Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 février 2010

Le ghetto de Paris

Classé dans : Judaïsme, Langue, Lieux, Littérature, Médias — Miklos @ 19:31

Il n’est jamais trop tard pour bien faire : la revue Livres Hebdo fait découvrir à ses lecteurs Cyrille Fleischman (qu’elle orthographie une fois Fleischman et une autre Fleishman), depuis plus de vingt ans chantre du yiddishland parisien, le quartier du Marais d’antan, celui des immigrés juifs modestes venus ici avant « la » guerre parce dans le vieux pays on disait « heureux comme Dieu en France ».

Ils en avaient apporté leurs vieilles fringues et l’art de les rapiécer à l’infini, leur cuisine typique (celles des pauvres, qui savent accommoder les modestes ingrédients en rajoutant du pain pour donner plus de volume et voilà la carpe farcie) et variée (ce n’est pas la même en Galicie et en Bessarabie, non Monsieur), et recréé dans le Marais – destination des marginaux de tous temps, quartier habité par les Juifs depuis le Moyen Âge1, et où passait la rue des Juifs (actuellement rue Ferdinand-Dival, pardon, Duval) – une sorte de shtetl avec son pletzl, où l’on pouvait encore voir il n’y a pas si longtemps des hommes avec leurs shtreimel et leurs kapote (pas de celles utilisées actuellement dans ce quartier) accompagnés de leurs femmes la tête couverte (c’était avant l’interdiction des niqabs) et d’une ribambelle de rejetons, angelots aux payès étonnement longs et bien graissés de schmaltz.

Les anciens résidents étaient devenus des israélites et s’habillaient comme tout le monde (c’est-à-dire tâchant de paraître Français de souche), tandis que les plus récents n’étaient que des juifs plus reconnaissables encore à leur accent et à leurs habits que s’ils portaient une étoile jaune. Ce sont eux d’ailleurs qui seront raflés, plus tard. Après, ce seront ceux d’Afrique (il est souvent question de fric, chez les Juifs) du nord qui rempliront les vides et déborderont dans d’autres quartiers de Paris, avec leurs accents et leur cuisine si différentes. Puis les homos. On est toujours le Juif de quelqu’un.

Une autre coquille, plus malheureuse, s’est glissée dans l’article de Livres Hebdo : la rue des Écouffes s’y voit appelée « la rue des Étouffes ». De mauvaises langues rajouteront « chrétiens » ; ce qui n’est d’ailleurs pas mieux que le sens original de son nom : escoufle dénote le milan royal, oiseau (fort) rapace, qui servait d’enseigne aux prêteurs sur gage et n’était donc pas très apprécié : au XIVe s., Gilles li Muisis le compare au diable2 :

Escoufles vole haut et souvent apriès frape ;
Or advient a la fois aucuns qu’il en escape,
Et il le voit tantost, si le prend et hape
Plus tost et plus errant qu’uns charpentier se hape.
…
L’escoufle, c’est Sathan !

Quant à la rue, elle existait déjà au XIIIe s., et René Descartes y avait logé (chez l’abbé Picot, comme quoi il n’y avait pas que des Juifs dans ce quartier) en 1644. Trente ans plus tard, le peintre Philippe de Champaigne y décède au n° 20, maison qui avait appartenu à sa famille, et qui jouxte l’oratoire israélite Roger Fleischman (au 18), fondé par le père de Cyrille. Ses nouvelles méritent d’être lues, si vous aimez le gefilte fisch ou le gâteau au pavot et bien d’autres delicatessen du vieux pays, l’accent d’un Popek (qui parle très bien français quand il ne joue pas) ou, à défaut, Madame Sarfati. C’est tout ce qui reste : le goût et la mélodie d’un monde deux fois disparu. Et de beaux petits textes amusants, tendres et nostalgiques.


1 L’histoire de Jonathas, un Juif de la rue des Jardins, dans le Marais, en est une des traces – tragiques : en 1290, il fut accusé d’avoir fait bouillir une hostie dans une chaudière. Il fut condamné à être brûlé vif et sa maison rasée. Sur son emplacement s’élève l’église et le cloître des Billettes.

2 Source : Jelle Koopmans et Paul Verhuyck, Sermon joyeux et truanderie (Villon – Nemo – Ulespiègle), Rodopi, 1987.

2 février 2010

Dis, papa, de quand date l’invention de l’ordinateur ?

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 8:59

Une erreur communément répandue fait remonter l’invention de l’ordinateur élec­tronique à 1947 (il s’agissait de l’ENIAC) et à son prédécesseur mécanique et programmé la machine analytique de Charles Babbage et Ada Lovelace en 1834. C’est bien évidemment faux ; comme on le verra, l’ordinateur programmable et élec­tronique existait déjà de nombreux siècles plus tôt, ainsi que l’un de ses usages les plus répandus aujourd’hui, celui des réseaux sociaux.

Le dictionnaire critique de la langue française de l’Abbé Féraud (auteur du Dictionnaire grammatical) publié à Marseille en 1788, fournit l’origine du mot (L’Hist. d’Angl.) et le trouve « barbare », opinion partagée lors de la réinvention du terme au XXe s. pour dénoter le computer d’origine américaine. Mais on y trouve surtout la preuve de son utilisation dans des réseaux sociaux avec l’autorisation des autorités (on n’était pas en Chine) : « Le Roi permettoit que ces Ordinateurs s’unissent entre eux et leurs amis, etc. » : on est en droit de se demander si Face­book, Twitter et consorts ne sont qu’une pâle réplique d’une pratique ances­trale.

Mais l’ordinateur d’alors ne servait pas qu’aux jeux (ce qui semble être le destin de son lointain descendant) : il pouvait corriger la ponctuation, et donc, on peut en déduire, l’orthographe, à l’instar des traitements de texte contemporains. À quand remonte cette fonctionnalité (dont nos contemporains ne peuvent se passer quel qu’en soit le résultat parfois surprenant) ? Il suffit de consulter la Dissertation préli­minaire ou prolégomène sur la Bible de Louis Ellies Du-Pin, publié en 1701, et qui cite Michlol de David Kimhi qui date de 1554 et où l’on trouve mention des « ordinateurs de la ponctuation ».

Le piratage informatique – et l’une de ses manifestions les plus perverses, le phishing, qui consiste à convaincre le destinataire d’un courriel de se connecter à un site qui prétend être celui de sa banque (par exemple) et d’y fournir ses coordonnées et ses codes – ne sont pas récents, c’est le moins qu’on puisse dire, puisqu’on en trouve trace dans les Lettres de Saint Augustin (né en 354 et mort en 430). Pour preuve, on consultera avec avantage Les Lettres de S. Augustin traduites en françois (…) par M. du Bois, de l’Académie françoise, gouverneur de M. le Duc de Guise, et publiée en 1697 : le saint y parle d’un certain Ingentius (nom qui devait dénoter son ingénuité) qui s’était rendu coupable d’avoir fabriqué un logiciel destiné à attaquer l’ordinateur de Cécilien, évêque de Carthage. On remarquera en passant que l’évêque avait baptisé son ordinateur (Félix), pratique toujours très courante.

Enfin, c’est le Nouveau dictionnaire historique et critique de Jacques Georges de Chaufepié (une chance, par ces temps de vent, de froidure et de pluie) qui fait allusion aux ordinateurs portables en 1750. En effet, cet ouvrage parle de leur capa­cité à se décharger : il est évident qu’il s’agit là des batteries équipant les portables qui se déchar­geaient, ce qui nuisait à leur acquéreur :

On en conclurera que l’ordinateur nous accompagne depuis au moins seize siècles. Nihil novi sub sole.

1 février 2010

Un récit défectif

Classé dans : Langue, Récits — Miklos @ 9:28

Issu du train, le vieil homme amblait dans la nuit. Il pleuvait. Il lui mésavînt un accident : il défaillit, puis chut. Il gisait maintenant dans le caniveau nauséabond, le visage empreint de douleur. Qui quérir ? « À l’aide ! »

Un jeune homme à l’allure séyante ouït l’appel au secours et surgit de nulle part, sa lampe de poche luisait faiblement. Il ne s’enfuit pas devant la vision sordide du vieillard bruyant dans les eaux épandues. « Peu me chaut l’odeur puante, maman m’absoudra pour ce geste généreux » : imbu du sens de ses responsabilités, il lui fallait, sans surseoir et quoi qu’il s’ensuive, enceindre le malheureux dépourvu de force dans ses bras vigoureux. Heureusement, il le put.

Pour parfaire cette triste histoire, au petit matin, dans un troquet, l’employé leur frit des œufs dans sa grande poêle. « – Du café, un peu de lait trait juste hier ? » Le vieil homme imbu de reconnaissance : « – Cela suffit, merci ! – Alors des céréales du jardin ? – Moi, paître ? Hahaha ! – Voici quelques fruits confits, tout de même. – Parfait ! quel délice, je raurai le goût de la vie ! »

24 janvier 2010

Au temps où i fallait savoi bien parler, ou, François ou François ?

Classé dans : Langue — Miklos @ 9:33

Bien que les méthodes d’enregistrement sonore n’étaient pas développées à l’époque de Louis le bien-aimé, XVe du nom, il existe diverses indications sur la façon dont le français devait se prononcer alors. La Nouvelle méthode pour apprendre facilement les langues françoise et angloise d’Alexandre de Rogissard, publiée en 1724, fournit de précieuses précisions à ce sujet. Nous avons eu l’occasion de la citer pour l’étonnante ressemblance des dialogues qu’il propose pour apprendre le français avec ceux que Ionesco a inclus dans ses Exercices de conversation et de diction françaises pour étudiants américains, quelque 250 ans plus tard.

Voici quelques règles de prononciation qui prévalaient alors (entre crochets, nos commentaires).

Les François ont vingt-cinq Lettres dans leur Alphabet. A, B, C, D, E, F, G, H, I, (J,) K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, (V), X, Y, Z.

Il faut les prononcer ainsi. Aw, Bé, Cé, Dé, Eé, Ef, Gé, Awsh, Ee, (Ee,) Kaw, Ell, Eam, Ean, O, Pé, Kuu, Err, Ess, Té, Uû, (V,), Eexe, Ee Grec, Zed.

Au lieu du double U [W] ils se servent de la diphtongue ou.

On les distingue en Voyelles, Consones, & Liquides.

La Voyelle est une Lettre qui rend un son par elle-même. Il y en a Six, A, E, I, O, U, Y.

La Consone ne peut rendre un son qu’avec une autre Lettre ; par Exemple, B, comme s’il étoit écrit Bé.

La Liquide est une Lettre qui a le son fort doux. Nous en avons quatre, L, M, N, R.

Une Consone à la fin d’un mot se perd, si une autre Consone ou Liquide commence le mot suivant, par Exemple, vous parlez bien [ce qui indiquerait que le z final se prononçait dans les autres cas]. Il faut prononcer, vous parlé bien.

Une Liquide ne se perd pas genéralement à la fin des mots, quoiqu’une Consone commence ceux qui suivent ; par Exemple, c’est un bon Prince. La Liquide N se perd pourtant quand elle se rencontre en la troisiéme personne du Pluriel des Verbes, si la voyelle e la précede dans la même Sillabe ; par Exemple, ils parlent, il faut prononcer I parle, en prose ; & en vers, I parlet, quand une voyelle suit. On l’écrit seulement pour distinguer le Pluriel d’avec le Singulier.

La Liquide R se perd aussi à l’infinitif des Verbes de la seconde Conjugaison ; par Exemple, On fait bâtir tous les jours, il faut prononcer, on fait bâti tous les jours. Elle se perd même quoiqu’une voyelle suive ; par Exemple, il fait bâtir une maison. On peut ne pas prononcer l’R.

La Liquide L se perd dans le mot, ils, quand la première lettre du Verbe qui suit est une Consone. Par exemple, ils parlent, lisez, I parle ; ils chantent, dites, I chante. Cette liquide se prononce devant une voyelle, par Exemple, il est.

L’l du mot ils devant les Verbes qui commencent par une voyelle se perd, on prononce seulement l’s ; comme ils ont, lisez, is ont.

À cette époque, les lettres i et j n’avaient pas encore pris leur autonomie. Dans le chapitre Du son de l’I, Rogissard écrit :

Notre j est aussi Consonne, quand il commence la Sillabe joint à une voyelle ; comme par exemple, jamais, jaloux, jetter, jour, juge, &c.

Il est voyelle quand une Consonne se rencontre devant dans la même Sillabe, comme au mot de particulier.

Il en va de même pour les lettres U et V. Dans le chapitre intitulé Du son de l’U, on lit ainsi :

L’V consonne se distingue que l’u voyelle, premierement par la difference que vous voyez dans leur caractere.

Secondement l’v consonne est toujours suivi d’une voyelle dans la même Sillable, par Exemple dans le mot, vous.

Mais l’u voyelle est presque toujours précedé d’une consonne ou liquide, dans la même Sillabe ; par Exemple en ces mots, Nature, Lueur.

Enfin, la proximité sonore des lettres i et y occasionnait parfois un rapprochement graphique ; dans certains usages, il a été remplacé plus tard par le i. On appréciera l’incise sur la solitude de l’Y.

Nous prononçons notre y comme notre i, & on se sert souvent à sa place de l’i marqué de deux points ï.

Nous le mettons ordinairement entre deux voyelles, comme dans les mots ayant, Monnoye.

Quand y fait une Sillabe par lui-même, il se peut mettre devant u consone ; comme dans le mot yvre.

Y, quoique seul, exprime un de nos adverbes de lieu ; par Exemple, nous disons, il y a, il y avoit, il y aura.

Pour finir, on citera la règle – fort complexe – qui résout un mystère pour nous : prononçait-on Le François alors comme se prononce aujourd’hui le prénom ? Et voici la réponse :

La Diphtongue oi, ou eoi, se prononce comme woy en Anglois, dans ces mots,

Accrois, boiteux, courtois, effrois, joie, loisir, Roi, François (nom propre) mémoire, noir, poisson, pourquoi, quoique, voilà, bourgeois &c.

& dans les Presens et Infinitifs des Verbes de la troisieme Conjugaison,

Recevoir, je reçois, voir, je vois, apercevoir &c.

Dans tous les Imparfaits ces deux Voyelles se prononcent comme ay en Anglois ; par exemple :

J’aimois, tu avois, il buvoit, il parloit, il dinoit, le diroit, &c.

Ainsi se prononcent aussi les voyelles oie, dans la derniere syllabe de la troisieme Personne du Pluriel de tous les Imparfaits :

Begayoient, debauchoient, buvoient, aimoient, diroient, demandoient, &c.

Plus de doute : François le nom propre, et François le qualificatif de l’habitant de la France (nous n’entrerons pas ici dans le débat sur son identité) se prononçaient alors François et Français, respectivement.

19 janvier 2010

Google avant Google

Classé dans : Langue, Publicité — Miklos @ 9:10


“Google, google, google – google, google, goo, goo, GOO!” babilla le bébé. (Life Magazine, 3 novembre 1947)


“Barney Google” est le nom d’une bande dessinée américaine créée en 1919 par Billy DeBeck. Ci-dessus, publicité, Popular Mechanics, décembre 1925.


« Mes chers auditeurs – Je suppose que vous savez qu’il y a un nombre incalculable de langues sur Terre, plus que vous ne pourrez en dénombrer en une décade. Il y a toutes sortes de charabias, du Cherokee au Chaldéen – pour ma part, je considère que notre bon vieil anglais est le meilleur de tous ; il est aussi simple que l’alphabet, à tel point qu’on peut le lire couramment [en anglais : jeu de mots sur un contre-sens dans la traduction anglaise de Habacuc 2:2] et comprendre précisément de quoi il s’agit. Toutes les autres langues ne sont que des caquetages. Leurs locuteurs ne peuvent se faire comprendre sans se tortiller et remuer la tête de haut en bas comme une oie. Ils arrivent finalement à se débrouiller d’une façon ou d’une autre – et peuvent ainsi parler Turc, Tonga-wanga ou Bas néerlandais, je n’en ai rien à cirer. Entre nous, mes amis – une langue n’est pas toujours nécessaire pour exprimer des idées. Il y a des langues partout, sur la Terre comme au ciel et en dessous aussi – sauf chez les crustacées et dans la mélasse. Les oiseaux, les animaux et les insectes s’entendent entre eux, comme cul et chemise. Les Naïades batifolent dans les rivières – le vieux Neptune ronchonne sur l’océan — Diane chante dans la forêt – et Flore, la blonde patronne des fleurs, enseigne à ses jeunes filles en fleur comment parler avec l’homme dans une langue mystérieuse mais pourtant aisément compréhensible par celui qui tendra l’oreille à leur éloquence silencieuse. Oui, chers auditeurs – chaque fleur exprime un sentiment qu’elle veut partager ; et si vous ne piquez pas du nez, je me permettrai de développer ce point. » — Dow, Jr. [pseudonyme de Elbridge Gerry Paige], Short Patent Sermons, New York, 1841.

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