Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

10 juillet 2006

Mots d’amour

Classé dans : Langue — Miklos @ 14:49

On s’en lasse jamais.
On s’enlace toujours.

3 mai 2006

Les mots pour le dire, ou le blog en tant qu’entreprise de crochetage

Classé dans : Langue — Miklos @ 0:14

C’est en feuilletant le Trésor de la langue française que je me suis aperçu que la tenue d’un blog personnel avait tout de même des caractéristiques bien particulières qu’il est difficile de trouver dans un autre mode d’écriture et que certains mots décrivent étrangement bien.

La proximité immédiate de tous les articles permet de passer rapidement d’une époque à une autre, de retrouver un détail ou une impression oubliés, de constater qu’on se répète sur certains sujets ou qu’on en aborde d’autres différemment, et de tisser, au moment de l’écriture, des fils allant du présent au passé ou à l’inverse, du passé au présent.

Au fil du temps émerge ainsi une tapisserie sur laquelle se dessine une image qu’on a rarement le moyen de percevoir autrement ; on en connaît la trame, puisqu’on l’exécute soi-même : on peut donc voir cette tapisserie à l’envers – locution qui signifiait autrefois « savoir ce qui se passe derrière ce qui apparaît ».

Un terme apparenté dénote cette double action : crocheter. Il signifie « exécuter un travail en se servant d’un crochet », n’est-ce pas le fait de cette écriture hypertextuelle qui traverse le temps en faisant fi de sa progression linéaire ? Il a aussi pour sens « essayer d’éviter », ce qui arrive lorsque la vérité se dérobe au regard lorsqu’on essaie de la cerner de trop près ; mais il veut aussi dire « essayer de pénétrer un secret », ce que l’on peut parfois faire en contemplant le travail qui s’est tissé et qui décrit une image que l’on ne pouvait percevoir lorsqu’on n’en contemplait que les détails ici ou là.

2 mai 2006

C’est Trotsky qu’on assassine

Classé dans : Langue — Miklos @ 7:49

Curieuse, l’orthographe hésitante dans l’article « Suicide de l’intel­lectuel Boris Fraenkel, l’homme qui a révélé le passé trotskiste de Lionel Jospin » du Monde d’aujourd’hui – on y trouve trotskiste et trotskyste, trotskisme et trotskysme

Je sais bien que le Trésor de la langue française accepte les deux variantes (et même trotzkiste et trotzkisme, que l’auteur de l’article a omises), mais il serait plus élégant d’effectuer un choix et de s’y tenir. À tout casser et sans entrer dans des considérations de trans­litération (ou de trans­littération, au choix), j’aurais préféré trotskiste à sa variante qui fait trop kyste. Voire trotskyiste, à l’instar de l’anglais.

Je précise que ce n’est pas parce que je suis apparenté à Lev Davidovitch Bronstein que je prends la défense de l’utilisation de son pseudonyme. Je n’ai aucune revendication à son propos.

PS : Comme on le remarquera, les doublons que je signalais ce matin ont été éliminés de l’article en question, ce qui n’est pas sans rappeler la disparition de Trotsky (comme celle de Kamenev) de certains clichés ultérieurement redistribués par l’URSS, comme celui que l’on peut voir ci-dessous. Dans le cas de l’article, un œil avisé remarquera qu’il a été mis à jour le lendemain de sa mise en ligne (par la camarade correctrice Martine Rousseau, en sa qualité de komissar lexicographique du Monde).

17 mars 2006

Exercices de style

Classé dans : Langue — Miklos @ 20:35

Les recherches qui ont mené vers ce blog recouvrent des sujets variés : surprenants, énigmatiques, intéressants, provocateurs, surréalistes, naïfs, attendrissants… On y trouve de tout, mais ce qui est curieux c’est la logique des moteurs qui a trouvé une correspondance entre ces questions et ce journal. Pour les requêtes qui n’ont rien à voir avec ce qu’on peut trouver ici (ou un rapport qui n’est pas immédiatement visible) – ce qui a donc dû décevoir les usagers qui les ont posées –, un amusant exercice de style serait de les prendre comme sujet d’un prochain article. Et faire en sorte qu’une prochaine recherche les ayant pour objet ne soit plus fortuite. De toute façon, le fait même de les mentionner ici les fera remonter comme réponses plausibles… En voici quelques-unes :

