Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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14 mars 2009

Le réveil

Classé dans : Récits — Miklos @ 0:40

Martine se réveilla en sursaut. Dans son rêve, elle entendait le ronronnement lancinant d’un moteur – d’une voiture ? d’une machine à laver ? – qui finit par la tirer de son sommeil. Elle constata avec stupéfaction que ce bruit était le ronflement d’un homme couché à ses côtés. Saisie de peur, elle se déplaça doucement vers la ruelle du lit en essayant de ne pas le réveiller et dévisagea l’inconnu dans la pénombre de la chambre. La silhouette de son corps avachi se devinait sous les draps. Il dormait allongé sur le dos, la bouche amère entrouverte, les lèvres frémissantes comme s’il bredouillait. Le cheveu blanc sale, rare sur le crâne et touffu sur les tempes, les poils noirs du nez et des oreilles, les traits de son visage âgé et poupin tout à la fois, lui donnaient un aspect vaguement repoussants. Il avait dû être bel homme dans sa jeunesse, mais il avait prématurément et mal vieilli et semblait se négliger au physique comme au moral.

La veille, la soirée s’était pourtant bien passée. Tout avait été prêt pour l’arrivée des invités, grâce au coup de main de Julien qui avait renoncé à son cours de théâtre pour l’occasion. Le souvenir de l’atmosphère joyeuse et de l’amitié chaleureuse des convives qu’elle avait réunis ce soir-là lui remplissait encore le cœur malgré l’angoisse de la situation. Après leur départ aux petites heures du matin, Julien l’avait aidé à débarrasser. Elle n’avait bu qu’un verre de champagne, elle se souvenait de chacun de ses gestes jusqu’au coucher et n’arrivait à comprendre comment l’étranger avait atterri dans son lit.

Un bruit de pas traînants dans le couloir la fit sursauter. La porte s’entrouvrit doucement et la tête ébouriffée de Julien apparut. « Bonjour, maman », murmura-t-il. Martine lui signifia de la main de se taire et, par gestes péremptoires et interrogateurs, attira son attention sur l’homme allongé à ses côtés. Julien rit et dit « papa cuve son vin, il a pris comme d’habitude quelques verres de trop ». Papa ? Mais de qui parle-t-il donc ? se demanda Martine. Cet homme, Jacques ? Mais Jacques était beau, tonique, vif ; il avait les cheveux soyeux noirs de jais, la peau douce et la bouche sensuelle souriante. Ce n’était pas lui, Jacques ! Mais d’ailleurs, où était-il donc passé ? Elle sentait la panique l’envahir.

Les chuchotements avaient fini par tirer l’homme de sa torpeur. Il se tourna vers Martine et s’en rapprocha pour lui faire la bise. Elle se couvrit la bouche de sa main, se recula encore plus et faillit tomber du lit. « Tu me boudes ? » demanda-t-il grognon. Julien intervint, « Tu ne t’es pas encore rasé, tu sais que maman n’aime pas. Et en plus, avec tout le champagne que tu as bu… » laissant la phrase en suspens. Martine hurla.

Il fallut plusieurs heures aux deux hommes pour réaliser que Martine ne reconnaissait plus Jacques, sans pour autant sembler avoir oublié quoi que ce soit d’autre de sa vie passée : à leurs questions, elle racontait ce qu’elle avait fait ces derniers jours, les amis qu’elle avait vus, les spectacles auxquels elle avait assisté et les galeries visitées. Tout était exact, sauf que Jacques en était toujours absent. Et pourtant, les deux hommes affirmaient le contraire.

Martine, de son côté, ne pouvait se faire à l’idée que son intime conviction était erronée : ce n’était pas Jacques. « Mais tu te souviens de papa, demanda Julien angoissé et au bord des larmes, quand l’as-tu vu pour la dernière fois à ton avis ? » Martine fit un effort : cela remontait à des années en arrière, quand ils étaient jeunes et amoureux, Julien un petit garçon adorable. Malgré les difficultés matérielles, ils vivaient alors dans un tourbillon de sorties en ville et de voyages à l’étranger : Barcelone, Venise, Berlin, Londres… Mais Jacques n’était plus avec eux à Bruxelles, affirmait Martine. Julien lui montra les photos qu’il avait prises lors de ce voyage et de ceux qui s’ensuivirent : banales, elles montraient toutes le couple planté devant un monument ou un bâtiment typique – le Manneken Pis, le Capitole de Rome, le Kremlin ou la petite sirène à Copenhague. Côte à côte, le regard fixé sur l’objectif, le visage impassible, on aurait dit deux touristes qui se seraient croisés par hasard sans même se voir.

