Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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12 décembre 2005

Vous avez dit anglophone ou anglophobe ?

Classé dans : Langue, Politique, Société — Miklos @ 2:00

Je ne suis ni américanophile (l’anglais n’est que ma troisième langue) ni américanoïaque (comme le dit si joliment Rezvani), mais je suis sidéré par le soulèvement national contre l’anglais, perçu comme la langue de la mondialisation galopante qui envahit nos villes et nos campagnes.

À diverses époques, il y a eu une lingua franca dans le monde (occidental). Le grec, le latin, plus récemment le français. Je comprends qu’on soit marri que ce soit l’anglais qui l’ait supplanté, mais cela changera aussi (l’espagnol ? le chinois ? en tout cas, la langue d’un peuple industrieux, commerçant, voyageur et ambitieux). Ainsi va le monde.

Aucune langue humaine (donc qui a évolué avec l’homme, pas celles artificiellement construites) n’a été faite « pour » être internationale, mais certaines le sont devenues et ont rempli cette fonction en leur temps. C’est le cas de l’anglais, langue extraordinairement protéiforme, à la fois concise et vague, et qui absorbe les influences étrangères bien plus rapidement que la France n’intègre ses immigrés ; ce sont sûrement des facteurs de sa réussite, outre celui dû à l’expansion coloniale de l’Angleterre (bien avant l’expansion commerciale des US) et son désengagement sans que sa culture ne soit entièrement rejetée par ceux qui se sont libéré de son emprise. Ainsi va le monde.

Il ne sert à rien d’invectiver cette « hégémonie », comme le font d’ailleurs tous ceux qui se voient imposer une langue qui n’est pas la leur ; non pas que la critique soit juste ou non, mais ce ne sont pas les incantations qui changeront quoi que ce soit. Au lieu de lui faire un procès à la X-Files (attention, c’est une série américaine !), il faut plutôt se préoccuper de l’éduction des enfants, des jeunes et des adultes aux langues – la nationale, évidemment (je n’en conteste pas la nécessité absolue) et une ou deux autres, au moins. Il est scandaleux que les Français soient en général incapables de parler une langue autre que la leur (qu’ils massacrent aussi joyeusement, qu’ils soient « de souche » ou non). Ils n’ont pourtant pas une tête plus petite que celles des « petits » Belges, Danois, Suédois, Suisses ou – Dieu préserve ! – Andorrans (sans parler des Alsaciens, des Corses et autres français qu’on a tendance à oublier trop rapidement à Paris) ? Ainsi va la France.


Soldats américains de la 44e division d’infanterie, 324e régiment, compagnie E en patrouille dans les rues de Strasbourg
(Photo Archives municipales de la Ville de Strasbourg)

9 novembre 2005

Le je de langues

Classé dans : Langue, Lieux, Littérature — Miklos @ 1:23

Depuis mes premiers souvenirs de la voix de mon père s’expri­mant en français dans le cercle fami­lial – plus préci­sément encore lorsqu’il s’adres­sait à moi –, et jusqu’à ses dernières paroles, j’ai entendu dans chacune de ses phrases la mémoire, l’empreinte, le fantôme, non seulement d’une autre langue que le français, mais aussi d’un autre monde et d’un autre temps. Si j’ai commencé ce livre en écrivant que deux syllabes suffisent, c’est en pensant à la façon dont mon père, répondant au téléphone en français, prononçait le simple mot « Allô », deux syllabes qui suffisaient à tout familier du hongrois pour déceler l’accent indélébile de cette langue. Et il me suffit encore aujourd’hui d’entendre une certaine façon de dire « Allô » au téléphone pour identifier l’origine hon­groise d’un inter­lo­cuteur. Mon père parlait un français à la syntaxe parfai­tement correcte et disposait d’un lexique assez étendu – il était grand lecteur, en français, de livres de litté­rature, de poésie ou d’histoire – et si, dans son parler, subsis­taient encore quelques curio­sités amusantes héritées du hongrois comme, par exemple, la formule : « As-tu peint tes chaussures ? » pour me de­man­der si je les avais cirées, la trace de sa langue première, le hongrois, dans sa langue d’émigration et d’adoption, le français, devenu sa langue familiale, profes­sion­nelle, quoti­dienne, était entiè­rement concen­trée dans cet accent si parti­culier, si différent de celui laissé par d’autres idiomes de cette même Europe centrale, comme l’allemand ou les langues slaves, et que je retrouvais, iden­tique, c’est-à-dire affectant iden­ti­quement la langue française, chez ceux de ses amis hongrois qui avaient suivi le même parcours jusqu’à la France et jusqu’au français.
 