- À quand la musique ?
- À quoi sert la bosse du dromadaire ?
- Âge minimum pour aller au « six seven »
- Aimer une autre à travers elle.
- Analyse musicale de Einstein on the beach de Steve Reich.
- Animal qui tire la langue a 60 cm hors de la bouche.
- Anti publicité papier.
- A-t-il lu un livre Bartok Béla ?
- Avec quel argent était construite les cathédrales gothique ?
- Belle paroles de cul
Cesarem legato alacrem eorum
- Сeux qui vivent sont ceux qui luttent.
- Chorégraphie danseurs nus.
- Cochon russe Attila.
- Comment empoisonner des pigeons ?
- Comment empoisonner un cheval ?
- Comment ne pas se faire déréférencer dans la grande distribution ?
- Comment tresser un cheval ?
- Compositeurs torture
- Danseur masculin en collant gris
- Danseurs nus sur Arte
- Des homme qui dance sur le PC quand la musique se mais en marche
- Des photos qui danse
- Écrire son autoportrait
- En attendant Godot essayons de converser
- Entre deux âges aimez-vous Brahms ?
- Exemple de chorégraphie avec ballon et corde.
- Histoire de la danse moderne en Belgique au 21 siècle.
- Humains bizarres
- Jens entrain de faire la moure. Variante : Commen faire la moure.
- Jouer avec des danseuses virtuel qui font du classique
- La différence entre directeur et directrice
- La philosophie grecque et son négationnisme du corps
- Le cœur qui parle
- Les chanteuses avant et après chirurgie sociale
- Les chanteuses libanaises avant leurs chirurgies esthétiques
- Les créateurs juifs dans la bande dessinée
- Les rues des putes à Budapest. Variante : Où sont les putes à Budapest ?
- Lèvres homme discret
- Mots tristes
- Mozart Liszt Schubert Chopin quels étaient leurs surnoms ?
- Nausée desir seul liberté toi mai 2005
- Onomastique dans Les Misérables
- Personne qui danse avec mouvement
- Photo des chanteuses libanaises avant et après la chirurgie esthétique
- Pour un amour qui habite loin
- Pourquoi le chameau a-t-il deux bosses ?
- Pourquoi lire un livre ?
- Quand Google a existé
- Quel était le but de Laclos quand il écrivait les Liaisons dangeureuses ?
- Quel était le métier de J.S. Bach ?
- Quel type de farine pour gâteau mollet ?
- Renseignement physique du tigre de Sibérie
- Répondre avec humour à une invitation de mariage
- Route qui monte et descend étrange en Espagne
- Ruines tour Babel
- Struction grammaire
- Suffrage universel ques se que ve dire ?
- Symphonie de Beethoven modernisée
- Tableau symbolisant le futur
- Traduire le mot « admirer » en serbe
- Tresser son cheval
- Vidéo accouplement de chevaux
- Vidéos accouplement chameau
- ΤΙ ΩΡΑΙΑ ΠΟΥ ΕΙΝΑΙ Η ΑΓΑΠΗ ΜΟΥ

Je m’en suis gardé quelques autres.

(à suivre…)

28 février 2006

Avant, pendant et après le livre

Classé dans : Langue, Littérature, Société — Miklos @ 23:58

Car cette invention, en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui en ont acquis la connaissance ; en tant que, confiants dans l’écriture, ils chercheront au dehors, grâce à des caractères étrangers, non point au-dedans et grâce à eux-mêmes, le moyen de s’en ressouvenir ; en conséquence, ce n’est pas pour la mémoire, mais pour la procédure du ressouvenir que tu as trouvé un remède. Quant à la science, c’en est l’illusion, non la réalité, que tu procures à tes élèves : lorsqu’en effet, avec toi, ils auront réussi, sans enseignement, à se pourvoir d’une information abondante, ils se croiront compétents en une quantité de choses, alors qu’ils sont, dans la plupart, incompétents ; insupportables en outre dans leur commerce, parce que, au lieu d’être savants, c’est savants d’illusions qu’ils sont devenus.

Platon : Phèdre ou de la Beauté

L’écrit l’emportant, et les livres facilitant quelque peu les choses, le grand art mnémonique est tombé dans l’oubli. L’éducation moderne ressemble de plus en plus à une amnésie institutionnalisée. Elle laisse vide l’esprit de l’enfant de tout poids de la référence vécue. Elle substitue au savoir par cœur, qui est aussi un savoir du cœur, ce kaleïdoscope transitoire de savoirs toujours éphémères. Elle rétrécit le temps à l’instant, et instille, jusque dans les rèves, ce magma d’homogénéité et de paresse.

