ailleurs, la fête) ?

Quelle chance ! il trouve dans sa boîte à lettres une publicité pour des cartes de vœux 2012 « prix direct fabricant », des « tarifs dégressifs les plus bas du marché », 0,39 € pour « + de 1 000 ex », ça ne fait pas cher la carte, je peux me permettre, se dit Akbar, mais je me demande bien comment ils font pour vendre des cartes à 0,00039 € pièce !

Un coup d’œil et il comprend : c’est sur les lettres qu’ils rognent, comme ils le font d’ailleurs dans leur Édito.

Akbar réfléchit au message qu’il pourrait composer avec le moins de lettres possible, pour baisser encore les prix : « Cher… », non c’est trop cher. « Jef (c’est clair que c’est encore cher mais pas trop, et avec un f en moins ça se prononce de toute façon à l’identique), je te présente mes meilleurs vœux pour 2012. Akbar. ». Enfin, si c’est sur la carte, c’est clair que je les lui présente, donc je peux faire sauter trois mots d’un coup. Et puisque je signe, c’est aussi clair que ce sont mes vœux. Voyons ce que ça donne : « Jef, meilleurs vœux pour 2012. Akbar ». La qualité du papier (« couché – moi je ne le suis pas encore, marmonne Akbar – mat 300 G – ce qui fait tout de même 300 kg, si l’on multiplie par 1 000, s’inquiète-t-il – vernis UV brillant sélectif sur l’image ») démontre bien que ce sont mes meilleurs vœux jusque là, donc je laisse : « Jef, 2012. Akbar ».

Il espère avoir réduit ainsi ses coûts de communcation à l’aide de cet éditeur vraiment spécialisé. Ou vraiment très spécial.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

13 octobre 2011

Faire la bringue à toute berzingue

Classé dans : Langue — Miklos @ 0:43

Le Trésor de la langue française informatisé – ressource excellente s’il en est – ne propose aucune définition de berzingue, ce qui est d’autant plus curieux qu’il le cite dans l’un des exemples illustrant celle du verbe lever  : « Il enfile les Champs-Élysées à tout berzingue. Il coupe l’avenue George V sans lever le pied », où il apparaît au masculin plutôt que sous sa forme plus répandue, au féminin.

Ce passage est tiré d’un curieux ouvrage, Voilà Taxi, paru à la NRF en 1935, et écrit « par Simonin Bazin » : il s’agit là d’abord du Simonin célèbre pour ses polards truffés d’un argot très réaliste et dont Touchez pas au grisbi !, publié en 1953, assurera sa célébrité et lui accordera, entre autres, une virginité renouvelée bien utile après sa condamnation à la Libération à cinq années de prison pour son travail au Centre d’Action et de Documentation, financé par les Allemands pour servir leur propagande antisémite et antimaçonnique.

Mais dans une vie précédente il avait été chauffeur de taxi ; il avait sympathisé avec Bazin – Jean, pas Hervé – qui avait publié à la NRF un roman, Capricorne, deux ans plus tôt. Si cet ouvrage est catalogué à la Bibliothèque nationale, cette dernière n’identifie pas ce Bazin comme le co-auteur de Voilà Taxi et ne fournit aucun renseignement biographique à son sujet. En tout état de cause, il semblerait qu’il ait été, lui aussi, chauffeur de taxi, selon les dires de Simonin :

« Nous sommes devenus amis. Il s’appelait Jean Bazin. Il avait un livre chez Gallimard et un jour Gaston Gallimard lui a dit : “Mais, Bazin, vous êtes chauffeur de taxi ? Pourquoi n’écririez-vous pas quelque chose sur ce métier ?” Bazin m’est revenu comme un boomerang et il m’a dit : “Veux-tu qu’on le fasse ensemble ?”. Voilà Taxi a paru en 1935 sous la signature Simonin-Bazin. Nous avons failli avoir le prix Populiste cette année-là. […] Dans Voilà Taxi, et c’est le premier essai à ma connaissance, nous avions fait un glossaire d’argot. Il était assez copieux. » (Entretien avec Albert Simonin, Ellery Queen Mystère magazine, 03/1971, n°277, pp. 123–124).

(source : ABC de la langue française). L’expression « toute berzingue » se retrouve peu de temps plus tard (1938) chez Céline dans un contexte si raciste et obscène qu’on ne le citera pas. Il la réutilisera, parfois au féminin, souvent au masculin, dans d’autres textes du même acabit.

Quant au mot berzingue, il semble avoir été utilisé dès la première moitié du 19e siècle dans le patois picard et dans la langue wallonne, mais dans un tout autre sens, celui de « ivre ». La troisième édition du Dictionnaire rouchi-français de G. A. J. Hécart, publiée à Valenciennes en 1834, précise :

BERZAIQUE (être), être ivre. À Maubeuge on dit berzingue.

Et c’est dans le glossaire de L’Histoire et glossaire du normand, de l’anglais et de la langue française d’après la méthode historique, naturelle et étymologique d’Édouard Le Héricher (1862) qu’on trouve une explication qui peut faire le rapport entre ces deux usages apparemment étrangers l’un à l’autre et dérivés du verbe boire :

BÈRE, boire, en vf. Bevere, du l. Bibere : « Noel fait bevere son voisin. » (Fr. Michel, Chans. bachique du 13e s.). bère, le cidre, le boire par excellence en N[ormand]. V[oir]. à l’Intr. p. 32 les divers adj. par lesquels le N[ormand]. célèbre sa boisson ; on a dit Boire : « Valleur des quatriesmes des boires vendus à détail au diocèse d’Av. » (Reg. de la Cour des comptes en 1374). On conjugue Bere, je bets, tu bets, il bet, comme dans un vieux diction des Miracles de Ste Geneviève :

A la guise de Normandie
Je bet a vous de chipe en chope.

Et au prét. je beus : « Quar tant en beut ; » (Tombel de Chartrose.) De là debet, le goût que laisse le cidre, le fr[ançais]. Déboire ; berdalle, ivrognesse, litt. dalle à bère ; bereau, la gouttière d’une bouteille, canal d’un pressoir, en v[ieux]. n[ormand]. espèce de cruche.

Les pipes, les bereaux pleins de liqueur vermeille,

dans Ol. Basselin, mot qui en se contr[actant]. a donné au fr[ançais]. Broc, en n[ormand]. bro ; berelle, querelle après boire ; béchon, boisson ; boissonner, beuchonner, enivrer ; beuchonnier, ivrogne ; berzingue, bezingue, s. f. et besin, s. m. ivresse ; berzole, femme étourdie, comme une personne ivre, d’où berzer, courir comme un insensé, d’où bezer en Bray, et en Av[ranches], veser, se dit des vaches qui courent follement piquées par les mouches. (…)

Berzer – courir comme un fou (donc : à toute berzingue, ou comme une vache folle) – ne semble pas très différent du verbe bèrziner qui, en dialecte du Hainaut belge, signifie se remuer (source), et ressemble à l’adjectif anglais berserk, qui signifie fou, insensé, apparu vers 1850. Son origine est curieuse : c’était la désignation des guerriers d’Odin, qui se précipitaient avec une sorte de délire frénétique dans la mêlée, sans armes défensives, voire torse nu (selon une hypothèse, le mot proviendrait de bare-sark, qui voudrait dire sans chemise).

Et le rapport avec faire la bringue ? Le voici, dans une note de bas de page de la citation suivante. À propos de brindezingues (dans la locution être dans les brindezingues, avoir une pointe de vin, être à demi-gris), Le Langage parisien au XIXe siècle de L. Sainéan (1920) signale :

C’est une contamination proviciale du vieux mot brinde*, toast, Bas-Maine, brindesis (ce dernier répondant à l’italien brindisi) par un mot apparenté qu’il reste à déterminer. Il est intéressant de relever le sens généralisé du mot dans les parlers provinciaux. Tandis qu’en Normandie, brezingue et bezingue (qui en est la forme réduite) signifie également « ivre », comme dans l’Anjou berzingue ; le Lyonnais désigne par berzingue celui qui marche de travers, répondant à la fois au mançois marcher en brindisis, marcher de travers comme un ivrogne, et au genevois de bizingue, de travers.

_________

* La forme parallèle bringue (que donne déjà Cotgrave [dans son Dictionarie of the French and English tongues publié en 1611]) est encore vivace en Bretagne, où elle désigne la débauche des matelots, d’où bringuer, boire avec excès, en parlant des matelots.