Alain Fleischer, L’accent. Une lan­gue fan­tôme. Le Seuil, 2005
Né dans un petit village de Galicie orientale lors des derniers soubresauts de l’empire austro-hongrois, mon père parlait le yiddish à la maison et étudiait en polonais à l’école. Plus tard, il apprit l’hébreu moderne, et le parlait déjà couramment quand il arriva en Palestine. Après la guerre, il habita quelques mois en Turquie où il était parti en mission, et y apprit l’anglais et les rudiments du français. Cela lui fut tout de même fort utile quand il fut envoyé à Paris où il rencontra celle qui devint sa femme et ma mère. Durant les quelques mois qu’il passa en Allemagne, il ne dut pas avoir trop de mal à parler la langue du pays, finalement proche du yiddish.

Ma mère était née à Odessa dans une famille d’industriels qui perdirent tout, sauf la langue, à la révolution d’octobre. Elle avait été envoyée seule à quatorze ans à Paris pour échapper à la misère et y être confiée à un oncle parti plus tôt ; celui-ci se dépêcha de la placer chez un couple de Français. Elle apprit le français à l’arraché – ainsi que le latin, et à peu près au même moment – dans le pensionnat catholique où elle fut placée, puis, plus tard, l’anglais. Le russe, qu’elle parlait toujours avec ceux de ses proches qui habitaient Paris, fut la cause de sa rencontre avec Julien Gracq, qui cherchait à pratiquer celle langue « pour lire Dostoïevski dans le texte », me dit-elle bien plus tard, quand je tombai par hasard sur leur correspondance.

C’est après la guerre qu’elle fit la connaissance de mon père, par un de ces hasards étranges et improbables qui, dans un roman, semblent tirés par les cheveux. La langue commune qu’ils avaient était le français qu’elle maîtrisait déjà fort bien, accent y compris, tandis que lui se confrontera toute sa vie à son orthographe, à sa syntaxe, et surtout à sa prononciation : c’est avec une tendresse émue et amusée que je l’entends encore tenter de prononcer « oui » sans réel succès, quelque part entre « vi » et « bi », avec des mimiques désespérées. Plus tard, en Israël, ma mère apprit tant bien que mal l’hébreu, qu’elle parlait avec un accent russe, celui de ses origines, qu’elle n’avait plus en français. C’est en russe qu’elle parlait avec sa belle-sœur qui lui répondait en polonais (et j’attribuais, enfant, leurs mésententes à des raisons linguistiques, avant de comprendre qu’il devait y en avoir de plus prosaïquement psychologiques). C’est aussi en russe qu’elle parlait à la femme de ménage serbe qui travailla chez nous quand j’étais enfant, à Paris, et qui devint plus tard une amie. Je m’aperçus, bien plus tard, qu’elle avait dû aussi apprendre l’allemand, mais où et quand  ? c’est la langue dans laquelle elle parlait dans ses crises de profonde dépression.

J’eus la chance qu’ils décidèrent, dès ma naissance, de me parler chacun dans la langue qu’il possédait le mieux : lui en hébreu, elle en français. Je regrette seulement de n’avoir pas connu mes grands-parents, avec lesquels j’aurais pu apprendre le yiddish, langue de l’absence (que j’étudiai bien plus tard à l’université à Paris) et le russe (dont ma mère me fournit les bases), toutes deux langues d’une saveur extrême, non pas uniquement à cause de la nostalgie familiale que je ressens à leur égard, mais pour la richesse associative de l’une et la musicalité de l’autre.