George Steiner : Le Silence des livres

À lire le récent essai de George Steiner, Le Silence des livres (Arléa, 2006) pré­cé­demment intitulé La Haine du livre, on ne peut qu’admirer son apologie passionnée et quelque peu nostal­gique de la mémoire dans sa descrip­tion savante de ces temps révolus où le savoir – tant litté­raire que philo­sophique, mais aussi reli­gieux et juri­dique – était transmis oralement, par cœur. Preuve d’amour s’il en est envers ce patri­moine vivant, car cela « suppose de prendre posses­sion de quelque chose, d’être possédé par le contenu du savoir en question. Cela signifie que l’on autorise le mythe, la prière, le poème à venir se greffer et à fleurir à l’intérieur de nous-même, enri­chissant et modi­fiant notre propre paysage intérieur ». Steiner ne manque de mentionner la critique de Platon à l’égard de l’écrit, prothèse dévita­lisante de la mémoire que le philo­sophe assimile à l’infor­mation plutôt qu’à la connais­sance, cette dernière ne pouvant être trans­mise qu’au cours de l’acte d’ensei­gnement : et pourtant, rajoute Steiner, « n’était-il pas lui-même un écrivain hors pair et l’auteur d’une œuvre volumineuse ? »

Steiner, maître de lecture à la mémoire litté­raire si vaste, ne se sent-il pas imbu de l’esprit qu’il attri­bue à Platon lorsqu’il accuse le livre d’être la cause du désa­mour de la connais­sance, de porter en soi le germe de l’illet­trisme, et fina­le­ment de déshu­maniser celui qui l’aime trop ? Plus encore, ce petit livre n’est-il pas après tout un question­nement personnel ? En tout cas, ses dernières pages le font expli­ci­tement, lorsqu’il se demande si « le culte et la pratique des huma­nités, la fré­quen­tation du livre à haute dose [ne] sont[ils pas] des facteurs de déshu­ma­nisation. Ils peuvent rendre plus difficile notre réponse active à une réalité poli­tique et sociale prégnante ». Excellente question : j’avais été frappé lorsque j’ai vu Steiner pour la première fois à la télé­vision – moi qui ne le con­naissais jusqu’ici que par ses écrits pour lesquels j’avais une admi­ration sans réserve ; c’était un entretien qu’il avait accordé lors de la guerre du Golfe, évé­nement qui ne pouvait nous concerner et nous inquiéter tous, et il n’en a rien dit, ou presque. Il semblait vraiment ailleurs, dans ce monde de l’esprit qui, sur le papier, était vraiment enchanteur, surtout à travers la lec­ture qu’il en fait et ses analyses magis­trales. Or devant la vie, la vraie, il était démuni, étranger : il paraissait ne la connaître que par l’inter­mé­diaire du livre. C’est peut-être la raison pour laquelle j’avais trouvé ses quelques récits de fiction mal ficelés : la réalité qu’il y inventait était mal construite et peu plausible, les dialogues empruntés.

Sa des­cription de la tran­sition de la parole à l’écrit omet curieu­sement celle du « peuple du Livre » – celle qui s’est faite dans l’acte fondateur de l’incar­nation de la parole divine (et non pas du corps divin, c’est là la différence fonda­mentale entre judaïsme et chris­tianisme) – et, s’il mentionne les Grecs, il s’attache surtout à analyser l’impor­tance de la rédaction des Évangiles. Autre curiosité : il souligne le contraste entre l’entreprise infinie de l’écriture comme réfu­tation de ce qui lui précède, du texte sur (ou contre) le texte, du commen­taire sur le commen­taire, qu’il affirme être le propre du Talmud et « que l’on retrouve perpé­tuée dans l’idée freudienne de l’“analyse sans fin” » d’une part, et « la métaphore plato­ni­cienne de l’échange oral qui permet, mieux, autorise la remise en cause immé­diate, la contre-déclaration et la correc­tion. » Or qui connaît quelque peu le Talmud sait qu’il s’est justement construit dans l’oralité (tandis que la psycha­nalyse fait le parcours inverse, une sorte de décon­struction par la parole), dans le débat et dans la contra­diction, et que ce n’est que plus tard qu’il a été fixé par écrit, comme numé­risé, avec la trace de toutes ses couches consti­tutives.

Cette élégie du lettré pris entre la mutation du livre – qui lui semble se dissou­dre entre le désin­térêt et le numé­rique – et l’emprise aveu­glante que cet objet peut encore exercer, pose la question essen­tielle de la connais­sance. La connaissance de qui et de quoi ? Comment l’acquiert-on et comment se transmet-elle ? Le livre l’incarne-t-elle ? Ou peut-on s’en passer ? Et si oui, l’illet­trisme est–il vraiment une tare ?

