Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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17 mars 2006

Exercices de style

Classé dans : Langue — Miklos @ 20:35

Les recherches qui ont mené vers ce blog recouvrent des sujets variés : surprenants, énigmatiques, intéressants, provocateurs, surréalistes, naïfs, attendrissants… On y trouve de tout, mais ce qui est curieux c’est la logique des moteurs qui a trouvé une correspondance entre ces questions et ce journal. Pour les requêtes qui n’ont rien à voir avec ce qu’on peut trouver ici (ou un rapport qui n’est pas immédiatement visible) – ce qui a donc dû décevoir les usagers qui les ont posées –, un amusant exercice de style serait de les prendre comme sujet d’un prochain article. Et faire en sorte qu’une prochaine recherche les ayant pour objet ne soit plus fortuite. De toute façon, le fait même de les mentionner ici les fera remonter comme réponses plausibles… En voici quelques-unes :

- À quand la musique ?
- À quoi sert la bosse du dromadaire ?
- Âge minimum pour aller au « six seven »
- Aimer une autre à travers elle.
- Analyse musicale de Einstein on the beach de Steve Reich.
- Animal qui tire la langue a 60 cm hors de la bouche.
- Anti publicité papier.
- A-t-il lu un livre Bartok Béla ?
- Avec quel argent était construite les cathédrales gothique ?
- Belle paroles de cul
- Cesarem legato alacrem eorum
- Сeux qui vivent sont ceux qui luttent.
- Chorégraphie danseurs nus.
- Cochon russe Attila.
- Comment empoisonner des pigeons ?
- Comment empoisonner un cheval ?
- Comment ne pas se faire déréférencer dans la grande distribution ?
- Comment tresser un cheval ?
- Compositeurs torture
- Danseur masculin en collant gris
- Danseurs nus sur Arte
- Des homme qui dance sur le PC quand la musique se mais en marche
- Des photos qui danse
- Écrire son autoportrait
- En attendant Godot essayons de converser
- Entre deux âges aimez-vous Brahms ?
- Exemple de chorégraphie avec ballon et corde.
- Histoire de la danse moderne en Belgique au 21 siècle.
- Humains bizarres
- Jens entrain de faire la moure. Variante : Commen faire la moure.
- Jouer avec des danseuses virtuel qui font du classique
- La différence entre directeur et directrice
- La philosophie grecque et son négationnisme du corps
- Le cœur qui parle
- Les chanteuses avant et après chirurgie sociale
- Les chanteuses libanaises avant leurs chirurgies esthétiques
- Les créateurs juifs dans la bande dessinée
- Les rues des putes à Budapest. Variante : Où sont les putes à Budapest ?
- Lèvres homme discret
- Mots tristes
- Mozart Liszt Schubert Chopin quels étaient leurs surnoms ?
- Nausée desir seul liberté toi mai 2005
- Onomastique dans Les Misérables
- Personne qui danse avec mouvement
- Photo des chanteuses libanaises avant et après la chirurgie esthétique
- Pour un amour qui habite loin
- Pourquoi le chameau a-t-il deux bosses ?
- Pourquoi lire un livre ?
- Quand Google a existé
- Quel était le but de Laclos quand il écrivait les Liaisons dangeureuses ?
- Quel était le métier de J.S. Bach ?
- Quel type de farine pour gâteau mollet ?
- Renseignement physique du tigre de Sibérie
- Répondre avec humour à une invitation de mariage
- Route qui monte et descend étrange en Espagne
- Ruines tour Babel
- Struction grammaire
- Suffrage universel ques se que ve dire ?
- Symphonie de Beethoven modernisée
- Tableau symbolisant le futur
- Traduire le mot « admirer » en serbe
- Tresser son cheval
- Vidéo accouplement de chevaux
- Vidéos accouplement chameau
- ΤΙ ΩΡΑΙΑ ΠΟΥ ΕΙΝΑΙ Η ΑΓΑΠΗ ΜΟΥ

Je m’en suis gardé quelques autres.

(à suivre…)

28 février 2006

Avant, pendant et après le livre

Classé dans : Langue, Littérature, Société — Miklos @ 23:58

Car cette invention, en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui en ont acquis la connaissance ; en tant que, confiants dans l’écriture, ils chercheront au dehors, grâce à des caractères étrangers, non point au-dedans et grâce à eux-mêmes, le moyen de s’en ressouvenir ; en conséquence, ce n’est pas pour la mémoire, mais pour la procédure du ressouvenir que tu as trouvé un remède. Quant à la science, c’en est l’illusion, non la réalité, que tu procures à tes élèves : lorsqu’en effet, avec toi, ils auront réussi, sans enseignement, à se pourvoir d’une information abondante, ils se croiront compétents en une quantité de choses, alors qu’ils sont, dans la plupart, incompétents ; insupportables en outre dans leur commerce, parce que, au lieu d’être savants, c’est savants d’illusions qu’ils sont devenus.

Platon : Phèdre ou de la Beauté

L’écrit l’emportant, et les livres facilitant quelque peu les choses, le grand art mnémonique est tombé dans l’oubli. L’éducation moderne ressemble de plus en plus à une amnésie institutionnalisée. Elle laisse vide l’esprit de l’enfant de tout poids de la référence vécue. Elle substitue au savoir par cœur, qui est aussi un savoir du cœur, ce kaleïdoscope transitoire de savoirs toujours éphémères. Elle rétrécit le temps à l’instant, et instille, jusque dans les rèves, ce magma d’homogénéité et de paresse.

George Steiner : Le Silence des livres

À lire le récent essai de George Steiner, Le Silence des livres (Arléa, 2006) pré­cé­demment intitulé La Haine du livre, on ne peut qu’admirer son apologie passionnée et quelque peu nostal­gique de la mémoire dans sa descrip­tion savante de ces temps révolus où le savoir – tant litté­raire que philo­sophique, mais aussi reli­gieux et juri­dique – était transmis oralement, par cœur. Preuve d’amour s’il en est envers ce patri­moine vivant, car cela « suppose de prendre posses­sion de quelque chose, d’être possédé par le contenu du savoir en question. Cela signifie que l’on autorise le mythe, la prière, le poème à venir se greffer et à fleurir à l’intérieur de nous-même, enri­chissant et modi­fiant notre propre paysage intérieur ». Steiner ne manque de mentionner la critique de Platon à l’égard de l’écrit, prothèse dévita­lisante de la mémoire que le philo­sophe assimile à l’infor­mation plutôt qu’à la connais­sance, cette dernière ne pouvant être trans­mise qu’au cours de l’acte d’ensei­gnement : et pourtant, rajoute Steiner, « n’était-il pas lui-même un écrivain hors pair et l’auteur d’une œuvre volumineuse ? »

Steiner, maître de lecture à la mémoire litté­raire si vaste, ne se sent-il pas imbu de l’esprit qu’il attri­bue à Platon lorsqu’il accuse le livre d’être la cause du désa­mour de la connais­sance, de porter en soi le germe de l’illet­trisme, et fina­le­ment de déshu­maniser celui qui l’aime trop ? Plus encore, ce petit livre n’est-il pas après tout un question­nement personnel ? En tout cas, ses dernières pages le font expli­ci­tement, lorsqu’il se demande si « le culte et la pratique des huma­nités, la fré­quen­tation du livre à haute dose [ne] sont[ils pas] des facteurs de déshu­ma­nisation. Ils peuvent rendre plus difficile notre réponse active à une réalité poli­tique et sociale prégnante ». Excellente question : j’avais été frappé lorsque j’ai vu Steiner pour la première fois à la télé­vision – moi qui ne le con­naissais jusqu’ici que par ses écrits pour lesquels j’avais une admi­ration sans réserve ; c’était un entretien qu’il avait accordé lors de la guerre du Golfe, évé­nement qui ne pouvait nous concerner et nous inquiéter tous, et il n’en a rien dit, ou presque. Il semblait vraiment ailleurs, dans ce monde de l’esprit qui, sur le papier, était vraiment enchanteur, surtout à travers la lec­ture qu’il en fait et ses analyses magis­trales. Or devant la vie, la vraie, il était démuni, étranger : il paraissait ne la connaître que par l’inter­mé­diaire du livre. C’est peut-être la raison pour laquelle j’avais trouvé ses quelques récits de fiction mal ficelés : la réalité qu’il y inventait était mal construite et peu plausible, les dialogues empruntés.

Sa des­cription de la tran­sition de la parole à l’écrit omet curieu­sement celle du « peuple du Livre » – celle qui s’est faite dans l’acte fondateur de l’incar­nation de la parole divine (et non pas du corps divin, c’est là la différence fonda­mentale entre judaïsme et chris­tianisme) – et, s’il mentionne les Grecs, il s’attache surtout à analyser l’impor­tance de la rédaction des Évangiles. Autre curiosité : il souligne le contraste entre l’entreprise infinie de l’écriture comme réfu­tation de ce qui lui précède, du texte sur (ou contre) le texte, du commen­taire sur le commen­taire, qu’il affirme être le propre du Talmud et « que l’on retrouve perpé­tuée dans l’idée freudienne de l’“analyse sans fin” » d’une part, et « la métaphore plato­ni­cienne de l’échange oral qui permet, mieux, autorise la remise en cause immé­diate, la contre-déclaration et la correc­tion. » Or qui connaît quelque peu le Talmud sait qu’il s’est justement construit dans l’oralité (tandis que la psycha­nalyse fait le parcours inverse, une sorte de décon­struction par la parole), dans le débat et dans la contra­diction, et que ce n’est que plus tard qu’il a été fixé par écrit, comme numé­risé, avec la trace de toutes ses couches consti­tutives.

Cette élégie du lettré pris entre la mutation du livre – qui lui semble se dissou­dre entre le désin­térêt et le numé­rique – et l’emprise aveu­glante que cet objet peut encore exercer, pose la question essen­tielle de la connais­sance. La connaissance de qui et de quoi ? Comment l’acquiert-on et comment se transmet-elle ? Le livre l’incarne-t-elle ? Ou peut-on s’en passer ? Et si oui, l’illet­trisme est–il vraiment une tare ?

Ce qui nous amène à un autre débat, soulevé par une question récemment posée par Olivier Le Deuff : « Faut-il traduire “information literacy” ? » Je suis pour la traduction lorsqu’elle est possible – et elle l’est plus souvent qu’on ne le pense. Je ne vois pas la nécessité absolue d’adopter une termi­nologie étrangère lorsqu’on parle (ou écrit) en français à l’intention de franco­phones, même si l’anglais est la lingua franca actuelle. Des pays bien plus poly­glottes que la France (tels l’Islande) ne le font pas, ce qui ne les empêche pas de bien s’exprimer dans d’autres langues.

Si la peur du Tradutore traditore (le traducteur traître) nous obnubilait tant, nous n’aurions pas les traduc­tions de Poe par Baudelaire, par exemple – et ne pourrions lire ce qui s’est écrit dans les langues du monde, de l’albanais au zande. Il y a d’ailleurs des ouvrages qui sont traduits en français mais pas en anglais (et inversement), et nous ne sommes malheu­reusement pas tous des Claude Hagège. Cette peur de la traduction est aussi celle de la trans­cription musicale – mais sans elle, Haydn n’aurait pas transcrit ses propres Sept Dernières Paroles ni Liszt la Neuvième symphonie de Beethoven pour le piano…

Pourquoi tenter de traduire ? Plusieurs raisons à cela. Un exemple à méditer est celui de Sébastien Castellion qui, en 1555, a traduit la Bible en français en s’abstenant d’utiliser tout mot latin ou grec, afin que le public non lettré comprenne, même s’il lui fallait pour ce faire inventer un mot : on pourrait plus facilement en deviner le sens de par sa proximité à d’autres mots connus, que celui de son équivalent grec ou latin (c’est ce que j’avais d’ailleurs fait en utilisant, pour la première fois me semble-t-il, le terme « numérithèque »). La traduction nous fait aussi confronter parfois des univers radi­ca­lement différents et des langues qui ont chacune leur génie – telles celles où il y a des dizaines de mots décri­vant les variantes de la neige, qu’en fait-on ? on fait au mieux – et cette tentative de compré­hension du sens profond et de sa trans­mission est aussi un acte d’ensei­gnement : les grands traducteurs sont des maîtres tant pour le respect de l’œuvre qu’ils passent que pour leur capacité à la faire comprendre à leurs lecteurs. Car finalement, le plus important n’est-il pas de comprendre ? C’est pourquoi il me paraît tout aussi utile de sous-titrer les films pour préserver la musique de la langue et l’authenticité de la voix des acteurs (comme on le voit à l’extrême dans les animations de La Linea, où tout n’est que dans l’intonation et les gestes, la langue ne voulant rien dire), deux facteurs aussi essentiels à la compréhension que le texte lui-même, que de les doubler pour ceux qui ne savent pas lire. Le cinéma (ou l’opéra) ne devrait pas être réservé qu’aux lettrés…

Enfin, une raison plus prosaïque pour traduire me semble aussi à l’œuvre : la grammaire. Quel serait le genre de “literacy”, quel serait son pluriel ? On voit d’ailleurs la différence de genre accordée au mot anglais “job” lors de son entrée en français, devenu masculin à Paris et féminin à Montréal.

Alors “literacy” ? Inventons un mot dérivé de son opposé, « illettrisme » : investissons « lettrisme » (mot inventé en 1947 pour dénoter une école littéraire d’avant-garde) du sens de « le fait d’être lettré » (ce dernier mot voulait d’ailleurs dire à l’origine « sachant lire »). De toute façon, on détourne parfois des mots de leur vieux sens pour leur en donner de nouveaux (tel « ordi­nateur », qui ne dénotait pas en 1491 un quel­conque PC) ? Les Québecois n’ont pas encore fait ce choix (eux qui pourtant n’ont pas froid aux yeux pour innover) : ils traduisent “literacy skills” par « capacités de lecture et d’écriture » (que c’est lourd…) et “literacy degree” par « taux d’alphabétisation » (que c’est long…). Au moins, « lettrisme » permet de faire plus léger et de garder cette proxi­mité de sens entre « savoir lire et écrire » et « être cultivé » que suggère “literacy”. Mais cela ne vaudra que tant qu’il y aura encore des livres et des gens pour les lire. Après il faudra trouver un autre mot… Entre temps, néologisme pour néologisme, adoptons la démarche de Castellion.

12 décembre 2005

Vous avez dit anglophone ou anglophobe ?

Classé dans : Langue, Politique, Société — Miklos @ 2:00

Je ne suis ni américanophile (l’anglais n’est que ma troisième langue) ni américanoïaque (comme le dit si joliment Rezvani), mais je suis sidéré par le soulèvement national contre l’anglais, perçu comme la langue de la mondialisation galopante qui envahit nos villes et nos campagnes.

À diverses époques, il y a eu une lingua franca dans le monde (occidental). Le grec, le latin, plus récemment le français. Je comprends qu’on soit marri que ce soit l’anglais qui l’ait supplanté, mais cela changera aussi (l’espagnol ? le chinois ? en tout cas, la langue d’un peuple industrieux, commerçant, voyageur et ambitieux). Ainsi va le monde.

Aucune langue humaine (donc qui a évolué avec l’homme, pas celles artificiellement construites) n’a été faite « pour » être internationale, mais certaines le sont devenues et ont rempli cette fonction en leur temps. C’est le cas de l’anglais, langue extraordinairement protéiforme, à la fois concise et vague, et qui absorbe les influences étrangères bien plus rapidement que la France n’intègre ses immigrés ; ce sont sûrement des facteurs de sa réussite, outre celui dû à l’expansion coloniale de l’Angleterre (bien avant l’expansion commerciale des US) et son désengagement sans que sa culture ne soit entièrement rejetée par ceux qui se sont libéré de son emprise. Ainsi va le monde.

Il ne sert à rien d’invectiver cette « hégémonie », comme le font d’ailleurs tous ceux qui se voient imposer une langue qui n’est pas la leur ; non pas que la critique soit juste ou non, mais ce ne sont pas les incantations qui changeront quoi que ce soit. Au lieu de lui faire un procès à la X-Files (attention, c’est une série américaine !), il faut plutôt se préoccuper de l’éduction des enfants, des jeunes et des adultes aux langues – la nationale, évidemment (je n’en conteste pas la nécessité absolue) et une ou deux autres, au moins. Il est scandaleux que les Français soient en général incapables de parler une langue autre que la leur (qu’ils massacrent aussi joyeusement, qu’ils soient « de souche » ou non). Ils n’ont pourtant pas une tête plus petite que celles des « petits » Belges, Danois, Suédois, Suisses ou – Dieu préserve ! – Andorrans (sans parler des Alsaciens, des Corses et autres français qu’on a tendance à oublier trop rapidement à Paris) ? Ainsi va la France.


Soldats américains de la 44e division d’infanterie, 324e régiment, compagnie E en patrouille dans les rues de Strasbourg
(Photo Archives municipales de la Ville de Strasbourg)

9 novembre 2005

Le je de langues

Classé dans : Langue, Lieux, Littérature — Miklos @ 1:23

Depuis mes premiers souvenirs de la voix de mon père s’expri­mant en français dans le cercle fami­lial – plus préci­sément encore lorsqu’il s’adres­sait à moi –, et jusqu’à ses dernières paroles, j’ai entendu dans chacune de ses phrases la mémoire, l’empreinte, le fantôme, non seulement d’une autre langue que le français, mais aussi d’un autre monde et d’un autre temps. Si j’ai commencé ce livre en écrivant que deux syllabes suffisent, c’est en pensant à la façon dont mon père, répondant au téléphone en français, prononçait le simple mot « Allô », deux syllabes qui suffisaient à tout familier du hongrois pour déceler l’accent indélébile de cette langue. Et il me suffit encore aujourd’hui d’entendre une certaine façon de dire « Allô » au téléphone pour identifier l’origine hon­groise d’un inter­lo­cuteur. Mon père parlait un français à la syntaxe parfai­tement correcte et disposait d’un lexique assez étendu – il était grand lecteur, en français, de livres de litté­rature, de poésie ou d’histoire – et si, dans son parler, subsis­taient encore quelques curio­sités amusantes héritées du hongrois comme, par exemple, la formule : « As-tu peint tes chaussures ? » pour me de­man­der si je les avais cirées, la trace de sa langue première, le hongrois, dans sa langue d’émigration et d’adoption, le français, devenu sa langue familiale, profes­sion­nelle, quoti­dienne, était entiè­rement concen­trée dans cet accent si parti­culier, si différent de celui laissé par d’autres idiomes de cette même Europe centrale, comme l’allemand ou les langues slaves, et que je retrouvais, iden­tique, c’est-à-dire affectant iden­ti­quement la langue française, chez ceux de ses amis hongrois qui avaient suivi le même parcours jusqu’à la France et jusqu’au français.
 
Alain Fleischer, L’accent. Une lan­gue fan­tôme. Le Seuil, 2005
Né dans un petit village de Galicie orientale lors des derniers soubresauts de l’empire austro-hongrois, mon père parlait le yiddish à la maison et étudiait en polonais à l’école. Plus tard, il apprit l’hébreu moderne, et le parlait déjà couramment quand il arriva en Palestine. Après la guerre, il habita quelques mois en Turquie où il était parti en mission, et y apprit l’anglais et les rudiments du français. Cela lui fut tout de même fort utile quand il fut envoyé à Paris où il rencontra celle qui devint sa femme et ma mère. Durant les quelques mois qu’il passa en Allemagne, il ne dut pas avoir trop de mal à parler la langue du pays, finalement proche du yiddish.

Ma mère était née à Odessa dans une famille d’industriels qui perdirent tout, sauf la langue, à la révolution d’octobre. Elle avait été envoyée seule à quatorze ans à Paris pour échapper à la misère et y être confiée à un oncle parti plus tôt ; celui-ci se dépêcha de la placer chez un couple de Français. Elle apprit le français à l’arraché – ainsi que le latin, et à peu près au même moment – dans le pensionnat catholique où elle fut placée, puis, plus tard, l’anglais. Le russe, qu’elle parlait toujours avec ceux de ses proches qui habitaient Paris, fut la cause de sa rencontre avec Julien Gracq, qui cherchait à pratiquer celle langue « pour lire Dostoïevski dans le texte », me dit-elle bien plus tard, quand je tombai par hasard sur leur correspondance.

C’est après la guerre qu’elle fit la connaissance de mon père, par un de ces hasards étranges et improbables qui, dans un roman, semblent tirés par les cheveux. La langue commune qu’ils avaient était le français qu’elle maîtrisait déjà fort bien, accent y compris, tandis que lui se confrontera toute sa vie à son orthographe, à sa syntaxe, et surtout à sa prononciation : c’est avec une tendresse émue et amusée que je l’entends encore tenter de prononcer « oui » sans réel succès, quelque part entre « vi » et « bi », avec des mimiques désespérées. Plus tard, en Israël, ma mère apprit tant bien que mal l’hébreu, qu’elle parlait avec un accent russe, celui de ses origines, qu’elle n’avait plus en français. C’est en russe qu’elle parlait avec sa belle-sœur qui lui répondait en polonais (et j’attribuais, enfant, leurs mésententes à des raisons linguistiques, avant de comprendre qu’il devait y en avoir de plus prosaïquement psychologiques). C’est aussi en russe qu’elle parlait à la femme de ménage serbe qui travailla chez nous quand j’étais enfant, à Paris, et qui devint plus tard une amie. Je m’aperçus, bien plus tard, qu’elle avait dû aussi apprendre l’allemand, mais où et quand  ? c’est la langue dans laquelle elle parlait dans ses crises de profonde dépression.

J’eus la chance qu’ils décidèrent, dès ma naissance, de me parler chacun dans la langue qu’il possédait le mieux : lui en hébreu, elle en français. Je regrette seulement de n’avoir pas connu mes grands-parents, avec lesquels j’aurais pu apprendre le yiddish, langue de l’absence (que j’étudiai bien plus tard à l’université à Paris) et le russe (dont ma mère me fournit les bases), toutes deux langues d’une saveur extrême, non pas uniquement à cause de la nostalgie familiale que je ressens à leur égard, mais pour la richesse associative de l’une et la musicalité de l’autre.

C’est en Israël que je compris ce qu’avait dû être la tour de Babel : l’immense variété de langues qui s’y parlaient, parvenues avec leurs locuteurs des confins de l’orient à ceux de l’occident, et surtout, les accents m’enchantaient : celui si doux en hébreu des yéménites qui savaient rouler sensuellement les r, si différemment de celui prononcé par les originaires de Russie ou d’Argentine, le chantonnement hongrois qui s’entendait même en hébreu (l’humoriste national israélien était d’origine hongroise, et devait bien cultiver un peu son accent, il me semble), l’accent roumain ou allemand, l’arabe et ses variantes…

C’est en Israël que j’eus, à l’école, un instituteur remarquable qui me fit aimer l’anglais à un point tel que je partis, des années plus tard, faire des études aux Etats-Unis, et que je possède aujourd’hui cette langue (et deux de ses littératures) à l’égal de l’hébreu et du français. Ce ne fut pas le cas de l’espagnol, que j’avais étudié pendant deux ans au lycée en France, assez tout de même pour me débrouiller dans cette langue quand je me retrouve en Espagne où habitent mes cousins germains, pays où s’était réfugié le frère de mon père après la guerre. Et assez aussi pour me permettre de me lancer en italien, quand je me suis promené dans ce pays. Est-ce cette fascination pour les langues qui me fait particulièrement apprécier les jeux de mots et les calembours ?

Et pourtant je ne peux m’empêcher d’envier mes petits cousins, qui parlent couramment plus d’une demi-douzaine de langues : le yiddish puis l’hébreu, le polonais, le russe (leurs parents avaient été refoulés de Pologne en Sibérie), le français (pays où ils étaient arrivés après la guerre), le flamand (partis en Belgique plus tard), l’allemand (ce n’est pas loin), l’anglais (de l’école)… J’aurais aimé connaître le grec (que je ne peux que déchiffrer, grâce au russe), pour lire les grands auteurs dans le texte et comprendre les paroles de la Ballade de Mauthausen de Mikis Theodorakis  ; le hongrois, dont la mystérieuse mélodie n’a cessé de me fasciner  ; une langue nordique (l’islandais ou le norvégien), celle de ces paysages qui ne cessent de m’attirer. Quand je m’y retrouve, je tâche de déchiffrer tout ce que je peux, de rapprocher ces mots étranges de ceux que je connais de par ailleurs dans d’autres langues. « Eh Dieu, si j’eusse étudié au temps de ma jeunesse folle… ».

28 octobre 2005

La Star Académie Française sur France Télévision, ou Alagna est-il en mauvaise compagnie ?

Classé dans : Langue — Miklos @ 14:06

Lors de l’entretien avec Roberto Alagna sur France 2 à propos de son disque de succès de Luis Mariano, Olivier Galzi, qui présentait aujourd’hui le journal télévisé de 13h, lui demande : « Un dernier mot sur vos compagnons et heu… compagnonne de duo, Arielle Dombasle, Elie Semoun, Jean Reno… ».

Je doute que compagnonne ait été utilisé dans son acception « Vx, p. plaisant. », comme l’indique l’incontournable Trésor de la langue française, qui donne pour exemple : Ces deux aimables compagnonnes [la luxure et la mort] voyagent toujours ensemble. Est-ce alors avec le second sens, celui de Femme laide, masculine qu’a été qualifiée Arielle Dombasle, la compagne (de chant) d’Alagna ?

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