C’est en Israël que je compris ce qu’avait dû être la tour de Babel : l’immense variété de langues qui s’y parlaient, parvenues avec leurs locuteurs des confins de l’orient à ceux de l’occident, et surtout, les accents m’enchantaient : celui si doux en hébreu des yéménites qui savaient rouler sensuellement les r, si différemment de celui prononcé par les originaires de Russie ou d’Argentine, le chantonnement hongrois qui s’entendait même en hébreu (l’humoriste national israélien était d’origine hongroise, et devait bien cultiver un peu son accent, il me semble), l’accent roumain ou allemand, l’arabe et ses variantes…

C’est en Israël que j’eus, à l’école, un instituteur remarquable qui me fit aimer l’anglais à un point tel que je partis, des années plus tard, faire des études aux Etats-Unis, et que je possède aujourd’hui cette langue (et deux de ses littératures) à l’égal de l’hébreu et du français. Ce ne fut pas le cas de l’espagnol, que j’avais étudié pendant deux ans au lycée en France, assez tout de même pour me débrouiller dans cette langue quand je me retrouve en Espagne où habitent mes cousins germains, pays où s’était réfugié le frère de mon père après la guerre. Et assez aussi pour me permettre de me lancer en italien, quand je me suis promené dans ce pays. Est-ce cette fascination pour les langues qui me fait particulièrement apprécier les jeux de mots et les calembours ?

Et pourtant je ne peux m’empêcher d’envier mes petits cousins, qui parlent couramment plus d’une demi-douzaine de langues : le yiddish puis l’hébreu, le polonais, le russe (leurs parents avaient été refoulés de Pologne en Sibérie), le français (pays où ils étaient arrivés après la guerre), le flamand (partis en Belgique plus tard), l’allemand (ce n’est pas loin), l’anglais (de l’école)… J’aurais aimé connaître le grec (que je ne peux que déchiffrer, grâce au russe), pour lire les grands auteurs dans le texte et comprendre les paroles de la Ballade de Mauthausen de Mikis Theodorakis  ; le hongrois, dont la mystérieuse mélodie n’a cessé de me fasciner  ; une langue nordique (l’islandais ou le norvégien), celle de ces paysages qui ne cessent de m’attirer. Quand je m’y retrouve, je tâche de déchiffrer tout ce que je peux, de rapprocher ces mots étranges de ceux que je connais de par ailleurs dans d’autres langues. « Eh Dieu, si j’eusse étudié au temps de ma jeunesse folle… ».

28 octobre 2005

La Star Académie Française sur France Télévision, ou Alagna est-il en mauvaise compagnie ?

Classé dans : Langue — Miklos @ 14:06

Lors de l’entretien avec Roberto Alagna sur France 2 à propos de son disque de succès de Luis Mariano, Olivier Galzi, qui présentait aujourd’hui le journal télévisé de 13h, lui demande : « Un dernier mot sur vos compagnons et heu… compagnonne de duo, Arielle Dombasle, Elie Semoun, Jean Reno… ».

Je doute que compagnonne ait été utilisé dans son acception « Vx, p. plaisant. », comme l’indique l’incontournable Trésor de la langue française, qui donne pour exemple : Ces deux aimables compagnonnes [la luxure et la mort] voyagent toujours ensemble. Est-ce alors avec le second sens, celui de Femme laide, masculine qu’a été qualifiée Arielle Dombasle, la compagne (de chant) d’Alagna ?

24 octobre 2005

Jeu de mots, tristes maux

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 1:59

Je viens de lire, dans un commentaire d’un journal en ligne :

j’ai connu son fils a Celan , a Paris, il est clown , il s’est jete dans la scene

J’y lis : Il s’est jeté dans la Seine, ce que fit Celan (père). Il y a quelque chose de poétique sur cette façon de résumer les destins tragiques des clowns (et de leurs pères), de l’appel des planches à celui de la rivière.

31 août 2005

Perfide Albion

Classé dans : Langue — Miklos @ 0:32

L’origine de cette expression a été longtemps débattue dans la pittoresque et intéressante revue L’Intermédiaire des chercheurs et curieux. Fondé en 1864. Questions et réponses littéraires, historiques, scientifiques et artistiques. Trouvailles et curiosités. Paraissant les 10, 20 et 30 de chaque mois.1

Le 25 juin 1876 (dans le numéro IX, 357), un lecteur posait pour la première fois la question :

La « perfide Albion ». — Plus perfide que jamais ! disent des politi­ques profonds, qui se prétendent bien informés. C’est elle qui aurait : 1° renversé le sultan Abd-ul-Aziz, pour s’être fait le lieutenant de la Russie ; 2° prié qu’on ne l’étranglât pas, nonobstant les usages du pays et de la famille ; 3° suicidé ledit Sultan, après s’être assuré de la discrétion traditionnelle des muets du Sérail. Horreur ! Qui nous dévoilera les Mystères de Stamboul ? Ce ne sera sans doute point un correspondant de l’Intermédiaire, mais peut-être qu’il y en aura parmi eux pour me dire d’où vient le cliché : la perfide Albion ? N’est-ce pas du premier Empire ?

S’ensuivent (IX, 412, 440) des commentaires de lecteurs justifiant pleinement cette réputation, sans pour autant y apporter de réponse. Par exemple, le 10 juillet :

La perfide Albion (IX, 357) . — Il est possible que sous cette forme le proverbe soit moderne, mais la réputation des Anglais à cet égard est faite depuis longtemps, témoin cet adage du XVIe siècle, cité par Leroux de Lincy : « Loyauté d’Anglais, bonne terre, mauvaise gent. »

Le 13 mai 1900, la question est reposée, et dans le numéro du 7 octobre 1900, on lit enfin ce qui se rapproche d’une réponse satisfaisante :

Perfide Albion (XLI). — Un correspondant des Notes and queries dit que cette phrase a été employée, pour la première fois, par Napoléon Ier.

Les éditeurs de la Revue ripostent en note :

Dans un sermon prêché à Metz, sur la circoncision, Bossuet a dit : « L’Angleterre, ah la perfide Angleterre, que le rempart de ses mers rendoit inaccessible aux Romains, la foi du Sauveur y est abordée. » (Voir 4e s. III, 32.).

(Notes and queries) 22 sept. 1900

Est-ce vraiment Napoléon ? En tout cas, en son temps : le Trésor de la langue française écrit, à l’article perfide :

1653 spéc. la perfide Angleterre (BOSSUET, Premier sermon pour la fête de la circoncision de N. S. prêché à Metz ds Œuvres, Versailles, 1816, t. 11, p. 469); av. 1817 la perfide Albion (XIMENEZ, L’Ere républicaine ds Poésies révolutionnaires et contre-révolutionnaires, Paris, 1821, t. 1, p. 160);

Il est toutefois intéressant de noter que les Anglais avaient devancé Bossuet de plus d’un demi-siècle dans la juxtaposition de ce vocable au nom de leur voisin et souvent ennemi, puisqu’en 1607, Sir E. Hoby a parlé de « the perfidy of the French nation »…., parallèle que je crois bien être le seul à avoir noté.

En tout état de cause, j’ai trouvé une citation française fiable datant du début du XIXe siècle : Chateaubriand (1768-1848) écrit dans ses Mémoires d’Outre-tombe : « Bonaparte avait refusé de s’embarquer sur un vaisseau français, ne faisant cas alors que de la marine anglaise, parce qu’elle était victorieuse ; il avait oublié sa haine, les calomnies, les outrages dont il avait accablé la perfide Albion » (Livre vingt-deuxième, chapitre 26 — couvrant la période 1791-1800).

Depuis, on relève son utilisation dans de nombreux contextes au cours du XIXe siècle : Balzac utilise à plusieurs reprises cette expression dans ses Études de mœurs, e.g., « le colosse du Nord la perfide Albion » dans Le député d’Arcis (Scènes de la vie politique. L’envers de l’histoire contemporaine) en 1853. Théodore de Banville évoque les « fonds secrets que pour ses amourettes la perfide Albion avance à nos lorettes » dans ses Odes funambulesques en 1859. Pierre-Joseph Proudhon parle en 1872, dans son Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère de « ceux qui se méfient des marchandises de la perfide Albion ». Enfin, Flaubert écrit en 1878 dans une lettre à Leconte De Lisle : « Et les forfanteries de la perfide Albion tournant en eau de boudin ? »

Je passerai sous silence la version modernisée qu’en a donnée notre seule et unique (à ce jour) Première Ministre.


1 C’est la version française (et non pas la traduction) de la revue Notes and Queries. A medium of inter-communication for literary men, artists, antiquaries, genealogists, etc., fondée en 1849 pour permettre à des amateurs comme à des spécialistes d’échanger des informations sur des sujets littéraires et historiques, sous formes de communications (Notes) et de questions (Queries). Elle continue à être publiée à ce jour.

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