Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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1 février 2010

Un récit défectif

Classé dans : Langue, Récits — Miklos @ 9:28

Issu du train, le vieil homme amblait dans la nuit. Il pleuvait. Il lui mésavînt un accident : il défaillit, puis chut. Il gisait maintenant dans le caniveau nauséabond, le visage empreint de douleur. Qui quérir ? « À l’aide ! »

Un jeune homme à l’allure séyante ouït l’appel au secours et surgit de nulle part, sa lampe de poche luisait faiblement. Il ne s’enfuit pas devant la vision sordide du vieillard bruyant dans les eaux épandues. « Peu me chaut l’odeur puante, maman m’absoudra pour ce geste généreux » : imbu du sens de ses responsabilités, il lui fallait, sans surseoir et quoi qu’il s’ensuive, enceindre le malheureux dépourvu de force dans ses bras vigoureux. Heureusement, il le put.

Pour parfaire cette triste histoire, au petit matin, dans un troquet, l’employé leur frit des œufs dans sa grande poêle. « – Du café, un peu de lait trait juste hier ? » Le vieil homme imbu de reconnaissance : « – Cela suffit, merci ! – Alors des céréales du jardin ? – Moi, paître ? Hahaha ! – Voici quelques fruits confits, tout de même. – Parfait ! quel délice, je raurai le goût de la vie ! »

24 janvier 2010

Au temps où i fallait savoi bien parler, ou, François ou François ?

Classé dans : Langue — Miklos @ 9:33

Bien que les méthodes d’enregistrement sonore n’étaient pas développées à l’époque de Louis le bien-aimé, XVe du nom, il existe diverses indications sur la façon dont le français devait se prononcer alors. La Nouvelle méthode pour apprendre facilement les langues françoise et angloise d’Alexandre de Rogissard, publiée en 1724, fournit de précieuses précisions à ce sujet. Nous avons eu l’occasion de la citer pour l’étonnante ressemblance des dialogues qu’il propose pour apprendre le français avec ceux que Ionesco a inclus dans ses Exercices de conversation et de diction françaises pour étudiants américains, quelque 250 ans plus tard.

Voici quelques règles de prononciation qui prévalaient alors (entre crochets, nos commentaires).

Les François ont vingt-cinq Lettres dans leur Alphabet. A, B, C, D, E, F, G, H, I, (J,) K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, (V), X, Y, Z.

Il faut les prononcer ainsi. Aw, Bé, Cé, Dé, Eé, Ef, Gé, Awsh, Ee, (Ee,) Kaw, Ell, Eam, Ean, O, Pé, Kuu, Err, Ess, Té, Uû, (V,), Eexe, Ee Grec, Zed.

Au lieu du double U [W] ils se servent de la diphtongue ou.

On les distingue en Voyelles, Consones, & Liquides.

La Voyelle est une Lettre qui rend un son par elle-même. Il y en a Six, A, E, I, O, U, Y.

La Consone ne peut rendre un son qu’avec une autre Lettre ; par Exemple, B, comme s’il étoit écrit .

La Liquide est une Lettre qui a le son fort doux. Nous en avons quatre, L, M, N, R.

Une Consone à la fin d’un mot se perd, si une autre Consone ou Liquide commence le mot suivant, par Exemple, vous parlez bien [ce qui indiquerait que le z final se prononçait dans les autres cas]. Il faut prononcer, vous parlé bien.

Une Liquide ne se perd pas genéralement à la fin des mots, quoiqu’une Consone commence ceux qui suivent ; par Exemple, c’est un bon Prince. La Liquide N se perd pourtant quand elle se rencontre en la troisiéme personne du Pluriel des Verbes, si la voyelle e la précede dans la même Sillabe ; par Exemple, ils parlent, il faut prononcer I parle, en prose ; & en vers, I parlet, quand une voyelle suit. On l’écrit seulement pour distinguer le Pluriel d’avec le Singulier.