C’est alors qu’un souvenir jaillit dans son esprit avec tellement de force qu’elle en tituba : c’était à Nice – donc juste après Londres et avant Bruxelles –, au musée Marc Chagall. Le couple contemplait Adam et Ève chassés du paradis. Martine avait été soudain envahie par un mascaret de tristesse qui, en se retirant, la laissa avec la réalisation, puis la certitude, que l’homme qui était à ses côtés, Jacques, était un étranger pour elle : ils s’étaient mariés, avaient conçu Julien, fait la fête, mais que savait-il d’elle ? Quand ses voix intérieures tentaient de s’exprimer et de briser l’étouffement croissant qu’elle ressentait, quand elle voulait parler d’autre chose que de banalités, il ne l’entendait pas, même s’il faisait parfois semblant d’écouter. « Oui, ma chérie, tu as raison », et passait du coq à l’âne pour lui raconter en détail sa journée somme toute banale ou pour s’embarquer dans un développement philosophique dogmatique fait d’idées reçues, toujours le même. Ils s’étaient irrémédiablement séparés à cet instant à Nice, même si, aux yeux des autres, ils avaient continué chacun son chemin ensemble. La comédie terminée, sa vie de femme avait alors commencé. Elle le revoyait aujourd’hui pour la première fois depuis ce jour-là. Rassurée, elle se détourna de l’homme avec indifférence.

1 mars 2009

La petite dame au grand chien

Classé dans : Récits — Miklos @ 16:27

Trapue et quelque peu enrobée, elle était habillée, été comme hiver, d’un long manteau en laine beige à gros boutons marrons qui l’engonçait. « Vous ne trouvez pas qu’il fait un peu froid aujourd’hui ? » Ses cheveux blancs se rejoignaient en un chignon qu’elle devait avoir du mal à faire ; on imaginait ses petites mains aux doigts déformées par l’arthrose tentant de mettre à l’aveuglette les pinces qui le maintenaient en place et de réunir les cheveux qui s’en échappaient, comme elle devait, autrefois, maîtriser les fils de soie qu’elle enfilait, à longueur de journée, dans son petit atelier de cousette. Ses lunettes étaient fort épaisses et faisaient ressortir des yeux d’un bleu délavé qui paraissaient toujours étonnés à la vue d’un monde qui avait tellement changé au cours de sa vie. « Vous avez vu tous ces tuyaux ? C’est bizarre, tout de même… »

Elle marchait à petits pas, s’arrêtant souvent pour souffler et pour regarder autour d’elle. Son chien, un golden retriever à la pelisse soyeuse, se tenait sagement à ses côtés, puis s’élançait éperdument à la poursuite de la balle de tennis verte qu’elle lançait aussi loin qu’elle le pouvait. Il la rapportait, la posait en hommage à ses pieds et secouait la tête comme pour l’encourager à recommencer. « Il est jeune, lui, il a besoin de courir », dit-elle à l’homme encore jeune qui faisait quelques pas à ses côtés, l’écoutant attentivement le sourire aux lèvres. « Je ne descends plus que pour lui. Mon mari, lui, il ne peut plus sortir, il perd la tête. Je ne sais pas ce qu’il lui arrivera quand nous ne serons plus là » parlant de l’homme ou du chien. « Nous n’avons pas de famille, vous comprenez. »

Ah, elle en avait vu défiler, du beau monde, dans l’atelier du grand couturier où elle avait passé l’essentiel de sa vie et laissé ses yeux. « À l’époque, on sortait tout le temps faire la fête, disait-elle en riant à l’évocation de ce temps-là. Maintenant personne ne vient plus nous voir. » Alors elle descendait péniblement de son petit appartement avec son chien, et retrouvait régulièrement l’homme qui se rendait à son travail. Il avait été touché par la petite silhouette vaillante, puis par son accent, mélange de gouaille parisienne d’avant-guerre et de shtetl. Lorsqu’elle croisait une voisine tout aussi âgée qu’elle, elle lui lançait fièrement, en se saisissant du bras de l’homme, « Vous avez vu ce beau jeune homme ? C’est mon amoureux ! » Arrivés au bout de la grande place, ils se séparaient. « Vous serez là demain ? » demandait l’un ou l’autre.