Ce qui nous amène à un autre débat, soulevé par une question récemment posée par Olivier Le Deuff : « Faut-il traduire “information literacy” ? » Je suis pour la traduction lorsqu’elle est possible – et elle l’est plus souvent qu’on ne le pense. Je ne vois pas la nécessité absolue d’adopter une termi­nologie étrangère lorsqu’on parle (ou écrit) en français à l’intention de franco­phones, même si l’anglais est la lingua franca actuelle. Des pays bien plus poly­glottes que la France (tels l’Islande) ne le font pas, ce qui ne les empêche pas de bien s’exprimer dans d’autres langues.

Si la peur du Tradutore traditore (le traducteur traître) nous obnubilait tant, nous n’aurions pas les traduc­tions de Poe par Baudelaire, par exemple – et ne pourrions lire ce qui s’est écrit dans les langues du monde, de l’albanais au zande. Il y a d’ailleurs des ouvrages qui sont traduits en français mais pas en anglais (et inversement), et nous ne sommes malheu­reusement pas tous des Claude Hagège. Cette peur de la traduction est aussi celle de la trans­cription musicale – mais sans elle, Haydn n’aurait pas transcrit ses propres Sept Dernières Paroles ni Liszt la Neuvième symphonie de Beethoven pour le piano…

Pourquoi tenter de traduire ? Plusieurs raisons à cela. Un exemple à méditer est celui de Sébastien Castellion qui, en 1555, a traduit la Bible en français en s’abstenant d’utiliser tout mot latin ou grec, afin que le public non lettré comprenne, même s’il lui fallait pour ce faire inventer un mot : on pourrait plus facilement en deviner le sens de par sa proximité à d’autres mots connus, que celui de son équivalent grec ou latin (c’est ce que j’avais d’ailleurs fait en utilisant, pour la première fois me semble-t-il, le terme « numérithèque »). La traduction nous fait aussi confronter parfois des univers radi­ca­lement différents et des langues qui ont chacune leur génie – telles celles où il y a des dizaines de mots décri­vant les variantes de la neige, qu’en fait-on ? on fait au mieux – et cette tentative de compré­hension du sens profond et de sa trans­mission est aussi un acte d’ensei­gnement : les grands traducteurs sont des maîtres tant pour le respect de l’œuvre qu’ils passent que pour leur capacité à la faire comprendre à leurs lecteurs. Car finalement, le plus important n’est-il pas de comprendre ? C’est pourquoi il me paraît tout aussi utile de sous-titrer les films pour préserver la musique de la langue et l’authenticité de la voix des acteurs (comme on le voit à l’extrême dans les animations de La Linea, où tout n’est que dans l’intonation et les gestes, la langue ne voulant rien dire), deux facteurs aussi essentiels à la compréhension que le texte lui-même, que de les doubler pour ceux qui ne savent pas lire. Le cinéma (ou l’opéra) ne devrait pas être réservé qu’aux lettrés…

Enfin, une raison plus prosaïque pour traduire me semble aussi à l’œuvre : la grammaire. Quel serait le genre de “literacy”, quel serait son pluriel ? On voit d’ailleurs la différence de genre accordée au mot anglais “job” lors de son entrée en français, devenu masculin à Paris et féminin à Montréal.

Alors “literacy” ? Inventons un mot dérivé de son opposé, « illettrisme » : investissons « lettrisme » (mot inventé en 1947 pour dénoter une école littéraire d’avant-garde) du sens de « le fait d’être lettré » (ce dernier mot voulait d’ailleurs dire à l’origine « sachant lire »). De toute façon, on détourne parfois des mots de leur vieux sens pour leur en donner de nouveaux (tel « ordi­nateur », qui ne dénotait pas en 1491 un quel­conque PC) ? Les Québecois n’ont pas encore fait ce choix (eux qui pourtant n’ont pas froid aux yeux pour innover) : ils traduisent “literacy skills” par « capacités de lecture et d’écriture » (que c’est lourd…) et “literacy degree” par « taux d’alphabétisation » (que c’est long…). Au moins, « lettrisme » permet de faire plus léger et de garder cette proxi­mité de sens entre « savoir lire et écrire » et « être cultivé » que suggère “literacy”. Mais cela ne vaudra que tant qu’il y aura encore des livres et des gens pour les lire. Après il faudra trouver un autre mot… Entre temps, néologisme pour néologisme, adoptons la démarche de Castellion.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos