Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 avril 2009

« Ballon rouge pour la gloire ballon jaune pour la joie… » (Richard Antony)

Classé dans : Photographie, Récits — Miklos @ 11:55


Paris, années 1980

L’homme gara doucement sa voiture le long du trottoir. Après avoir éteint le moteur, il observa discrè­tement l’embrasure des rideaux en filet du modeste immeuble devant lequel il s’était arrêté. On ne pouvait voir la direction que prenait son regard : ses épaisses lunettes de myope scintil­laient et dessinaient des cercles concen­triques autour d’un petit point sombre, telle l’eau qui s’engloutit dans une bonde. Ce qu’il devait voir le satisfit : il sortit, enfila un élégant pardessus gris à col de velours noir et coiffa soigneu­sement sa tête gominée d’un chapeau de feutre anthracite à larges bords bordé d’un ruban de soie noire. Puis il ouvrit le coffre, se saisit déli­ca­tement d’un long étui de flûte traversière – noir, lui aussi – et d’un mince dossier qu’on imaginait contenir la partition qu’il allait exécuter. Il vérifia encore une fois l’adresse, rédigée d’une écriture moulée sur une éti­quette blanche aux bords bleus colée sur le carton – il remarqua que c’était au 13 de la rue, mais il n’attachait pas d’impor­tance aux signes –, et franchit la porte vitrée de l’hôtel. Il n’y avait personne à la réception. Il traversa rapi­dement l’entrée et gravit silen­cieu­sement les marches qui menaient à l’étage. Il crocheta d’un tour de main la serrure d’une porte, l’entrouvrit et s’intro­duisit dans une chambre aux persiennes fermées. Il s’immo­bilisa longtemps, jusqu’à ce que ses yeux fatigués se fussent habitués à la pénombre. La pièce était entiè­rement vide, à l’exception d’une chaise de bois placée près de la fenêtre. Il s’y assit, disposa l’étui sur ses genoux, et en souleva le couvercle. Il retira ce qui ressemblait à un long tuyau métal­lique soigneu­sement enveloppé dans un tissu soyeux. Il ouvrit la fenêtre, et observa le troittoir déses­pé­rément vide par les inter­stices du volet. Après un long moment, il vit enfin deux silhou­ettes se rapprocher du bout de la rue. Une grosse dame vêtue modes­tement mais proprement tenait à la main un petit garçon en culottes courtes, chemi­sette blanche et casquette. Dans sa main libre, l’enfant tenait un fil auquel était attaché un joli ballon bleu ciel qui flottait au-dessus de lui comme un ange protecteur. L’homme prit alors dans l’étui un petit objet et le mit dans sa bouche. Il porta le tuyau à ses lèvres et l’aligna méti­cu­leu­sement tout en inspirant profon­dément et en gonflant ses joues à bloc. Puis, d’un coup, il souffla de toutes ses forces. Une déto­nation retentit dans la rue : le ballon avait explosé. Un rire silencieux secoua l’homme. Il reposa la sarba­cane sur ses genoux, sortit un stylo à plume de la poche de son pardessus, barra une ligne de la liste qui se trouvait dans son dossier, et se remit à attendre.

15 avril 2009

“In my end is my beginning” (T. S. Eliot, East Coker)

Classé dans : Récits — Miklos @ 11:41

“Do not go gentle into that good night
Rage, rage against the dying of the light.”

– Dylan Thomas

Le vieil homme respirait avec une difficulté croissante. L’infirmière avait disposé avec sollicitude un oreiller sous son dos, puis s’était rassise près du transistor d’où s’échappaient les notes du quintette pour clarinette de Brahms qu’il aimait tant écouter. Mais en était-il encore capable, tout occupé à l’effort de trouver encore un peu d’air ? Le temps, arrêté, lui pesait infiniment. Puis la musique se tut. Il ouvrit les yeux. Dans la pénombre de sa chambre, son regard voilé aperçut les silhouettes d’un jeune couple qui s’était détaché du groupe d’amis silencieux qui l’entouraient. Quand ils s’approchèrent de son lit, il reconnut ses parents. Il tenta en vain d’esquisser un geste. La femme se pencha vers lui, souriante, et prit tendrement dans ses bras le bébé qui lui tendait ses petites mains du fond de son berceau. Enfin rassuré, il s’endormit.

11 avril 2009

La dernière valse

Classé dans : Photographie, Récits — Miklos @ 16:46


Palais imperial, Vienne

Le bal battait son plein. L’immense galerie scintillait des lumières des myriades de bougies qui se reflétaient sur les ors du plafond, s’irisaient grâce aux cristaux des lustres et se démultipliaient à l’infini dans les hautes glaces disposées entre les baies encadrées de longs rideaux soyeux et qui donnaient sur les terrasses. Les sons d’une valse joyeuse et irrésistiblement entraînante se mêlaient à ceux des semelles des messieurs glissant élégamment sur le splendide parquet et des hauts talons des dames qui tourbillonnaient à leurs bras, aux froufrous de leurs robes soyeuses et chatoyantes qui virevoltaient en cadence, à des éclats de rire qui fusaient des embrasures des fenêtres entrouvertes, aux cliquetis des couverts d’argent sur les assiettes des convives qui fréquentaient les buffets recouverts de nappes d’une rare dentelle et chargés de mets appétissants et d’un choix inouï de boissons.

Les parfums délicats que portaient les femmes tel une aura effleuraient le nez d’un spectateur immobile lorsqu’un pas de danse les menaient près de lui. Il percevait aussi l’odeur plus musquée de leur partenaire, celles des lumignons qui s’éteignaient pour être aussitôt remplacés par le personnel de service, la fumée d’une cigarette anglaise qu’un danseur fatigué grillait sur la terrasse, les arômes qui s’élevaient de la cheminée dans laquelle tournaient lentement de longues broches garnies de gros quartiers de chevreuil, de daim et de sanglier. Il contemplait la salle d’un air détaché, le visage insondable.

Les valses s’enchaînaient sans relâche depuis des heures, et les invités, bien qu’épuisés par celles qu’ils venaient de danser, reprenaient avec entrain le galop après un bref passage au buffet. L’orchestre de chambre, disposé sur une estrade placée contre un miroir au centre de la galerie, était composé d’excellents musiciens, qui jouaient avec perfection sans partition ni chef, un geste imperceptible du premier violon suffisant à déterminer le morceau suivant, son tempo et son exécution. Si leurs visages étaient aussi inexpressifs que ceux du spectateur, leur interprétation était légère, vive et enivrante. Au pied de l’estrade, un nain vêtu comme un fou du Moyen Âge somnolait assis, dodelinant de la tête, une flûte de champagne vide dans son giron. Contre le mur opposé se dressaient deux immenses fauteuils vides, recouverts de velours rouge et garnis de magnifiques coussins en damas.

L’hôte, un bel homme dans la cinquantaine, en habit de gala, portait un grand collier d’or, tandis que sa femme arborait une discrète couronne de perles et de diamants qui surmontait sa coiffure monte-au-ciel. Ensemble, ils passaient devisant entre les convives qui s’écartaient sur leur passage en s’inclinant respectueusement. Tandis qu’ils regagnaient leurs sièges, l’incroyable arriva : une corde du premier violon se rompit brusquement, une fausse note fusa dans la salle. Tout se passa alors très vite. Les musiciens, désorientés, s’arrêtèrent gradu­ellement de jouer, les valseurs se figèrent et se turent, un silence de mort recouvrit comme une chape de plomb la galerie immobile. Le nain se réveilla en sursaut, regarda autour de lui et éclata d’un rire de crécelle. « Le roi est nu, le roi est nu ! », se mit-il à hurler d’une voix perçante, « Le roi est nu, le roi est nu ! ». Tous les convives s’aperçurent alors avec effroi que non seulement les vêtements de l’hôte avaient disparus, mais les leurs aussi, à l’exception de ceux du nain et du spectateur silencieux. La galerie semblait dorénavant remplie de vieilles statues en cire commençant à fondre, qui bedonnante qui squelettique, le cheveu rare, la peau fripée, le dos courbé, les yeux creux, les doubles et triples mentons tremblants.

Quand la dernière bougie s’éteignit, il n’y eut personne pour la rem­placer. Le spectateur quitta alors les lieux, y laissant le nain secoué de rires et de sanglots et entouré des convives pétrifiés.

29 mars 2009

La berlue

Classé dans : Récits — Miklos @ 11:29

Ce ne fut pas la sonnerie du réveil qui le tira de son sommeil – il avait d’ailleurs oublié d’en changer l’heure avant de se coucher – ni le soleil qui perçait déjà à travers les interstices du rideau, ou les roucoulements doucereux des pigeons qui infestaient la cour. C’était un sentiment diffus qu’il n’arrivait pas à comprendre. Comme si… une présence ? mais il était seul dans le lit ; intrigué plutôt qu’inquiet, il se leva et parcourut les pièces : personne, la porte d’entrée était bien verrouillée, tout était à sa place.

Et pourtant l’impression se précisait, il lui semblait maintenant voir des traces évanescentes, dans l’air, d’un passage. Pas des plumes virevoltantes ni un frou-frou d’ailes, mais une sorte de dérangement quasi imperceptible, comme on le voit parfois dans le ciel après le passage d’un Concorde, ou dans le lointain sillage d’un voilier sur la mer. Tous les sens aux aguets, il croyait discerner un léger effluve de violettes qui, par synesthésie, lui suggéra un arrière-goût de fraises de bois sur la langue, puis la vision de la sil­houette trans­parente et presque invi­sible d’une élégante dame en noir qui glissait d’une chambre à l’autre.

Ces étranges sensations déran­geaient son esprit rationnel, il sortit prendre l’air. C’était un dimanche de printemps ensoleillé, les rues étaient vides, la ville encore endormie s’étendait langou­reu­sement devant lui. Il déambulait seul, le visage caressé par l’air frais, l’esprit léger. Arrivé au coin d’une rue, il sentit naître en lui, comme venu d’ailleurs, le besoin irré­pres­sible, la néces­sité absolue, de télé­phoner à une amie. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient vus, leurs occu­pations respec­tives les maintenant à distance malgré la proximité de leurs appar­tements. Il l’appela. Elle reconnut immé­dia­tement sa voix, et lui dit, surprise, joyeuse, soulagée, « Tu sais, c’est si étrange que tu m’appelles main­te­nant, ce matin j’ai soudain pensé à toi très fort, il faut qu’on déjeune ensemble ! » Il répondit alors, « Ah, c’était donc ça, c’était bien toi… ».

« Il arrive à certaines personnes, dont la vue avait été jusque-là fort nette, d’apercevoir tout à coup une sorte de corps étranger qui se place entre l’œil et l’objet regardé. Ces sortes de corps étrangers peuvent avoir toute espèce d’apparences, de formes, de couleurs; dans quelques cas, ils changent et se diversifient aux différents moments de l’apparition; dans d’autres, ils se conservent toujours les mêmes et gardent invariablement le même aspect. Dans le plus grand nombre des cas, ils suivent la direction de l’œil et se transportent là où on regarde, en conservant relativement à l’organe de la vue une position fixe et invariable; d’autres fois, ils se déplacent et se promènent indé­pen­damment de l’œil et de sa direction.

On comprend toute la différence que cette diversité doit faire attribuera ces sortes de bluettes. Les apparitions mobiles tiennent manifestement à un trouble momen­tané, nerveux ou autre; celles qui restent fixes au même point de la vision dépendent au contraire d’une dispo­sition propre au point inté­ressé de l’expansion nerveuse par laquelle on voit, l’expé­rience a démon­tré, comme le raison­nement indique, que, dans le premier cas, l’attention du médecin doit s’appli­quer princi­palement à deviner la cause du phéno­mène, à la saisir là où elle est, c’est-à-dire autre part que dans l’œil; tandis que, dans le second, c’est dans l’organe lui-même qu’on devra plutôt s’attendre à la recon­naître, et s’appli­quer à la combattre.

Au premier cas, aux appa­ritions mobiles se rapportent tous les troubles de la vue dépendant des états généraux et nerveux les plus divers ; au second, ceux qui résultent d’un désordre local même nerveux, et qui tourmentent le plus les malades par la crainte d’un aveu­glement, dont ils croient déjà deviner le commen­cement. Tout ce que nous avons dit jusqu’à présent des états nerveux et des influences des organes sur le système qui nous occupe se rapporte aux premiers et nous dispense de nous en occuper ; les seconds méritent au contraire une mention à part, parce qu’ils tiennent à l’organe. »

C.M.S. Sandras, Traité pratique des maladies nerveuses, Paris, 1851.

Le sourire

Classé dans : Récits, Sciences, techniques — Miklos @ 1:12


Fig. 30-32 du traité de Duchenne de Boulogne.
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« Un sourire calculé et charmant errait sur ses lèvres sensuelles. » — André Imberdis, L’Auvergne depuis l’ère gallique jusqu’au XVIIIe siècle, 1863.

L’homme fut immédiatement conquis par l’immense sourire qui découvrait de grandes dents presque trop blanches et par l’éclat du regard pétillant. Bouleversé, il se sentit irré­mé­dia­ble­ment attiré à en perdre la raison vers ces lèvres qu’il rêvait d’effleurer, vers ces yeux dans lesquels il se serait volontiers noyé, vers ces cheveux soyeux noir de jais dans lesquels il glisserait dou­ce­ment ses doigts. Immobiles l’un face à l’autre, sans se toucher ils parais­saient déjà s’en­lacer.

Quand ils s’embrassèrent, le temps s’arrêta. L’homme était soudain désarmé et nu, le monde extérieur pourtant si bruyant s’était estompé, il n’entendait plus que le battement effréné de son cœur prêt à exploser d’une joie sans limite et d’effroi devant l’intensité de ses émotions, il ne sentait plus que le souffle légè­rement parfumé qui lui caressait mainte­nant le visage.

Une fois, l’homme contemplait discrè­tement le visage tant aimé. Une moue enfantine et jouissive s’y dessinait, on aurait dit la bouche d’un bébé repu après la tétée. Lorsque le visage se sentit soudain observé, le sourire ensor­celant s’y dessina d’un coup, brus­quement, comme si quelqu’un avait appuyé sur un bouton.

C’est alors que le temps se remit à passer.

«Le grand zygo­matique est le seul muscle qui exprime complé­tement la joie, à tous ses degrés et dans toutes ses nuances, depuis le simple sourire jusqu’au rire le plus fou. — Il ne rend aucune autre expression. […]

Voyez le sujet représenté dans les figures 30 et 31 : ses grands zygo­ma­tiques sont au maximum de contraction. Au premier abord, il paraît s’aban­donner au rire le plus franc, mais un moment d’attention vous fait découvrir que sa gaieté est factice ; plus vous regardez cette riante, plus elle vous blesse par sa fausseté. […]

Si vous comparez ces figures 30 et 31, dont le rire est faux et menteur, à la figure 32 du même individu photo­graphié au moment où j’avais excité sa gaieté, vous sentez qu’ici son rire est franc et commu­nicatif. […] C’est uni­quement d’un mouve­ment parti­culier de la paupière infé­rieure que dépend la diffé­rence expressive de ces figures.[…]

Le muscle qui produit ce relief de la paupière inférieure n’obéit pas à la volonté : il n’est mis en jeu que par une affection vraie, par une émotion agréable de l’âme. »Son inertie, dans le sourire, démasque un faux ami.

Guillaume Duchenne de Boulogne, Méca­nisme de la physio­nomie humaine ou analyse électro-physio­lo­gique de l’expres­sion des passions, Paris, 1876.

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