Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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29 mars 2008

L’ombre

Classé dans : Récits — Miklos @ 15:05

Léon était un bébé idéal : on lui souriait, il souriait en retour ; on hochait un quelconque objet devant ses yeux, il hochait des mains sous le regard émerveillé des têtes penchées sur son berceau. Enfant, il amusait les adultes avec ses imitations de voix célèbres qui passaient à la radio, sans qu’il comprenne en général ce qu’il disait avec le ton sentencieux d’un vieux philosophe médiatique ou de celui déluré d’une jeune chanteuse que ses parents admiraient. Adolescent, il fut un bon élève : il apprenait par cœur sans difficulté le cours, et le débitait sans faute mais sans imagination. On ne lui en demandait pas plus.

Jeune homme, il s’inscrivit dans une équipe de rugby comme d’autres de ses condisciples. Il acquit rapidement la carrure respectable de ses coéquipiers, ce qui lui valut de figurer, vêtu uniquement d’un ballon ovale stratégiquement placé, dans le calendrier qu’ils publièrent cette année-là. Quand ils faisaient la fête entre copains, il ne se faisait pas prier pour pousser la chansonnette : son public, ravi, entendait alors Bruel, Johnny ou Madonna avec un tel degré de réalisme qu’ils en étaient toujours confondus.

C’est ainsi qu’il attira l’attention de la belle Clara. Rousse à frisottis et yeux bleu-vert pétillants de malice, elle fréquentait – en tout bien tout honneur – ce club de sportifs dont elle faisait chavirer les cœurs tout en esquivant leurs avances qui ne manquaient pourtant pas d’ardeur. Elle distinguait en Léon un je-ne-sais-quoi de différent ; était-il moins entreprenant sans pour autant rester sur la touche ? ou alors, était-ce sa façon d’interpréter certains de ses chanteurs favoris ? Quoi qu’il en soit, elle lui proposa d’aller voir un film. Puis de se revoir. C’est ainsi qu’ils devirent amants. Elle en était fougueusement amoureuse, il l’admirait sans bornes. Léon commença alors à se transformer : ses formes s’arrondirent imperceptiblement, son rire devint plus cristallin, ses cheveux de blond prirent un reflet cuivré sans qu’il se les fut teints, jura-t-il… et finalement, Clara se dit qu’il était trop efféminé pour elle et le laissa tomber à l’issue d’un dîner encore plus silencieux que d’habitude.

Ses soirées dorénavant libres, Léon les passait dans les cafés et les brasseries du quartier. Il fumait comme tout le monde. Il buvait comme tout le monde. Il regardait comme tout le monde le grand écran installé dans la salle les jours de match de son ancienne équipe. Au bout de quelques semaines, il connaissait de vue tous les habitués. Un soir, un nouveau venu s’installa à quelques pas de lui. Léon lui trouva un air vaguement familier. Un observateur aurait remarqué qu’ils buvaient la même bière, qu’ils lisaient le même journal. Le hasard de la foule les fit se rapprocher, puis se parler. Ils se retrouvaient maintenant chaque soir à la même table, échangeaient des banalités sur l’actualité ou sur le temps qu’il faisait, commandaient le même plat, partageaient les mêmes silences. Léon ne fut pas surpris d’apprendre que son compagnon de table, de quelques mois plus jeune, possédait la même faculté d’imitation que lui.

Avec le temps, ils l’exercèrent inconsciemment l’un à l’égard de l’autre : gestes, mimiques, voix, habillement… Même s’ils ne se ressemblaient pas a priori, on avait une difficulté croissante à les distinguer quand ils étaient ensemble. Au petites heures de la nuit, les quelques buveurs encore présents au comptoir du bar croyaient voir double lorsqu’ils jetaient un regard vers la table où se trouvaient Léon et son compère. À la fermeture du troquet, chacun rentrait chez soi.

Un beau jour, l’assistante d’une charmante animatrice d’émissions télévisées consacrées à des entretiens intimes (mais grand public) et à tendance psy les remarqua. Il ne fut pas difficile de les persuader de participer à l’émission « Vrais jumeaux, faux jumeaux » dont ils furent les invités. L’intervieweuse, qui ressemblait étrangement à Clara, les décortiqua avec délicatesse et mit à jour tout en souriant avec compassion le vide identitaire qui les poussait ainsi, selon elle, à s’affubler de l’apparence d’autrui, surtout de ceux qui les impressionnaient, qu’ils admiraient, ou qu’ils fréquentaient. Il fallut quelques jours à Léon pour que cette analyse fasse son chemin. Il se renferma et s’adonna alors aux drogues douces, puis dures. Et maintenant ? camé, Léon.

24 mars 2008

Le promeneur solitaire

Classé dans : Récits — Miklos @ 15:16

À première vue, c’était un homme banal. De taille moyenne, il marchait légèrement courbé, ses mains sinueuses jointes dans le dos. Sa tête dégarnie sauf aux tempes reluisait au soleil. Ses yeux verts délavés, profondément enfoncés dans leurs orbites surmontés d’une touffe broussailleuse poivre et sel, ne regardaient nulle part. Le nez romain surmontait une bouche fine qui n’exprimait rien. Des petites rides se dessinaient, fugaces, aux commissures des lèvres, signe qu’il devait pourtant sourire. La rigueur de ce visage énigmatique était tempérée par ses grandes oreilles de clown qui semblaient être à l’écoute du monde. Tout de gris habillé, il portait un pull au col roulé qui l’enveloppait confortablement, et descendait, étiré, bien au-dessous de sa ceinture. Le pantalon de flanelle, un peu trop large, frémissait autour de ses jambes qu’on devinait fines et nerveuses et se déposait légèrement sur de solides chaussures de marche qui avaient accumulé la poussière des distances infinies qu’il avait parcourues sans pour autant montrer signe de fatigue.

L’homme marchait d’un pas régulier, ni rapide ni lent. Il évitait les attroupements qu’il contournait sans hâte, et poursuivait sa route. Il ne s’arrêtait pas aux feux avant de traverser les rues, c’étaient les voitures qui le laissaient passer. Il n’hésitait pas aux carrefours et prenait l’un des embranchements sans regarder autour de lui et pourtant sans paraître choisir. Il ne repassait jamais au même endroit mais semblait pourtant tous les connaître.

D’où venait-il, où allait-il ? on ne pouvait le deviner à son apparence ou à son comportement. De mémoire d’homme, on ne l’avait jamais vu ici, ou alors l’avait on oublié, car il n’avait rien de remarquable. Il avait l’air d’un quelconque badaud comme on en croise dans toutes les villes. Et pourtant, il arrivait qu’il accroche comme par hasard le regard d’un passant intrigué par cette apparente banalité d’une extraordinaire perfection. Ce spectateur fortuit, peut-être plus attentif qu’un autre, se trouvait alors pris d’une sourde envie d’en savoir plus. Un besoin irrépressible l’attachait au sillage de l’homme, qu’il commençait à suivre à distance, s’évertuant à ne pas le perdre de vue dans les méandres de la ville.

Au fil des heures, d’autres personnes s’y joignaient, délaissant leur occupation : une femme qui partait faire ses courses, un homme attablé à la terrasse d’un café, un clochard assis à même le trottoir, un chauffeur de taxi à l’arrêt, un enfant entrain de jouer avec des amis qui ne remarquaient même pas son absence. Une foule silencieuse se constituait et s’étoffait à mesure que la journée avançait. Elle serpentait calmement dans les rues, les gens qui en faisaient partie ne se regardant pas, ne se parlant pas. Des grandes avenues des beaux quartiers où elle pouvait s’étendre sur toute la largeur de leurs trottoirs elle passait aux ruelles de la vieille ville, puis s’insinuait en s’effilant dans les passages de taudis, d’où elle émergeait en reprenant une taille plus bourgeoise.

Il n’est pas facile de marcher d’un pas égal dans une ville et de maintenir une distance parfaitement invariable entre soi et d’autres personnes. Certaines, épuisés, se détachaient du groupe, s’arrêtaient un temps puis s’en allaient comme si de rien n’était rejoindre le lieu qu’elles avaient quitté. Les autres avançaient sans raison ni but apparents comme l’homme qui les précédait au loin et qu’elles ne pouvaient voir à l’exception de celles qui se trouvaient en tête.

C’est entre chien et loup qu’il disparut, au détour d’une rue. Un subtil désarroi saisit le début du cortège et se propagea, telle une vague de fond, à toute la foule. Elle commença à se désagréger imperceptiblement. Ce fut d’abord sa tête qui s’éparpilla, puis son corps et finalement sa longue queue. Bientôt, il n’en resta pas trace. La ville avait repris son aspect habituel. Les gens qui l’avaient composée repartaient chacun dans une autre direction ou restaient plantés là où ils s’étaient arrêtés, avec le sentiment diffus d’une profonde nostalgie, d’une grande perte. Ils se regardaient avec la certitude qu’ils avaient partagé quelque chose d’exceptionnel, mais ne savaient que se dire, les mots manquaient pour exprimer ce qu’ils ressentaient ou pour questionner ce qu’ils n’étaient en mesure de comprendre. La tristesse avait recouvert la ville comme l’aile immense d’un corbeau noir.

Le lendemain, la ville se réveilla plus lentement. Nul ne se souvenait de la marche de la veille, il n’en restait qu’un regret évanescent et la sensation d’un apaisement comme après un grand chagrin ou une nuit d’amour. Mais tout ceci finit par s’estomper et s’effacer de la mémoire collective, à l’exception de celle de certains lunatiques, de quelques poètes et musiciens méconnus et d’un ou deux vieux radoteurs.

23 mars 2008

Lorsque l’enfant paraît

Classé dans : Récits — Miklos @ 11:39

Lorsque le dernier de ses enfants fut en âge d’aller à l’école, Patricia mit ses parents en vente sur eBay. Ils avaient encore toute leur tête, se déplaçaient sans trop de peine, et étaient susceptibles de rapporter gros, la demande croissante pour des grands-parents fonctionnels dépassant de loin l’offre. Mamy n’avait pas son pareil pour rasséréner le pire bébé hurleur sans abuser de spray calmant – quant à Papy, il était capable de faire fonctionner les gadgets pédagogico-électroniques les plus récents dont raffolaient ces chers petits qui s’en emparaient de façon obsessionnelle sans plus les lâcher jusqu’à épuisement.

Patricia n’avait rien à leur reprocher : jusque là, ils s’étaient fort bien occupés de tous ses bébés malgré le rythme croissant de leur arrivée qui avait atteint un tous les deux mois. À la naissance du premier, son mari l’avait quittée, et l’aide de ses parents avait été inestimable : si elle adorait le sourire et le gazouillement de son enfant, si elle tombait en admiration devant les petites bulles iridescentes qui apparaissaient sur ses lèvres après la tétée puis explosaient comme percées par une aiguille, elle n’avait aucune patience pour le nettoyer et le changer ou pour le prendre dans ses bras en tentant de calmer ses crises de pleurs et ses hurlements qui lui cassaient les oreilles.

Quand son fils eut un an, elle s’aperçut qu’il n’était plus si mignon que cela, et eut envie d’en avoir un autre. Elle ne pouvait se résigner à recourir à l’insémination artificielle : même si toutes les garanties étaient fournies, on ne pouvait vraiment être sûre du résultat. C’est alors que l’idée d’utiliser eBay lui vint à l’esprit : elle constata qu’on pouvait y effectuer un choix avec la précision qui avait été développée à l’origine pour les services de rencontre en ligne qu’elle avait utilisés pour se trouver un mari : les critères comprenaient non seulement le sexe, l’âge, la couleur de la peau, des yeux ou des cheveux (si le bébé en avait déjà) mais aussi son pedigree détaillé, les caractéristiques physiques, intellectuelles et sociales de ses parents et de leurs propres parents, qu’on pouvait consulter sur Facebook. Elle hésita encore : elle se souvenait du plaisir charnel qu’elle avait eu à sentir la vie naître en elle et s’y développer, de son poids croissant puis du labeur de sa naissance, mais elle avait hâte de tenir dans ses bras un poupon rose et souriant. Avec l’internet, elle l’aurait non pas dans neuf mois, mais 36 heures après l’achat, livraison garantie quel que soit le pays d’origine et possibilité de retour avec remboursement en cas de non satisfaction pendant les sept premiers jours.

C’est ainsi qu’elle s’était constitué sa pouponnière, que ses parents avaient gérée avec grande efficacité. En souvenir de la sensation exaltante qu’elle avait eu de nourrir son premier né avec son propre corps, elle avait fait appel à un chirurgien spécialisé qui lui avait installé un dispositif lui permettant de remplir ses seins d’une préparation lactée. Elle pouvait de nouveau allaiter de tout son saoul, et y trouvait autant de plaisir sensuel que chacun des bébés qu’elle rassasiait ainsi. Ils s’endormaient alors, repus et calmés. C’est le reste de la journée qu’elle les confiait à ses parents, ce qui lui permettait de vaquer à ses occupations variées qui n’avaient rien à voir avec sa progéniture. À eux les langes, les cris, les larmes et les bobos, à elle l’univers infiniment fascinant de Second Life peuplé de ses amis triés sur le volet.

Ce mode de vie avait son prix : le cours des nouveaux nés ne cessait de monter, et la nécessité de changer régulièrement d’appartement pour en trouver un plus grand qui correspondrait à la taille accrue de sa famille commençait à peser. C’est ainsi qu’elle se résigna à mettre un terme à son accroissement, ce qui lui permettrait de faire d’une pierre deux coups : elle n’aurait plus besoin de ses parents et leur vente rapporterait gros. Elle pourrait alors utiliser cette somme pour s’équiper du nouvel écran immersif, aussi fin que les films de plastique pour fours à micro-ondes, dont elle pourrait tapisser les murs et le plafond de son grand bureau, à l’instar du salon des Géants du Palais du Te à Mantoue qu’elle avait visité adolescente. Sauf qu’ici, ce ne serait plus des peintures immuables aussi splendides fussent elles, mais l’univers virtuel qu’elle se choisirait. Et une fois cette cagnotte épuisée, elle pourrait toujours commencer par vendre l’aîné de ses quinze enfants. Après, elle verrait bien.

9 mars 2008

La fusion des sentiments

Classé dans : Récits — Miklos @ 14:50

A et E étaient un couple parfait. Aux yeux de leurs amis, leur complémentarité était exemplaire. Dix ans après le coup de foudre mutuel qui les avaient frappés au premier moment de leur rencontre fortuite sur le stand de fruits et légumes d’un marché de quartier, leur amour s’était développé sans commune mesure. La passion qui les portait l’un vers l’autre s’était décuplée elle aussi, contrairement à l’idée reçue qui veut qu’elle s’apaise avec les ans.

Ce soir-là, leurs tendres ébats amoureux atteignirent des sommets inouïs, à tel point que leurs corps fusionnèrent. La surprise fut totale : au premier instant, chacun eut l’impression que l’autre s’était instantanément volatilisé. Au moment où E, terrorisé par cette disparition au point le plus exaltant, appela A, il entendit A s’exclamer « mais qu’est-ce qu’il lui arrive ? » et fut saisi de constater que cela venait de sa propre bouche. La confusion était totale. A et E se mirent à s’interpeller, mais leur organe vocal ne faisant plus qu’un avec celui de l’autre, le son qui en sortait ne faisait pas sens.

Il leur fallut plusieurs heures pour se rendre compte qu’il leur suffisait de penser à une phrase pour que l’autre l’entende. Le constat les calma quelque peu, puis les amusa un temps. Ils jouèrent à qui prendrait le contrôle d’un membre ou de l’autre, et firent même un bras de fer avec un seul bras : l’un tentait de le redresser, l’autre de le coucher (ce fut A qui gagna). E avoua à A avoir souvent fantasmé qu’ils ne feraient qu’un. A, plus pragmatique, répondit qu’ils étaient probablement encore loin d’avoir saisi les implications de cet événement. Ils passèrent encore un moment à babiller, tentant d’organiser leur communication silencieuse afin d’éviter de penser en même temps, ce qui avait pour effet de brouiller leurs esprits.

Ils étaient épuisés et allaient finalement s’endormir, ce qu’ils faisaient auparavant presque simultanément. Sauf que dorénavant, E ne pourrait plus se pelotonner dans les bras d’A, et A ne pourrait plus l’encercler dans ses bras protecteurs : ce fut leur premier grand désarroi : en se rapprochant, ils s’étaient aussi perdus. Leurs sommeils furent agités. Les cauchemars habituels d’E envahissaient les rêves plutôt littéraires et calmes d’A, leur corps se tournait d’un côté puis de l’autre comme pour se débarrasser des images contradictoires qui l’envahissaient, mais en vain.

Lorsque le réveil sonna, leur corps commun – appelons-le Æ – se réveilla. Le premier geste qu’il fit – celui que faisaient l’un et l’autre au matin – ce fut de tâter, les yeux fermés, le lit pour trouver l’autre, mais il n’y avait personne à côté, et ce n’était pas parce qu’un besoin urgent l’aurait appelé au petit coin. A et E se souvinrent de ce qui était arrivé la veille. Leur premier désir fut de se contempler : ils tentèrent de se précipiter vers la salle de bain, mais n’avaient encore aucune expérience pour contrôler en commun leurs membres. Ils y arrivèrent tant bien que mal après s’être ramassés plusieurs fois en route (ce qu’A trouva cocasse et E frustrant).

Le miroir leur renvoya l’image d’un inconnu qui avait pourtant quelques traits vaguement familiers. À y bien regarder, c’était un morphing plutôt réussi : des cheveux mordorés légèrement bouclés encadraient un visage sérieux à la peau d’un ton de pêche, illuminé par deux yeux gris pers aux longs cils soyeux, l’un légèrement plus grand que l’autre, ce qui rajoutait une touche de fantaisie à l’ensemble. La bouche fine et sensuelle révélait une belle dentition qui n’avait pourtant pas la perfection irréelle d’une publicité pour dentifrice ; d’ailleurs, il y manquait une des molaires, celle qu’E s’était fait arracher quelques années auparavant. Nous passerons sur d’autres détails trop personnels et plutôt difficiles à décrire, vu la complexité de la situation. Ce séjour dans la salle de bain leur permit aussi de se rendre compte qu’ils n’avaient plus d’espace d’intimité corporelle, ce qui était quelque peu gênant, mais ils durent s’y faire.

Après s’être contemplés et tâtés sous toutes leurs nouvelles coutures, ils gagnèrent la cuisine : Æ criait famine, mais nouveau problème : A prenait en général un café corsé avec une belle omelette aux lardons et quelques pommes de terre sautées, E du thé Earl Grey avec des biscottes au beurre allégé ou parfois un yaourt au lait de brebis. Ils constatèrent qu’ils avaient chacun gardé leur sens personnel du goût et ne savaient comment s’accorder, d’autant plus que si A aurait pu aussi adopter le régime d’E quoiqu’il le trouvât fade, l’idée même d’ingurgiter les plats graisseux dont raffolait A révulsait E. Après un tête-à-tête qui fut bref par nécessité, ils s’accordèrent pour prendre du pain grillé avec du beurre breton demi-sel qu’ils trempèrent dans une tasse de Ricorée, ce qui ne satisfit ni l’un ni l’autre mais rassasia Æ.

L’habillage fut une nouvelle épreuve : comment concilier deux garde-robes si différentes, autant par la style des vêtements que par la différence des carrures et des formes ? Ils optèrent pour du flottant, ce qui laissait une certaine marge et pouvait préserver l’ambiguïté des identités. Il n’était pas question de se rendre au travail : auquel des deux se seraient-ils rendus ? Au cabinet du grand patron de l’industrie qui s’était attaché les services d’E, ou au lycée de zone défavorisée dans lequel A enseignait le français à des élèves qui n’en laissaient pas passer une ? De toute façon, on n’aurait pas laissé entrer Æ, inconnu des deux organismes. Et pour s’y rendre, il aurait fallu affronter le regard inquisiteur de leur concierge, qui n’aurait pas manqué d’interpeller un étranger sortant de l’immeuble qu’elle gardait avec une férocité quasi militaire contre les invasions du monde extérieur.

Ils se sentaient perdus. Avant, quand une situation inédite se présentait à eux, cela se passait ainsi : d’abord, ils se taisaient, A l’ignorant, E somatisant. Puis A, sensible au malaise d’E, prenait la parole, essayait de démonter et de désarmer le sentiment de menace de l’inconnu qui avait saisi E. Ils s’étaient accommodés de ce fonctionnement qui correspondait à leurs natures. Mais ce n’était plus possible : la pensée la plus fugace ou la plus violente de l’un se présentait telle qu’elle, immédiatement, à l’autre. Et quant à leurs subconscients, ils devaient aussi communiquer maintenant mais d’une façon qui n’était évidemment pas perceptible à l’un ou à l’autre. On ne sait trop comment ils arrivèrent à la conclusion que la seule possibilité était de faire appel à leur amie la plus proche, W.

La conversation, qui dura plusieurs heures – W était de celles qui donnent la priorité à l’essentiel : l’amitié, et qui savent reconnaître l’urgence, la vraie – débuta comme on pouvait s’y attendre : avec l’incrédulité totale de leur interlocutrice, qui était habituée aux tours enfantins qu’il arrivait à A de jouer. Mais le désarroi total de la voix et la confirmation de certains détails qu’A ou E étaient seuls à connaître de la vie de W la menèrent progressivement au constat qu’il devait y avoir un élément de vérité dans ce qu’« on » lui racontait – elle n’arrivait pas encore à attacher une identité à la chose qui se trouvait au bout du fil. Elle écouta attentivement, s’évertua à leur faire entendre (ce dont elle n’était pas forcément convaincue pour elle-même) qu’il fallait surtout qu’ils se calment et qu’ils attendent sa venue. Toutes affaires cessantes, elle confia ses quatre chats à une voisine amicale, prit sa cage à serin avec elle et se rendit chez Æ.

Quelques semaines plus tard, Æ s’était constitué, avec l’aide efficace de W, un réseau social restreint mais efficace, composé de certains de leurs « anciennes » connaissances triées sur le volet pour leur délicatesse et de quelques amis d’amis. Il avait encore du mal à décider de ses sorties et de ses voyages : A aimait la musique baroque, la montagne et la course à pied, E les films d’épouvante, la mer et les matches de rugby ; auparavant, s’ils se faisaient des concessions mutuelles, ils pouvaient aussi sortir séparément, mais ce n’était plus le cas. La présence vigilante et discrète de W et des personnes qu’elle avait réunies permettait de mitiger ces différences avant qu’elles ne deviennent des différends qui auraient pu tourner au tragique : souvent, l’activité commune était proposée par l’un d’eux, ce qui permettait à Æ d’accepter sans être vexé.

Au fil du temps, la nouvelle se répandit dans la ville, de cercle en cercle, et finit par atteindre les oreilles grandes ouvertes de certains médias, dont les paparazzi les plus excités se mirent à la recherche d’Æ. Il ne leur fallu pas longtemps pour le trouver, les langues – bonnes comme mauvaises – sont rapides à se délier. Un jour qu’il sortait pour faire ses courses, il se trouva sous les éclairs des flashes d’une multitude d’individus massés devant la porte cochère (la concierge leur en ayant vertement interdit l’entrée), le visage enfoui dans des bouquets de microphones des stations régionales, nationales et mêmes internationales. Avec le recul du temps, cette période fut relativement courte : Æ avait l’air d’un monsieur-tout-le-monde, il n’avait qu’une tête et deux yeux, et après tout, comment accorder du crédit à cette histoire tirée par les cheveux ? Il n’en existait nulle preuve physique, à l’exception du curieux résultat de l’examen de son ADN (nous ne reviendront pas sur les détails de cette histoire dont les journaux avaient tous parlé en son temps). Il retomba bien vite dans un oubli salutaire. Cet épisode lui permit toutefois de se constituer une nouvelle identité et de retrouver un quelconque travail.

Mais c’est sur un aspect bien plus intime que le problème se révéla dans toute son ampleur : ils n’étaient plus capables d’exprimer physiquement l’immense tendresse qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre et l’amour fusionnel qui scellait leur vie, du fait justement de leur fusion. Après bien des hésitations, ils décidèrent finalement d’explorer certains cercles très privés dont ils avaient entendu parler dans les livres de Catherine Millet qu’affectionnait E. Le mélange avec des corps inconnus, pour autant qu’il aurait pu remplir une fonction cliniquement qualifiée d’hygiénique, fut loin de les satisfaire affectivement : la connaissance intime qu’ils avaient eu l’un du corps et de l’âme de l’autre n’avait pas de substitut. Ils en ressortirent dégoûtés. A se souvint alors en frémissant de la tragique fin des Sabines dans la nouvelle éponyme de Marcel Aymé et convainquit E de renoncer à ces pratiques.

Ce fut de nouveau grâce à W que la situation se dénoua, au figuré comme au réel. Adepte de médecines douces et de la nouvelle psychologie, elle fréquentait une échoppe d’un herboriste oriental qui avait toute sa confiance. Celui-ci lui prépara un savant mélange – dont reptiles et insectes étaient exclus pour satisfaire aux exigences d’A – qu’il recommanda de faire infuser et de boire chaque soir avant le sommeil. Le résultat ne tarda pas : un mois plus tard, Æ se réveilla à deux dans le lit. Comme A et E avaient commencé à perdre espoir, il leur fallut un certain temps pour s’habituer à la nouvelle situation et à se refaire une vie, mais ils y arrivèrent. Depuis, ils prennent quelques précautions supplémentaires lors de leurs ébats.

La force du destin

Classé dans : Récits — Miklos @ 0:13

« Curiosity killed the cat. » — Proverbe anglais.

Dressé sur ses pattes, le dos arqué, le chaton noir jais se frottait langoureusement contre les jambes de l’homme assis dans un fauteuil, passait de l’une à l’autre, se glissait entre les deux et revenait vers l’avant. Puis, distrait par un bout de lacet qu’il avait cru voir bouger, il s’aplatissait au sol les yeux mi-clos d’où jaillissait une flammèche, les oreilles dressées et le poil frémissant. Ses petits ongles à peine formés grattaient impatiemment le tapis. Soudain, il bondissait sur sa proie qui ne faisait même pas mine de se débattre, la secouait vigoureusement à l’échine qu’il avait saisie dans sa petite machoire juste au-dessus de l’extrémité plastifiée, la tirait vers lui suffisamment pour défaire le nœud, puis s’en désintéressait.

Quand il fut à bout de ressources, il se mit à miauler piteusement pour attirer l’attention de son maître. Une grande main apparut alors au-dessus des genoux et descendit vers lui, comme un parachute ouvert. Tâtonnante, elle s’approcha de la petite bête et se mit à la caresser distraitement, ce qui eut pour effet immédiat de déclencher un ronronnement béat. Un doigt expert gratouillait le crâne, passait autour des oreilles, puis toute la main enveloppait l’échine et descendait vers le ventre qu’elle malaxait doucement. Le chaton s’étalait au sol, extasié, léchant puis mordillant l’index vagabond.

Pendant ce temps, l’homme s’évertuait à poursuivre la rédaction d’un texte fort sérieux sur l’ordinateur placé sur ses genoux. Tâche relativement difficile à accomplir d’une seule main, surtout lorsqu’il s’agit d’appuyer simultanément sur deux touches situées aux extrémités opposées du clavier et d’empêcher le tout de basculer. Finalement, il se rendit à l’évidence : la bête avait gagné. Il la saisit par la peau du coup et la disposa dans le recoin situé sous son coude gauche, entre son aine et le fauteuil. La petite boule de poils s’y lova et il put poursuivre son travail pendant un temps.

Mais le calme ne dura pas : le cliquetis des touches et les lumières changeantes à l’écran attisaient la curiosité du raminagrobis. Ses yeux grands ouverts suivaient les doigts qui voltigeaient sur le clavier, bien plus animés que le bout de lacet inerte qu’il avait vaincu d’un coup de dents : il sauta gauchement sur l’étrange décapode qui s’agitait devant lui et heurta l’écran. De surprise, l’homme lâcha le tout qui s’écroula bruyamment au sol. Terrorisé, le chaton disparut sous le sofa. Le lendemain, l’homme s’acheta un nouvel ordinateur et une peluche. Et c’est ainsi qu’il advint qu’encore un chat dut s’en aller tout seul.

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