La Liquide R se perd aussi à l’infinitif des Verbes de la seconde Conjugaison ; par Exemple, On fait bâtir tous les jours, il faut prononcer, on fait bâti tous les jours. Elle se perd même quoiqu’une voyelle suive ; par Exemple, il fait bâtir une maison. On peut ne pas prononcer l’R.

La Liquide L se perd dans le mot, ils, quand la première lettre du Verbe qui suit est une Consone. Par exemple, ils parlent, lisez, I parle ; ils chantent, dites, I chante. Cette liquide se prononce devant une voyelle, par Exemple, il est.

L’l du mot ils devant les Verbes qui commencent par une voyelle se perd, on prononce seulement l’s ; comme ils ont, lisez, is ont.

À cette époque, les lettres i et j n’avaient pas encore pris leur autonomie. Dans le chapitre Du son de l’I, Rogissard écrit :

Notre j est aussi Consonne, quand il commence la Sillabe joint à une voyelle ; comme par exemple, jamais, jaloux, jetter, jour, juge, &c.

Il est voyelle quand une Consonne se rencontre devant dans la même Sillabe, comme au mot de particulier.

Il en va de même pour les lettres U et V. Dans le chapitre intitulé Du son de l’U, on lit ainsi :

L’V consonne se distingue que l’u voyelle, premierement par la difference que vous voyez dans leur caractere.

Secondement l’v consonne est toujours suivi d’une voyelle dans la même Sillable, par Exemple dans le mot, vous.

Mais l’u voyelle est presque toujours précedé d’une consonne ou liquide, dans la même Sillabe ; par Exemple en ces mots, Nature, Lueur.

Enfin, la proximité sonore des lettres i et y occasionnait parfois un rapprochement graphique ; dans certains usages, il a été remplacé plus tard par le i. On appréciera l’incise sur la solitude de l’Y.

Nous prononçons notre y comme notre i, & on se sert souvent à sa place de l’i marqué de deux points ï.

Nous le mettons ordinairement entre deux voyelles, comme dans les mots ayant, Monnoye.

Quand y fait une Sillabe par lui-même, il se peut mettre devant u consone ; comme dans le mot yvre.

Y, quoique seul, exprime un de nos adverbes de lieu ; par Exemple, nous disons, il y a, il y avoit, il y aura.

Pour finir, on citera la règle – fort complexe – qui résout un mystère pour nous : prononçait-on Le François alors comme se prononce aujourd’hui le prénom ? Et voici la réponse :

La Diphtongue oi, ou eoi, se prononce comme woy en Anglois, dans ces mots,

Accrois, boiteux, courtois, effrois, joie, loisir, Roi, François (nom propre) mémoire, noir, poisson, pourquoi, quoique, voilà, bourgeois &c.

& dans les Presens et Infinitifs des Verbes de la troisieme Conjugaison,

Recevoir, je reçois, voir, je vois, apercevoir &c.

Dans tous les Imparfaits ces deux Voyelles se prononcent comme ay en Anglois ; par exemple :

J’aimois, tu avois, il buvoit, il parloit, il dinoit, le diroit, &c.

Ainsi se prononcent aussi les voyelles oie, dans la derniere syllabe de la troisieme Personne du Pluriel de tous les Imparfaits :

Begayoient, debauchoient, buvoient, aimoient, diroient, demandoient, &c.

Plus de doute : François le nom propre, et François le qualificatif de l’habitant de la France (nous n’entrerons pas ici dans le débat sur son identité) se prononçaient alors François et Français, respectivement.

19 janvier 2010

Google avant Google

Classé dans : Langue, Publicité — Miklos @ 9:10


“Google, google, google – google, google, goo, goo, GOO!” babilla le bébé. (Life Magazine, 3 novembre 1947)


“Barney Google” est le nom d’une bande dessinée américaine créée en 1919 par Billy DeBeck. Ci-dessus, publicité, Popular Mechanics, décembre 1925.


« Mes chers auditeurs – Je suppose que vous savez qu’il y a un nombre incalculable de langues sur Terre, plus que vous ne pourrez en dénombrer en une décade. Il y a toutes sortes de charabias, du Cherokee au Chaldéen – pour ma part, je considère que notre bon vieil anglais est le meilleur de tous ; il est aussi simple que l’alphabet, à tel point qu’on peut le lire couramment [en anglais : jeu de mots sur un contre-sens dans la traduction anglaise de Habacuc 2:2] et comprendre précisément de quoi il s’agit. Toutes les autres langues ne sont que des caquetages. Leurs locuteurs ne peuvent se faire comprendre sans se tortiller et remuer la tête de haut en bas comme une oie. Ils arrivent finalement à se débrouiller d’une façon ou d’une autre – et peuvent ainsi parler Turc, Tonga-wanga ou Bas néerlandais, je n’en ai rien à cirer. Entre nous, mes amis – une langue n’est pas toujours nécessaire pour exprimer des idées. Il y a des langues partout, sur la Terre comme au ciel et en dessous aussi – sauf chez les crustacées et dans la mélasse. Les oiseaux, les animaux et les insectes s’entendent entre eux, comme cul et chemise. Les Naïades batifolent dans les rivières – le vieux Neptune ronchonne sur l’océan — Diane chante dans la forêt – et Flore, la blonde patronne des fleurs, enseigne à ses jeunes filles en fleur comment parler avec l’homme dans une langue mystérieuse mais pourtant aisément compréhensible par celui qui tendra l’oreille à leur éloquence silencieuse. Oui, chers auditeurs – chaque fleur exprime un sentiment qu’elle veut partager ; et si vous ne piquez pas du nez, je me permettrai de développer ce point. » — Dow, Jr. [pseudonyme de Elbridge Gerry Paige], Short Patent Sermons, New York, 1841.

30 novembre 2009

Le texte dans sa plus simple expression, selon Google

Classé dans : Langue, Musique, Sciences, techniques — Miklos @ 2:33

“There’s nothing more fascinating and beautiful to our ear than to hear someone speak English with a French accent. It just gives it a charm which is unparalleled.” — Jud Hurd, Cartoonist Profiles: Charles Schulz, 1979.

“French chic, glamour, beauty and sophistication. . .” — William Leiss, Stephen Kline and Sut Jhally, “Semiology and the Study of Advertising”, in Clive Seale, Social Research Methods: A reader, London, 2004.

« La corruption du siécle, de la mode, de la coûtume & et de l’usage commun où l’on vit aujourd’hui, est telle, qu’il n’y a plus de mesure, plus d’ordre, plus de distinction : tout le monde s’en fait accroire, & personne ne se rend justice ; les petits veulent imiter les grands : & ce qui étoit autrefois un ornement pour une Princesse, est devenu par la corruption & la vanité, un ajustement commun & ordinaire pour une simple Bourgeoise. » — L’instruction des filles, cité par Vincent Houdry, S.J., La Bibliothèque des prédicateurs, Lyon, 1715.

L’accent français a, pour les Américains, un charme tout aussi irrésistible et indéniable que la mode de notre pays. Mais la variété de nos accents (de l’aigu au grave, en passant par le tréma et le circonflexe) et autres signes bien de chez nous (la cédille) n’est pas sans causer des problèmes à l’informatique née outre-Atlantique : l’alphabet ne s’y encombre pas de signes diacritiques. Leurs logiciels déferlent allégrement sur la face de la Terre ignorant langues et particularismes, tel McDonald’s à l’assaut des gastronomies locales. On est alors parfois contraint de supprimer tous ces signes de textes avant de les passer à ces logiciels, l’homme illustré transformé au passage en un homme illustre, le pêcheur confondu avec le pécheur

Pour effectuer cette transformation, on tâchera de ne pas réinventer la roue, et de trouver un bout de programme qui le fait. On cherchera donc (en anglais, bien entendu) quelque chose qui ôte les accents dans une chaîne de caractères, soit Remove accents from a string. Et voici la page que Google nous affiche :

On y remarque vers le bas (surligné en jaune) le début de la solution. Mais surtout, on remarque au-dessus et à droite les publicités que Google nous fourgue (encadrées en rouge) : « Vous cherchez un string ouvert ? Comparez les prix des strings ! » ou, plus osé, « Cherchez String transparent Venez Vite les Découvrir ! ».

comme ailleurs, Google a fait fi du sens du contenu de la page qu’il nous a renvoyée, dans laquelle string signifie chaîne (de caractères). Voyant une requête provenant de France, et supposant qu’on y est plus intéressé par la mode, et d’autant plus si elle est coquine (c’est notre réputation), il nous a prestement proposé de nous (dés)habiller.

Il est vrai que cet accoutrement est souvent réduit à sa plus simple expression : une cordelette, string, en anglais ; mais cet élément de lingerie y est appelé G-string (aucun rapport avec le point G – le terme dénotait au 19e s. un élément vestimentaire indien, le geestring). À ne pas confondre, pour un anglophone, avec ce que Bach célébrait dans son célèbre air éponyme (quoique ?) :

Tout ceci ne nous fera pas oublier l’interprétation qu’en ont donnée les Swingle Singers en leur temps.

Pour finir, on citera à propos de la mode ce qu’écrivait en 1658 le R.P. du Bosc (« conseiller et prédicateur ordinaire du Roi ») dans L’honneste femme, divisée en trois parties – il s’agit de la division de son texte – texte qui ne manque pas de nous surprendre pas sa « modernité » :

Il est certain que de quelque façon que nous puissions être vêtus, difficilement plairons nous à toute sorte de personnes ; ou les vieux ou les jeunes y trouveront à redire : & il est presque impossible d’éviter ou la risée des uns ou la censive [censure] des autres. Il y a des esprits hypocondres qui ne sauraient souffrir qu’on fasse rien à la mode, & qui trouveront infailliblement une chose injuste, si on ne leur prouve qu’il y a mille ans qu’elle est inventée. C’est bien mépriser le temps présent pour faire de l’honneur au passé :sans considérer qu’il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher, & qu’il y a souvent moins de vanité à suivre les modes reçues, qu’à se tenir aux anciennes. Véritablement les fols les inventent, mais les sages s’accommodent au lieu de les contredire ; les habits aussi bien que les paroles se doivent conformer au temps.

25 novembre 2009

« Certaines annonces qui sont affichées sur le Crédit Lyonnais sont des escroqueries. » (Google)

Classé dans : Actualité, Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 3:18

On a récemment parlé de Craigslist, ce service international de petites annonces. La facilité d’y publier anonymement n’importe quoi, sa gratuité, le volume astronomique d’annonces qui s’y rajoutent chaque jour, contribuent à la croissance des abus de tous genre (du virtuel au réel, de l’escroquerie – le plus communément – au viol, voire au meurtre, heureusement plus rares… pour le moment). Il n’est donc pas étonnant de lire dans de nombreux forums des messages indignés à propos de ces phénomènes.

Dans l’un d’eux, anglophone, on pouvait lire : “Some ads which are posted on CL are scams”. Il est évident pour tout lecteur, à partir du contexte de la discussion, que « CL » est une abréviation qui désigne Craigslist. Eh bien, ça n’est pas aussi évident pour Google, pour qui le contexte n’est pas le texte dans sa langue et son pays d’origine, mais ceux de l’internaute qui utilise son système de traduction automatique, dont le résultat est cité dans le titre de ce billet. Google, lecteur vorace s’il en est, a dû certainement tomber récemment sur cet article.

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