12 octobre 2011

« 10 ans de Complément d’enquête : ces enquêtes qui ont changé la France » et le français

Classé dans : Actualité, Histoire, Langue, Médias — Miklos @ 7:54


« Bongo, il avait un bureau avec une estrade absolument énorme
qui ressemblait à un hôtel d’église »

L’émission revient sur ses moments phare (et non pas far, même si en Bretagne on trouve les deux). L’un d’eux concerne les financements cachés d’une certaine campagne présidentielle. Le sous-titrage du témoignage d’« un ex-ministre d’un gouvernement socialiste » sur les largesses d’Omar Bongo ne manque pas de sel. On espère que ce ministre savait non seulement conter (ces faits) et compter (ces sous), mais aussi écrire correctement.

Pour ceux qui croiraient que c’est une manifestation de la nouvelle ortograf altêrnativ, que nenni : on la retrouve dans un texte datant du 3 juillet 1622 et republié dans un article (Constant Verger : « L’abbaye du Bois-Grolland en Poitou ») d’un numéro de la Revue historique de l’Ouest datant de 1889 :


« Vu aussi un tailleur dépecer un ciel d’hôtel d’église et en faire des caleçons et des bas de chausse. »

À la décharge de Constant Verger (l’auteur de l’article) et du comte Régis de l’Estourbeillon (secrétaire de rédaction de la susdite revue), il semblerait que cette orthographe peu constante ait été le fait de François Cremois, « prestre et curé susdit », qui avait pris par écrit la déclaration de Maris Gentis et de Marie Couchau sa fille sur les dégâts occasionnés par le passage d’une compagnie des gens de Monsieur de Soubise « en ce bourg de Poireux ». On aurait pu croire qu’un curé serait au fait de la différence d’orthographe qui concerne un objet de son culte, mais que nenni. Peut-être a-t-il été estourbillé par cette histoire au point d’en oublier son latin français.

Quant au petit écran, ce n’est pas là que nos petites têtes blondes, brunes, rousses ou punk apprendront à écrire correctement (mais on le savait déjà). Encore faudrait-il qu’elles sachent lire rapidement les sous-titres qui défilent à toute berzingue, mais de toute façon elles préfèrent passer leur temps accrochées au tél qu’à l’hôtel ou devant un autel (voire même devant la télé).

6 octobre 2011

Les métrosexuels avant l’heure, ou, ce qui fait courir (aussi) les hommes

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Société — Miklos @ 0:14

Pour éviter toute confusion, on précise d’abord qu’on ne parle pas ici des prédateurs sexuels qui hantent les longs couloirs vides de certaines stations peu avant l’heure du dernier métro. Il s’agira ici d’un terme récent, provenant directement de l’anglais, et dénotant

ce nouvel homme très attentif à son look [autre terme anglophone], très soigneux, le plus souvent épilé (au moins sur la poitrine), bronzé et toujours à la dernière mode. (…) le métrosexuel déteste être négligé ; il aime faire du shopping [ibid.], y compris dans les parfumeries, où il dépense beaucoup en crèmes antirides ; il choisit avec attention tous les détails de sa garde-robe (…)1

« Nouvel homme », dit-il ? Et pourtant, ce même auteur écrivait dans un précédent ouvrage2 qu’Oscar Wilde, « l’écrivain anglais bien connu (…), a été un métrosexuel avant l’heure. On se souvient de ses cols cassés et en dentelle, de ses cheveux ondoyants, de ses vestes extrêmement ajustées. »

Et cent ans avant Wilde, il avait déjà eu en France les Incroyables – et leur pendant féminin, les Merveilleuses (dont on avait récemment dévoilé – c’est le cas de le dire – les accoutrements extraordinaires) – ces « jeunes gens qui s’étaient arrogés le monopole du suprême bon ton, depuis le choix du costume jusqu’aux formes du langage. »3 On ne résiste pas au plaisir de laisser l’auteur poursuivre :

De longues tresses de cheveux tombant sur les épaules, et que l’on nomma oreilles de chien ; un peigne d’écailles relevant derrière la tête des cheveux dont n’approchaient plus les ciseaux, trop vulgaires, et qui devaient être coupés avec un rasoir ; des redingotes très courtes, avec des culottes de velours noir ou vert, tels furent les signes principaux auxquels on reconnaissait les élégants du jour. Leur manière de prononcer les mots ne les faisait pas moins reconnaître par sa singularité et son affectation. La lettre r était tombée dans leur disgrâce : ces messieurs, qui avaient désossé notre langue, ne donnaient que leur paole d’honneu, leur petite paole ; et leur racontait-on quelque chose qui les étonnait, ils s’écriaient : « C’est incoyable ! » Ce fut cette habitude qui leur fit donner dans la société le nom d’incroyables, tandis que la classe plus vulgaire les appela des muscadins. —En grande toilette, l’incroyable devait remplacer sa redingote courte par un habit à taille carrée et à grands revers ; un chapeau claque d’une dimension monstrueuse se trouvait sous son bras, et ses souliers pointus rappelaient les chaussures à la poulaine du moyen âge.

On se doute bien que ces métrosexuels d’alors – comme ceux d’aujourd’hui – devaient passer un temps fou à se bichonner. Or à peu près à cette époque, un dictionnaire des expressions vicieuses usitées dans un grand nombre de départements, et notamment dans la ci-devant province de Lorraine, affirme que se bichonner n’est pas français et qu’il faut utiliser, en lieu et place, s’adoniser (dont l’étymologie est évidente, mais à ne pas confondre avec atomiser bien que les adonisants utilisent souvent des atomisateurs), verbe qui a donné adoniseur, que l’on pourrait appliquer de nos jours au personnel d’instituts de beauté. L’exemple que fournit ce dictionnaire pour illustrer le bon usage concerne sans doute les Merveilleuses – « Cette femme est sans cesse à s’ajuster, à s’adoniser » – mais s’applique aussi bien à leur contre­partie masculine, les Incroyables d’alors et les métrosexuels d’aujourd’hui.

Ce verbe sera utilisé au cours du 19e s. (et tombera en désuétude plus tard) : le Trésor de la langue française cite son emploi chez Nerval, Châteaubriant, Sainte-Beuve ou Balzac, et en particulier chez Théophile Gautier, dans Le Capitaine Fracasse :

Si vous voulez accepter un vieux pédant de comédie pour valet de chambre, dit Blazius en se frottant les mains d’un air de contentement, je vais vous adoniser et calamistrer de la belle façon. Toutes les dames raffoleront de vous incontinent.

où l’on découvre le verbe calamistrer (se faire friser les cheveux, préoccupation de tous ceux qui ont les cheveux lisses, à l’inverse des têtes bouclées qui cherchent à se les défriser), et chez Victor Hugo qui décrit si bien l’éternel métrosexuel dans Les Misérables ainsi :

Il est impossible de s’imaginer que Dieu nous ait faits pour autre chose que ceci : idolâtrer, roucouler, adoniser, être pigeon, être coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans sa petite femme, être fier, être triomphant, faire jabot ; voilà le but de la vie.

Enfin, on trouve dans le Gil Blas de Le Sage cette belle réflexion sur l’importance de cette activité aux âges de la vie :

L’envie que j’avais de paraître agréable à cette dame me fit employer trois bonnes heures pour le moins à m’ajuster, à m’adoniser ; encore ne pus-je parvenir à me rendre content de ma personne. Pour un adolescent qui se prépare à voir sa maîtresse, ce n’est qu’un plaisir ; mais pour un homme qui commence à vieillir, c’est une occupation.

Nihil novi sub sole.


1 Willy Pasini, Des hommes à aimer. Comprendre et gérer les fiancés, les maris et les amants. Trad. de l’italien. Odile Jacob, 2007.
2 Willy Pasini et Maria Teresa Baldini, Les 7 avantages de la beauté. S’améliorer sans se transformer. Odile Jacob, 2006.
3 Dictionnaire de la conversation et de la lecture, vol. 32. Paris, 1836.

27 septembre 2011

Devinette : quelle lessive pour quelle clientèle ?

Classé dans : Langue — Miklos @ 23:26

Les ailurophiles ?Le Chat
Les amoureux ?Cajoline
Les Argentins ?Tandil (ville près de Buenos Aires)
Les chrétiens ?La Croix
Les métrosexuels ?Omo
Les mineurs ?Skip (mécanisme de levage de roche dans les mines)
Les pompiers du ciel ?Dash (avion bombardier d’eau)
Les surdoués  ?Apta (parce qu’aptes à tout)
Les végétariens ?Persil

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos