Passage
La sonnerie insistante du réveil le tira finalement d’un profond sommeil sans rêves. Un tambour lancinant résonnait à l’infini dans sa tête vide. Les tempes battantes, la bouche pâteuse, la gorge en feu, il entrouvrit les yeux. Un filet de soleil forçait l’embrasure des rideaux, traçait une ligne au sol, puis grimpait, tel un serpent, sur le lit, le traversait pour retomber sur le tapis et finissait par se glisser sous la commode dont on devinait la silhouette tapie contre le mur opposé. Des images floues d’une salle enfumée remplie d’une foule de jeunes agglutinés ou seuls ondulant une bière à la main aux rythmes d’une musique étourdissante sous des spots clignotants se dessinaient à ses yeux, fugaces souvenirs de la fête interminable dont il était rentré à l’aube. Il se recroquevilla sous la couette.
Plus tard, ce fut son estomac noué par la faim qui le réveilla. Il se leva et se dirigea titubant vers la porte de la chambre. La commode lui lança un coup dont la douleur ne suffit pas à le tirer de sa torpeur. La lumière qui inondait le reste de l’appartement l’éblouit et vrilla son cerveau. Il saisit au passage les Rayban qu’il avait portées la veille et entra dans la cuisine. Il fouilla dans le tas de vaisselle salle qui recouvrait la table et finit par y trouver quelques débris de biscuits. Il lapa un peu d’eau à même le robinet et regagna sa chambre dont l’obscurité l’enveloppa comme une mère son enfant. Rassuré, il se glissa dans son lit. Les bruits de la rue s’estompaient. Les klaxons se faisaient plus rares. Un moteur récalcitrant de moto toussait par intermittence. Des voix avinées s’élevaient sous la fenêtre puis s’éloignaient, accompagnées du tintement de canettes vides roulant au sol. Le silence retomba pour s’installer plus confortablement. La fatigue, insurmontable, l’englua.
Quand le réveil se remit à sonner, il lui sembla l’entendre de plus loin comme s’il l’avait enfermé dans un tiroir ou recouvert d’un oreiller. Les bruits matinaux de la rue, en général clairs et distincts, lui parvenaient étouffés. Une lumière incertaine traversait péniblement l’espace séparant la fenêtre du lit, et s’éteignait avant même d’être arrivée sur ses genoux. Essoufflée, se repliant sur elle-même, elle contournait le lit et se glissait sous la porte pour rejoindre les pièces illuminées pour y puiser de la force. Après un fondu au noir dont il n’eut conscience de la durée, il sentit une crampe à l’estomac, trop faible pour l’obliger à se relever. Le téléphone sonna une ou deux fois, puis se tut définitivement. Les images, les sons, les sensations apparaissaient plus rarement, spectres de plus en plus translucides et évanescents. Le temps s’était arrêté.
Il se réveilla l’esprit léger, s’étira langoureusement et se leva. Il se retrouva dans le salon, puis dans la rue. Le ciel était d’un azur parfait. Les arbres feuillus qui bordaient la chaussée dodelinaient sous l’effet d’une brise caressante. Des moineaux picoraient au sol, surveillés par des pigeons qui cherchaient à leur piquer quelque miette. La chaussée était vide : aucune voiture n’y circulait ou n’y était garée. Un couple apparut au bout du trottoir. La jeune fille, en jupe rose et corsage blanc, parlait joyeusement à son compagnon, habillé d’une chemisette et d’un pantalon de toile beige, qui riait aux éclats. Quand ils se rapprochèrent, il fut saisi du silence absolu qui remplissait l’espace. Ni leur babil, ni le pépiement des oiseaux, ni le bruissement du feuillage ne lui parvenaient. Il les interpella, mais ils continuaient à marcher comme si de rien n’était. Il tendit la main pour attirer leur attention, elle passa au travers du bras du jeune homme. Le couple s’éloignait.
Désemparé, il se retrouva chez lui. Il s’aperçut qu’il en était sorti et rentré sans même avoir ouvert la porte. Dans la chambre, il distingua une forme allongée sur le lit. Il s’en rapprocha. Malgré la pénombre, il se reconnut. Il s’assit, puis se coucha, se fondant dans son corps. Au souvenir du couple heureux qu’il avait croisé, il fut saisi d’un profond chagrin. Il aurait tant aimé être l’homme qui embrassait cette jeune fille, léger et insouciant. Il aurait voulu sentir l’air frais effleurer leurs deux visages, entendre encore une fois le gazouillis des oiseaux. Mais ce furent les sons tonitruants et les éclairs fulgurants de la fête qui l’envahirent. Il se recroquevilla sous la couette, seul.

« Hosteliers a ses hostes doit iestre moult affables. » — Gilles Li Muisis, Poésies, 1300-1365.

La première fois que je fis un voyage en sous-marin, ce fut bien après avoir embarqué de nombreuses fois à bord du Nautilus dans les pages de Vingt mille lieues sous les mers. J’en fus déçu : un espace restreint, mesuré au millimètre près, et surtout : pas de hublots, petits ou grands, pour admirer les poulpes gigantesques et les autres monstres des profondeurs qu’on ne trouve d’ailleurs que dans les grands romans. Celui-ci m’a aussi emmené par l’esprit dans des lieux que je verrai bien plus tard : « Ce qui se passa pendant cette nuit, comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j’étais couché dans la cabane d’un pêcheur des îles Loffoden. » C’est lors d’un récent
La première fois où je pris l’avion, je fus malade. Nous fîmes escale à Istanbul – c’était l’époque des avions à hélice qui s’essoufflaient rapidement. Les pieds sur terre, je ne voulais plus repartir : je me revois pleurant à côté d’un grand hangar sombre. Maman finit par me convaincre de remonter dans l’appareil, en avançant comme argument qu’il n’y avait pas d’alternative pour rejoindre Papa. Logique et sentiment eurent raison de mes craintes. Mais, bien plus tard, je refusai de voyager en montgolfière (quand bien même j’avais aimé Le Tour du monde en quatre-vingt jours), lorsque je gagnai – sans avoir joué à quoi que ce soit – deux places pour un voyage dans les airs, et choisis l’alternative : deux places dans l’Eurostar. Le vertige ne se surmonte pas en dévorant des livres.
La première fois que je fis de la bicyclette, ce fut à Casteldefels, près de la maison de campagne de mes cousins. Malgré la largeur du chemin – au moins cinq mètres – je ne pus éviter la seule personne qui y déambulait et lui rentrai dedans. C’était Maria Jesús, la bonne de la famille. Elle ne m’en tint pas rigueur. Des années après, quand je repris l’engin, je n’avais rien oublié : je faisais toujours les mêmes zigzags incontrôlables. L’endroit était encore plus désert : il n’y avait, au loin, qu’un cheval, et je passai à côté à pied : prudence est mère de sûreté.
J’avais à peine vingt ans quand un cousin m’amena dans un restaurant japonais et, me vantant les mérites du poisson cru, me proposa d’en commander. Je préférais prendre des sardines grillées, et ne goûter qu’avec circonspection le sashimi qu’il dégustait. Ce fut une découverte : j’y revins m’en gaver – comme si c’était le seul endroit où en trouver à Paris : ce fut, en tout cas, le premier d’une longue série de restaurants où je pus manger avec délice saumons, thons, maquereaux ou mulets crûs, avec une prédilection particulière pour le tartare de saumon de chez Dame Tartine.
