Curieux rapprochement

Présentation de Brilliant Corners,
spectacle de danse d’Emanuel Gat au Théâtre de la ville (extrait).

Présentation de Brilliant Corners,
spectacle de danse d’Emanuel Gat au Théâtre de la ville (extrait).
Nous assistons en France, depuis quelques années, à un mouvement considérable dans le sens de la liberté du nu sur scène, au théâtre comme à l’opéra ou dans la danse. Ce mouvement est d’autant plus fort qu’il est anonyme et spontané. On ne lui connaît pas de chef, pas de meneurs, pas d’organe. Le nu artistique est une formule d’actualité. En voulez-vous, du nu ? On en met partout.
Ces quelques phrases vous paraissent d’actualité ? Eh bien, elles sont tirées (avec une très légère modification) de l’avant-propos d’un ouvrage publié il y a plus de cent ans, celui des docteurs G.-J. Witkowski et L. Nass : Le Nu au Théâtre depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Paris, Daragon, Éditeur. 1909.
Comme quoi, rien de neuf sous le soleil, et les arguments qui y sont présentés sont tout aussi valables aujourd’hui qu’alors. Ils ne concernaient que le nu féminin, mais ce sexisme n’est plus de mise de nos jours.
Voici le texte en question.
Tout est nu sur la terre, hormis l’hypocrisie. (Alfred de Musset.)
Le nu artistique est une formule d’actualité. En voulez-vous, du nu ? On en met partout. A la table des jeunes fêtards américains qui se font servir sur un plat les faciles professionnelles Yankees ; sur là scène des music-halls, des théâtricules et même des théâtres ; ne parlons que pour mémoire des publications plus ou moins artistiques consacrées au nu,— au nu féminin, s’entend.
Il faut s’en réjouir et s’en plaindre.
S’en réjouir, quand on est en présence d’une manifestation véritablement artistique, car rien n’est plus beau qu’un beau corps, aux lignes harmonieuses, aux formes élégantes, à la plastique impeccable, et c’est une grande joie pour l’artiste que d’admirer cette première merveille du monde : une belle femme. S’en plaindre, quand, sous le prétexte d’art, cette manifestation tourne à l’obscène et qu’elle n’a d’autre but que d’alimenter les mauvaises passions, d’exciter la lubricité de l’homme, de fouetter ses désirs sensuels.
Ce livre sera donc, si on veut, un plaidoyer pour le nu, un réquisitoire contre l’obscène. Nous voulions, en des lignes que nous nous serions efforcés de rendre éloquentes, débuter par un exorde bien frappé : l’avant-propos obligatoire où les auteurs font cracher leur plume en des phrases redondantes et en des périodes cicéroniennes. Mais voici qu’un des meilleurs prosateurs de notre époque, et le plus autorisé, en l’espèce, — nous avons nommé M. Pierre Louÿs, le délicat romancier d’Aphrodite, nous a devancés par un article du Journal qui a eu un grand retentissement. Remettre, après lui, l’ouvrage sur le chantier, nous a paru présomptueux et prétentieux.
Il nous a autorisés à nous effacer devant lui, à substituer sa défense à la nôtre, à la barre du tribunal de l’opinion publique. Nos lecteurs y gagneront, et la cause de l’esthétique, du beau et du vrai n’y perdra point : pouvait-elle être défendue avec plus de talent et de compétence ?
Nous assistons en France, depuis une quinzaine d’années, dit M. Pierre Louÿs, à un mouvement considérable dans le sens de la liberté du nu au théâtre.
Ce mouvement est d’autant plus fort qu’il est anonyme et spontané. On ne lui connaît pas de chef, pas de meneurs, pas d’organe.
En face du parti contraire, qui s’imposait de gros sacrifices pour la propagande de ses théories, les admirateurs du nu n’ont pas fondé de sociétés. Ils ont négligé de grouper leurs initiatives parce qu’individuellement elles ne se manifestaient par aucun effort soutenu. Pas d’orateur, parmi eux, qui s’avisât de haranguer les prosélytes. Pas de parlementaire qui harcelât les ministres pour obtenir leur appui. Pas de Mécène qui vouât sa fortune au succès de la cause. Et pourtant le public s’est converti.
L’opinion favorable ou indifférente à la nudité a pris naissance dans les milieux artistiques ; puis elle est peu à peu devenue populaire et mondaine, c’est-à-dire générale. Aujourd’hui, les sentiments à cet égard ne font plus de doute pour personne, puisque depuis un certain temps on a pu donner à Paris deux mille représentations théâtrales où figuraient des actrices nues, sans provoquer un scandale. Je dis : pas un1.
L’assistance de nos music-halls est chaque soir très variée. Selon les jours ou les saisons, elle comprend Paris, la banlieue, la Province ou l’étranger. Personne n’a protesté. La cause est entendue.
Voici donc une opinion qui s’est répandue d’elle-même et qui a obtenu la majorité sans campagne, avec la seule force du bon sens.
Le public a très vite compris que la question du nu intéressait uniquement la loi religieuse, non la loi civile, et que, d’admirer une femme nue, si peut-être c’était un péché, ce n’était sûrement pas un délit.
Une actrice accepte de jouer sans costume ? C’est affaire entre elle et son confesseur, si elle en a un. Ce n’est pas affaire entre elle et le juge d’instruction.
Aucun article de nos lois n’est applicable dans la circonstance, puisqu’on ne peut soutenir sérieusement qu’une femme nue outrage la pudeur des citoyens qui paient cent sous pour la voir. Le théâtre est un palais fermé. Les gens que la nudité choque sont libres de ne pas entrer. De quoi se plaignent- ils ? On ne leur amène pas la danseuse chez eux. On ne la promène pas par les rues. Personne ne viole leurs regards.
Ainsi les sentiments individuels n’ayant aucun prétexte a se dire blessés, le Parquet ne poursuit pas pour rendre justice à une plainte reconnue fondée. Il poursuit au nom d’un principe, d’après lequel la nudité est un spectacle honteux — principe essentiellement religieux, qui n’est même pas évangélique, mais juif, et qui est descendu en ligne directe de la loi mosaïque dans le droit canon, et du droit canon dans l’interprétation du droit civil.
Il serait assez conforme aux idées modernes qu’on laissât aux confesseurs liberté pleine et entière de sermonner les actrices, et que le tribunal correctionnel se déclarât incompétent en matière de théologie morale. Ajouter à la pénitence la pénalité, c’est vraiment faire beaucoup de zèle.
Mais admettons un instant la théorie du Parquet. Supposons que la pécheresse puisse être poursuivie pour avoir dansé à l’état de nature devant une réunion de personnes même sympathiques à son projet. Pourquoi ne faites-vous pas de descentes de police dans toutes les salles où les femmes se déshabillent en public ? Ce n’est pas par le théâtre que vous devriez commencer votre enquête : c’est par l’école.
Rue Bonaparte, l’État dirige la plus vaste École Supérieure du monde, en quelque faculté que se classent ses rivales. On y enseigne les beaux-arts.
Chacun de nos artistes est obligé de passer par cet établissement. C’est une loi tacite, mais formelle. Les peintres qui désirent rester indépendants se voient refuser tout appui jusqu’à l’heure où ils sont devenus célèbres par leurs propres forces, ce qui n’arrive généralement que lorsqu’ils sont morts à la peine. Ce jour-là, l’État bienveillant les protège en autorisant leurs admirateurs à leur élever des statues, et en achetant pour le Louvre les tableaux qu’il n’a pas daigné prendre au Salon pour les greniers de ses musées berrichons ou limousins. Tout ceci n’étant que trop connu ne demande aucun développement-
Et quand un jeune homme se présente — de force, comme nous venons de le dire — à l’École nationale des beaux-arts, personne ne s’inquiète de savoir si son talent et son destin le poussent à peindre plus tard des natures mortes, comme Chardin, ou de vieux philosophes, comme Rembrandt. On lui fait dessiner des femmes nues.
Ces femmes ne sont pas présentées comme au théâtre, dans une optique spéciale, avec des jeux de lumière qui font de leur corps une apparition presque immatérielle, et en tout cas lointaine, séparée du public par le fossé de l’orchestre, par le bastion de la rampe. On les expose en plein midi, à trois pas des écoliers, et ceux-ci ont ordre de copier toutes les lignes de cette nudité, qu’ailleurs vous déclarez honteuse, spectacle que vous refusez aux hommes de cinquante ans dans l’enceinte d’un théâtre, mais que par contre vous imposez, dans votre salle d’école, à des mineurs.
Supposez que l’un de ces jeunes gens éprouve en toute franchise le sentiment qui vous inspire tant d’intérêt : l’horreur biblique de la nudité. On lui dira aussitôt :
« Vous refusez de peindre des femmes nues, mon petit ami ? Vous pouvez vous en aller. Le Prix de Rome ne sera pas pour vous. Désormais, n’espérez de moi ni commandes, ni bourses, ni croix, ni faveurs. Je vous chasse de l’art officiel. »
Et l’État, qui paie des modèles pour les déshabiller devant ses jeunes élèves, est le même État qui dit aux artistes actuellement poursuivies :
« Vous avez joué Galatée, mademoiselle ? Je vous envoie à Saint-Lazare. Vous êtes jeune, vous aviez, sans doute, comme toutes les jeunes actrices, beaucoup d’ambition ; vous espériez quitter un jour le music-hall pour le petit théâtre, monter de là jusqu’à la grande scène et terminer votre carrière dans un théâtre subventionné. Eh bien, laissez toute espérance. Je vous donne un casier judiciaire qui vous fermera même la porte de l’Odéon. Je vous chasse de l’art officiel. »
Il y a des heures… M. Henry Maret vous a dit cela mieux que personne… il y a des heures où l’on se demanderait volontiers si le recueil de nos coutumes a été formé par des hommes en possession de toutes leurs facultés mentales.
L’incohérence de ces jugements apparaîtra mieux encore si nous comparons leurs motifs.
Ce sont « les intérêts de l’art » qui commandent d’imposer le spectacle du nu rue Bonaparte. Les mêmes intérêts autorisent dans les salles de nos musées le mélange des sujets nus et des sujets habillés, de telle sorte que personne ne peut montrer à son fils un austère Philippe de Champaigne, sans lui présenter en même temps une petite amie de Fragonard, toute nue sur son lit d’amour, la chemise enlevée et les jambes au plafond.
Mais dans les théâtres, qui nous laissent, au contraire, une pleine indépendance de choix (les pères étant parfaitement libres de conduire leurs filles à la Comédie-Française sans les mener à l’Olympia), là, les intérêts de l’art n’autoriseraient plus rien. On ne les voudrait ni pour raison ni pour excuse, et le Conservatoire, soumis à la Direction des Beaux-Arts, serait exclu de l’Art lui-même, puisqu’on lui en dénierait les privilèges.
Or, le Théâtre est bien plus qu’un art : il est le Parnasse tout entier. Le peintre et l’architecte lui apportent leurs décors, le poète son livret, le musicien sa partition, l’acteur son jeu, le chanteur sa voix humaine, l’instrumentiste sa voix surhumaine ; et l’ingénieur lui porte ses machines, le joaillier ses bijoux, l’artisan ses meubles, ses vases, ses costumes ; et le savant est là qui collabore, l’archéologue est là qui conseille, l’historien est appelé, donne son avis, dirige. Un opéra résume l’effort intellectuel de toute une époque2.
« Il ne s’agit pas de l’Opéra, me dit-on, mais d’un music-hall. »
Ayez donc moins de mépris pour les music-halls ; Lohengrin nous a été donné pour la première fois à l’Eden-ThéâtreGrand théâtre qui se trouvait à l’emplacement de l’actuel Théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet. Ensuite, prenez quelque patience. L’Opéra est le but évident du mouvement actuel. Les petites révolutions commencent, comme les grandes, par la base. Les premiers essais de spectacles nus devaient être tentés sur nos moindres scènes ; mais on en fera d’autres, n’en doutez pas. Le mouvement est irrésistible ; il aboutira malgré tout. Auteurs et public sont en majorité d’accord pour unifier l’esthétique du théâtre et celle du musée. Nous verrons jouer à l’état de nature et dans le sentiment le plus grave, sans aucun appel aux sensualités vulgaires, les rôles qui déjà sont « supposés » nus : c’est-à-dire la Vénus de Wagner, les trois Filles du Rhin et beaucoup d’autres rôles chantés, dansés ou mimés dont il est inutile de dresser la liste à l’avance.
C’est alors seulement que le spectacle nu sera digne du théâtre, digne d’être suivi par les spectateurs sérieux. Mais plus on persécutera les premières tentatives, plus on en rabaissera le niveau artistique. Rien n’est plus facile à comprendre.
Les jeunes actrices, en effet, au contraire des jeunes poètes, ne manifestent aucun goût pour la persécution. Leurs corps charmants ne sont pas hantés par des âmes de martyres. Elles sont courageuses devant le public, mais pusillanimes devant le commissaire de police. Elles n’ont pas ce « mépris des lois » que Jean Richepin nous enseignait jadis. Bien des écrivains se vanteraient d’avoir souffert pour l’art à Sainte-Pélagie. Pas une tragédienne ne dira qu’elle a pleuré à Saint-Lazare, fût-ce même pour l’amour du grec.
Donc, si par aventure les poursuites actuelles ne se terminaient pas, comme on le présume, par un acquittement pur et simple, les spectacles nus recommenceraient tout de même après un bref intervalle, parce que le mouvement est désormais trop populaire pour être arrêté —mais, au lieu de s’ennoblir, ils s’aviliraient. Le public réclamerait des artistes : on ne pourrait plus guère lui montrer que des grues, les directeurs se voyant obligés de choisir leurs interprètes parmi les jeunes filles que Saint-Lazare n’intimide plus.
Cette petite déchéance durerait six mois. Puis tout reprendrait comme par le passé.
Il en sera du nu au théâtre comme des corridas que l’on a fini par autoriser, devant le vœu formel des populations. Et encore je me reproche de choisir cet exemple, car toute corrida martyrise une vingtaine de victimes, quinze chevaux et six taureaux, tandis qu’autour de la jeune personne qui joue Galatée sur la scène, je cherche la victime et ne l’entends pas crier.
1 Il n’y a pas eu de scandale, mais le 12 février 1907, M. Bérenger. qui n’était pas un spectateur, adressa la dénonciation suivante au Procureur de la République :
Monsieur le Procureur de la République,
Jusqu’ici les nudités, trop largement admises à notre sens dans les représentations théâtrales, devaient du moins être revêtues d’un maillot. Les petites scènes de l’Alhambra et de l’Olympia les offriraient, parait-il,à l’heure actuelle, au public, sans même cette insuffisante atténuation.
« Sur la scène du Music-Hall de la rue de Malte, une femme complètement nue dit un journal, donne l’illusion du marbre… Une des artistes a consenti à évoquer sans maillot cette statue… »
A l’Olympia, dit une autre feuille, « trois jeunes femmes admirables de formes et complètement nues, recouvertes seulement d’une légère couche d’or apparaissent telles de vivantes statues de métal précieux. »
Notre Société ne se rend pas garante de ces informations ; elle aime même à espérer qu’elles ne sont peut-être que des réclames menteuses, destinées à attirer le public par l’appât d’un spectacle audacieux et sans précédent
Mais vous jugerez sans doute qu’il appartient à la justice, seule gardienne aujourd’hui de la décence et des mœurs au théâtre, de se renseigner à cet égard, et je ne doute pas que, si les faits annoncés sont réels, vous ne les considériez comme bien autrement graves que les écarts de parole jusqu’à présent signalés, et ne les poursuiviez comme constituant le délit d’outrage public à la pudeur.
Veuillez agréer, monsieur le Procureur de la République, l’expression de ma considération la plus distinguée.
Le Président,
P. Bérenger.
Le 3 avril 1908, nouvelle dénonciation qui, cette fois, donna lieu aux poursuites judiciaires, contre certains directeurs de théâtres à côté.
Pudibonderie et incohérence : Mata Hari, la fameuse danseuse hindoue, donna, ces dernières années, des représentations dans les salons et les grands cercles de Paris ; elle exécutait des danses sacrées qui se terminaient par le sacrifice de son voile de chasteté à Siva. «L’artiste restait toute nue, dit l’Intermédiaire, couverte de ses bijoux orientaux. » Son début eut lieu chez la comtesse de T… « devant une cinquantaine de spectateurs ou spectatrices du meilleur monde ». Nous ne sachions pas que ces exhibitions devant des gens du monde —dont plusieurs vraisemblablement font partie de la ligue bérengère — aient été poursuivies, tandis que Sarah Brown, le modèle qui posa la figure principale de la Mort de Sardanapale de M. Rochegrosse, eut quinze jours de prison pour outrages aux bonnes mœurs : nous savions que la balance de la justice avait deux plateaux, mais non deux poids.
(Note des auteurs.)
2 M. Gailhard, ex-directeur de l’Opéra, interviewé sur la question du nu au théâtre, répondit : « Qu’au fond d’une vaste scène, dans une apothéose, une femme surgisse nue, cela est beau ; c’est de l’art.
« El je n’aurais pas hésité à présenter, sur la scène de l’Opéra, une femme sans voiles, si l’œuvre l’avait exigé : Phryné devant l’aréopage, par exemple.
« Dans Thaïs, pendant la scène de l’invocation d’Athanaël, la femme qui apparaît est nue, et l’impression produite n’a rien de choquant, tant l’ensemble est grandiose et pour ainsi dire mystique.
« Sur les grandes scènes, d’ailleurs, que la femme soit nue ou en maillot, cela a peu d’importance, étant donné l’éloignement des spectateurs qui ne voient les sujets qu’à travers les jeux de lumière de la rampe et des portants.
« Il n’en est pas de même dans les petits théâtres, et j’avoue que, sans être trop collet monté, on a raison de blâmer des exhibitions qui ne peuvent être que maladroites.
« Le nu est le costume le plus difficile à porter ! »
Sarah Bernhardt partage la même opinion et « trouve fort belles les manifestations du nu ».
(Note des auteurs.)

Tout le monde a entendu – qu’il en soit conscient ou non – 4’33”, le chef d’œuvre de John Cage en trois mouvements et à l’instrumentation particulièrement originale. Certains ont vu – qu’ils aient aimé ou non –, le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch ou les outre-noirs de Pierre Soulages récemment exposés au Centre Pompidou, sans parler des fameux bleusÔ d’Yves Klein.
Ce qu’on sait moins c’est qu’ils n’avaient rien inventé : dans sa communication « Plaisanterie, subversion, exercice de style : quelques œuvres loufoques » lors du colloque Figures du loufoque à la fin du XXe siècle organisé en 2001 par le Cierec, Joël Gilles nous apprend qu’Alphonse Allais s’était présenté ainsi dans le catalogue de 1884 des Incohérents : « Artiste monochroïdal. Élève des maîtres du XXe siècle. ». Il poursuit (avec quelques approximations signalées entre crochets) :
Prémonition étonnante dont il est impossible de décider s’il n’y croyait pas lui-même.
Aux Incohérents de 1883, Allais expose une feuille de papier blanc, simplement punaisée au mur et titrée Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige et en 1884 un monochrome noir, le célèbre Combat de nègres dans une cave, pendant la nuit, ainsi qu’une Récolte de tomates sur les bords de la mer Rouge par des cardinaux apoplectiques.
On en conserve les reproductions, si l’on peut dire, dans l’Album Primo Avrilesque publié à Paris chez Ollendorf en 1897, auxquelles il ajoute cinq autres monochromes dont un gris, la Ronde de pochards dans le brouillard et un bleu : Stupeur de jeunes recrues devant ton azur, Ô Méditerrannée. On y trouve également le pendant musical de ces monochromes, la Marche funèbre composée pour les funérailles d’un grand homme sourd (les grandes douleurs sont muettes) [la mention entre parenthèses est absente de la partition publiée par Ollendorf, cf. ci-dessus] qu’il recommande de jouer lento rigolando et dont la partition se présente sous la forme de trois portées [faux, il y en a huit : il faut tourner la première page, comme il l’est indiqué…] sans aucune note. John Cage s’en souviendra peut-être pour sa partition de 4’33” de silence [sic] en 1952.
La plaisanterie monochroïdale n’est pas une exclusivité d’Allais, il n’en est pas l’inventeur, et d’autres après lui s’y adonneront. […]
Dès 1843, apparaît dans la Critique comique du Salon du Charivari l’Effet de nuit qui n’est pas clair… de lune, acheté subito par Mr. Robertson, fabriquant de cirage […].
Alphonse Allais ne fait donc pas preuve d’une grande originalité, en s’inscrivant dans cette tradition, à ceci près que ses monochromes, réellement exposés, peuvent prétendre à l’aura de l’œuvre d’art. Au point que lors de l’exposition du Musée des Arts décoratifs de 1973 : « Équivoques » Peintures françaises du XIXe siècle, on pouvait voir à côté des Bouguereau, Chassériau, Carolus Durand, Géricault ou Delacroix, la reconstitution du monochrome blanc avec la précision « bristol moderne, punaises d’époque », dont la reproduction, dans le catalogue, était accompagnée d’une critique de Félix Fénéon.
Ce qui ne manquera pas de faire sourire ceux d’entre nous qui sont fâchés avec un art plastique contemporain aussi minimaliste que l’est, dans le domaine des arts de la scène, la non-danse.


La critique musicale de Libération de ce jour consacre un double-page à Amadis de Gaule, opéra de Jean-Chrétien Bach, œuvre « à la charnière du baroque et du classique (…), chaînon manquant entre Gluck [et Mozart] » qui se donne actuellement à l’Opéra-Comique.
Si l’article trouve la mise en scène un peu trop minimaliste, on peut constater, au vu de l’extrait ci-dessus, qu’elle a certains aspects « éventuellement comique[s] ». C’est aussi le cas du texte du second paragraphe, dont la césure est éventuellement gay friendly, elle aussi. Un spectacle qu’on recommande donc à Christine Boutin (ou à son conseiller).

Jeff et Akbar sortent ravis du spectacle de « danse nerveuse, chaleureus » (sic) que le ballet de Lorraine vient de donner au Théâtre de la Ville : deux pièces du chorégraphe Paulo Ribeiro, qui mettent en scène dix hommes dans White Feeling et trente hommes et femmes dans Organic Beat : alternances de mouvements énergiques et d’immobilité suspendue, debout ou couché au sol, de danse en solo, en duo – sensuels ou combatifs –, en groupes structurés et d’effet de foule d’apparence désordonnée qui se recompose en lignes, en carrés, en cercles : la forme n’est jamais loin du chaos, le désordre suit souvent l’organisation ; une utilisation intéressante et poétique des ombres des danseurs projetés sur l’une des parois, et de la vidéo qui, filmant les corps qui glissent à plat sur le sol et les projetant sur une autre paroi leur redonnent la verticalité, on dirait une illusion d’optique. On pense évidemment au magnifique, à l’extraordinaire et fondateur Dance, de Lucinda Childs (œuvre créée en 1979 !), où la vidéo fait perdre d’autres repères, ceux de la dimension : les danseurs « réels » semblent n’être que des nains minuscules, tandis que leur image, projetée sur un immense écran, les représente dans une taille qui semble tout à fait normale. Et si la musique chez Childs était celle de Bob Wilson, ici, dans Organic Beat de Ribeiro, c’est John Cage. Filiation, clin d’œil ou innovation, qu’importe, c’est le résultat qui compte.
Jeff et Akbar sont donc ravis, mais pour des raisons absolument opposées, ou du moins complémentaires : Jeff a aimé surtout la seconde partie de White Feeling, qui est celle qui a laissé Akbar sans feeling. Ils s’accordent sur deux points : d’une part, les notes de programmes sont nulles, elles ne parlent pas des œuvres mais du contexte politique, naïvement et avec des poncifs éculés ; d’autre part, il est temps de se mettre quelque chose sous la dent. Akbar demande d’un air faussement naïf :
— Où veux-tu manger ?
— Je ne sais pas, et toi ? répond Jeff encore plus faussement naïvement.
— Je connais un certain restaurant… dit Akbar d’un air absolument faussement vague.
Ils se rendent donc dans ce certain restaurant de tartes flambées alsaciennes à volonté. Diane, la grande et souriante serveuse (qui doit faire de la chasse à ses moments perdus, ce qui expliquerait son port altier, se dit Akbar), leur indique la table qu’ils occupent d’habitude dans une partie quelque peu à l’écart du brouhaha central, mais au moment où ils vont s’y installer, deux clients leur passent devant et l’investissent.
— Pas de problème, fait Jeff, bon prince.
Il ne sait pas encore, malheureux prince, qu’il y aura un problème. Diane leur indique une autre table bien plus centrale. Ils s’y installent.
— La carte a changé, les prévient Diane, il n’y a plus la tarte flambée que vous prenez d’habitude, dit-elle à Akbar.
Jamais deux problèmes sans trois, aurait dû penser Akbar, pourtant féru de romans d’Agatha Christie. Mais il a la tête ailleurs (pas vraiment à l’instar de Louis XVI, on tient à le préciser tout de même).
C’est en sirotant l’Edelzwicker qui précède (de loin) l’entrée qu’Akbar remarque que l’autre entrée – celle de la salle – est grande ouverte, et qu’en conséquence on commence à ressentir la chute de température (à la table à côté, deux enfants grelottent et claquent des dents, ce qui rappelle la musique de Cage qu’ils ont entendue tout à l’heure), mais surtout à sentir les effluves de la fumée des cigarettes en provenance de la « terrasse » (terme désuet qui désigne la salle principale des fumeurs par laquelle tous les non-fumeurs doivent passer au moins deux fois, et dont l’aération principale donne en général sur la salle des non-fumeurs). Il demande à une serveuse si l’on peut refermer les deux portes de cette entrée, tel qu’elles le sont d’habitude. Je vais demander, répond-elle.
Dix minutes plus tard, les portes sont toujours grandes ouvertes, et si la température externe continue à chuter, à la table de nos compères cela commence à chauffer. Akbar redemande la même chose avec un peu plus d’insistance à une autre serveuse, et finalement Diane se pointe en disant qu’il y a un problème avec la porte, mais qu’ils vont en fermer une partie.
Aussitôt dit, presque aussitôt fait, et l’effet ne tarde pas à se faire sentir : la senteur de la cigarette baisse d’un chouia tandis que la température croît péniblement de quelques millièmes de degrés.
L’entrée sortie, on passe aux choses sérieuses. Akbar trouve un palliatif à sa tarte habituelle, tandis que Jeff, ragaillardi par les derniers événements, prend celle du jour, qui porte bien son nom de tarte bonne humeur.
Eh bien, il aura suffi de l’engloutir pour qu’elle passe, la bonne humeur : soudain, un vent coulis glacial les frappe : on dirait un courant d’air polaire, un blizzard, qui se dirige vers eux en provenance de la porte restée ouverte.
Le sang de Jeff (à son habitude) ne fait pas cinquante tours, son sang ne fait pas vingt tours (j’abrège pour ne pas fatiguer le lecteur) : son sang ne fait qu’un tour. Ni une ni deux, il se lève en lançant à Akbar : On s’en va. Ils se dirigent vers la caisse, ils payent, et quand Diane, qui leur a fait un « geste commercial », leur propose une nouvelle carte de fidélité (celle d’Akbar étant finie), Jeff répond : Inutile, on ne reviendra pas. Aussi sec que le vin d’Alsace !
Diane s’excuse encore, dit que la porte ayant été réparée, il est plus difficile aux serveurs de l’ouvrir lorsque, chargés comme des baudets, ils vont servir la terrasse. Et donc, pour rendre la vie plus facile aux serveurs, on laisse les portes grandes ouvertes. Comme ça, les clients partiront plus vite, du fait du service accéléré et de la température glaciale, se dit Akbar, tout bénéf pour le resto qui pourra donc servir encore plus de couverts. Autant aller dans un fast food (alsacien, pour le coup).
— J’étais énervé ? demande Jeff à Akbar.
— …, lui répond-il.
Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.
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