Un jour, elle ne fut plus au rendez-vous.

23 février 2009

La femme invisible

Classé dans : Récits — Miklos @ 2:02

Si cette image ne s'affiche pas, en voici la raison. Depuis août, la mise en ligne de nouveaux documents numérisés a créé un dysfonctionnement dans Gallica et Gallica 2, rendant difficile et aléatoire l'accès à ces documents (de l'ordre de 3 000 ouvrages concernés). Le problème a été identifié : les équipes de la BnF travaillent à sa résolution et sa mise place devrait aboutir au premier trimestre 2009.
Affiche, 1910. Source : Gallica2, Bibliothèque nationale de France.

C’est en entrant dans la cuisine à 7h, comme à son habitude, que Julien s’aperçut que Sabine avait disparu : la table de formica n’était pas mise, le petit déjeuner n’était pas prêt. Perdu, il regarda autour de lui. L’évier en inox était vide et brillait comme neuf, la gazinière était propre et reluisait de tous ses feux, les carreaux astiqués reflétaient l’image déformée du frigo qui ronronnait doucement. De nombreuses boîtes de métal étaient soi­gneu­sement alignées sur une étagère, encadrant quelques livres de cuisine qui semblaient n’avoir jamais été ouverts. Pas un grain de poussière, pas une tache ni une épluchure. Les fenêtres aux vitres d’une trans­parence cristalline dessinaient sur le mur la silhouette des pots dans lesquels Sabine avait planté des herbes de cuisine. Les portes des placards blancs se ressemblaient toutes. Julien eut le sentiment d’avoir été transporté dans une cuisine-modèle comme on en voit dans des salons d’ameublement, lieu parfait et étrangement inhabité. Il la remarquait pour la première fois, et pourtant il s’y installait chaque matin depuis son mariage trente ans plus tôt.

La veille, il avait dîné avec des collègues. Rentré tard, il s’était silen­cieusement déshabillé, s’était lavé les dents en faisant attention à refermer avec précaution la porte du cabinet de toilette – Sabine, qui se couchait plus tôt, n’en supportait ni le bruit ni la lumière – et s’était glissé dans son côté du lit. Il ne lui serait pas venu à l’idée de vérifier si elle y était : elle l’avait toujours été, elle devait donc y être. Comme il avait passé la journée au bureau, il lui fallut remonter au matin précédent pour se souvenir d’une trace tangible de sa présence : le petit déjeuner l’avait attendu à son lever.

La vie avec Sabine avait été jusqu’à ce jour une plaisante routine. Julien la retrouvait le soir en rentrant du travail comme on retrouve un fauteuil confortable dans lequel on s’assied quotidiennement sans plus le remarquer – le corps sait où il est – et dont on ne pourrait dire la couleur ni la forme à force de familiarité. Ils dînaient, regardaient la télévision sans jamais changer de chaîne, se couchaient. Parfois, ils faisaient l’amour ; quelques enfants été nés, avaient grandis, étaient partis. Le matin, après avoir mangé sa tartine qu’il avait au préalable trempé dans son bol de café, il vissait son chapeau sur la tête, prenait sa serviette de cuir, lançait un « À ce soir ! » à la cantonade et partait prendre son bus.

Qu’était-il donc arrivé pour que cette vie qu’il trouvait parfaite se trouve ainsi bouleversée ? Il ne pouvait se l’imaginer, et ne savait que faire. Le frigo était étonnement vide : il n’y restait qu’un pot de cornichons. Il ouvrit quelques placards au hasard ; dans l’un, des piles d’assiettes de céramique blanche – plates, à soupe, à dessert –, dans un autre des plats et des saladiers du même service, puis ailleurs des tasses à thé et à café avec leurs soucoupes. Il finit par tomber sur les verres ; il y en avait plusieurs étagères, de toutes tailles, pour toutes les occasions Il en pris un et se versa un peu d’eau. Aurait-il trouvé une cafetière, il n’aurait su l’utiliser. D’ailleurs, il ne savait où se trouvait le café. Il sortit le ventre vide, lançant par habitude un « À ce soir ! ».

Sabine, elle, était toujours là. En quelque sorte. Avec le temps, l’absence du regard de Julien l’avait rendue invisible, ce qui ne l’empêchait pas de s’occuper de la maison : cuisine, ménage, lessive, repassage… Pour les courses, il y avait heureusement le téléphone, et maintenant l’Internet, qui lui servait aussi à meubler ses journées en chattant joyeusement avec d’autres femmes au foyer, à flirter avec des hommes qu’elle ne rencontrerait jamais ou à nourrir abondamment son journal de souvenirs inexistants. Ce soir-là, elle avait vu à la télévision Le Passe-muraille avec Bourvil dans le rôle de Dutilleul : elle en avait été émerveillée, et désira si fort posséder le même « don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé » – ce qui lui faciliterait d’autant plus ses taches ménagères, pensait-elle – qu’elle se dématérialisa en conséquence. Elle pouvait dorénavant passer à travers murs, portes et armoires, mais le résultat inattendu fut qu’elle ne pouvait plus rien saisir : ses mains passaient, elles aussi, à travers bols, tasses et assiettes, couverts et casseroles. Elle n’avait plus besoin d’ouvrir la porte du frigo pour y entrer les mains, mais ces dernières ne pouvaient plus prendre ce qui s’y trouvait. Plus de téléphone, plus d’ordinateur… Donc plus de provisions, plus de petit-déjeuner.

Ce soir-là, elle interpella Julien à son retour, ce qui ne manqua pas de le surprendre : c’était lui en général qui prenait la parole – pour commenter un film, annoncer qu’il ne dînerait pas le soir à la maison ou demander si le journal était arrivé – à quoi elle répondait laconiquement. Il se retourna pour lui répondre, mais ne la vit pas. Si, jusqu’ici, il ne s’en était pas aperçu, il fut surpris. Mais on s’habitue à tout. Après avoir fait le tour de la situation, ils prirent une décision pratique : il suffirait d’engager une femme de ménage pour exécuter les ordres de Sabine et agir à sa place. Ce qui fut fait le lendemain.

La vie de Sabine et de Julien reprit son cours, à la seule différence que le café, le matin, est froid : Julien le prend avant l’arrivée de la bonne.

1 février 2009

Voyage

Classé dans : Littérature, Musique, Photographie, Récits — Miklos @ 13:09

Le quai de la station de métro était noir de monde. La foule remplissait aussi les escaliers d’accès. Épuisés après une longue journée de travail, de soldes acharnées ou de tourisme forcené, les voyageurs chargés de paquets pour la plupart attendaient de façon résignée une improbable rame dans laquelle ils pourraient monter. Celles-ci arrivaient très irrégulièrement, parfois l’une à la suite de l’autre, parfois après une interminable attente. Elles étaient toutes bondées, et les passagers qui auraient voulu en descendre n’auraient d’ailleurs pu se frayer un passage vers la sortie.

Après un laps de temps particulièrement long, une annonce retentit dans les hauts parleurs : elle priait instamment de laisser entrer les personnes âgées, malades ou handicapées dans le prochain train. Quelques instants plus tard, les voyageurs éberlués virent entrer poussivement dans la station une rame Sprague, vide. Cela faisait bien cinquante ans qu’on n’en avait pas vu. Son conducteur semblait avoir l’âge du matériel : une immense barbe blanche en forme de triangle striée de gris laissait entrevoir son visage raviné ; du fond de ses orbites, ses yeux délavés portaient un regard fatigué sur la scène qui se déployait devant lui. Il portait un uniforme gris fripé de machiniste et une casquette en cuir avec un macaron émaillé. La Régie avait-elle décidé de remettre en service du personnel et des trains réformés des lustres auparavant pour tenter d’endiguer cette marée inhabituelle de voyageurs qui semblait prête à remonter des tréfonds de la station et à s’étendre jusqu’aux trottoirs de la ville ?

Par un sursaut inattendu de civisme, la foule laissa entrer ceux que l’annonce avait distingués. Une fois les voitures remplies, les pistons étincelants fixés au bas des fenêtres poussèrent les portes qui se refermèrent, leur loqueteau s’enclencha avec un clac sec. Le train poussa quelques soupirs, se mit en marche et s’enfonça lentement dans le tunnel. Bientôt, la foule, toute aussi dense qu’auparavant et qui suivait avec attention cette surprenante scène, ne vit plus que le falot arrière rouge s’éloigner puis disparaître dans l’obscurité.

Le train avançait bringuebalant dans le tunnel obscur. Ici et là, un néon éclairait vaguement la paroi où l’on pouvait deviner des graffiti. Les voyageurs fatigués par toute une vie de journées épuisantes se laissaient bercer par les cahots. Le bruit régulier de la machine avait un effet hypnotique : d’aucuns somnolaient assis ou debout, la bouche entr’ouverte, le menton posé sur leurs deux mains appuyées sur une cane, ou la tête contre la fenêtre ; d’autres regardaient dans le vide. Certains échangeaient quelques mots à voix basse avec leur voisin, collègue ou compagnon de voyage. Personne ne portait de casque audio ni n’utilisait de téléphone portable : ils étaient tous, la voix sur le quai les ayant ainsi choisis, d’une génération bien trop ancienne qui ne comprenait plus le monde qui l’entourait et vouée à une proche disparition.

Le train ralentit, puis s’arrêta. C’était chose commune, on ne s’en étonnait plus. Les lumières avaient baissé. Le conducteur annonça qu’un « incident voyageur » avait eu lieu sur le parcours, le courant avait été momentanément coupé et la rame se verrait obligée de prendre des tunnels de service pour contourner le lieu de l’incident. Après une longue attente, le train repartit et bifurqua presque immédiatement sur une voie secondaire. Le tunnel était plus étroit, la voie moins égale : le bruit plus fort du moteur et des roues et les brusques secousses de la carrosserie empêchaient maintenant toute conversation. Le parcours semblait aussi bien plus sinueux ; les voyageurs affaiblis étaient balancés d’un côté ou de l’autre au gré des virages comme au rythme d’une musique répétitive.

Aucune station ne ponctuait le parcours qui s’éternisait. Au fil du chemin, le bruit des roues se faisait plus étouffé, les cahots moins secs, les sièges en bois moins durs, les lumières du tunnel plus rares. Les quelques vieillards qui parlaient s’étaient tus. Tous les voyageurs semblaient maintenant endormis, le visage apaisé et détendu. Ils n’étaient pas pressés d’arriver à leur destination : plus personne ne les attendait et ce long voyage inattendu les avait finalement soulagés du poids de leur vie et délivrés de leur angoisse.

Le pianiste accompagnateur Gerald Moore parle dans ses mémoires de sa longue et merveilleuse collaboration avec le baryton Dietrich Fischer-Dieskau. Il cite à son propos ce que le critique Frank Howe avait dit du pianiste Solomon : “Interpretation as demonstrated at this level is seen as fundamentally the same art as composition – the art of creating music”. Pour qui a eu l’inoubliable chance d’entendre le duo Fischer-Dieskau – Moore en concert, cette qualification s’applique à eux sans réserves. Les nombreux disques qu’ils nous ont laissés en témoignent, mais ne peuvent, malgré tous les progrès de la technique, matérialiser le saisissement qui nous a saisi tout au long d’un concert où ils nous avaient donné – c’est un don merveilleux – leur interprétation de Schubert. La salle était grande, mais l’art de la projection de la voix du baryton, le jeu subtil et clair du pianiste, la symbiose entre les deux musiciens, l’intensité retenue de leur interprétation riche d’une infinité de nuances mais sans aucune afféterie et où l’attention au détail ne se fait pas au détriment de la forme de l’œuvre, le souffle suspendu de l’audience attentive dans une étrange communion, étaient d’une qualité telle qu’on avait le sentiment d’assister à un récital privé dans un salon. Et que c’était une interprétation « définitive » : après cela, comment écouter d’autres musiciens sans les comparer à cette aune exceptionnelle ? Il faudrait, pour cela, qu’ils s’en distinguent par d’autres qualités remarquables – c’est le cas des interprétations de Hans Hotter, par exemple, accompagné par… Gerald Moore.

Le récital qu’ont donné hier le ténor Werner Güra et le jeune pianiste Christoph Berner au Théâtre de la Ville (salle des Abbesses) a bien souffert de cette comparaison. Le défi était immense : Le Voyage d’hiver de Schubert. Les poèmes de Wilhelm Müller expriment le profond déchirement du Sehnsucht, cette « aspiration douloureuse vers un passé regretté auquel l’imagination, aiguisée par les vicissitudes de l’existence et les contraintes de la réalité, prêterait toutes les ressources de la consolation. »1. Dès le premier lied (Gute Nacht), le voyageur exprime cette nostalgie ardente et passionnée pour un passé idyllique vers lequel il lui est impossible de revenir, lancé qu’il est sur ce parcours solitaire qui le mène, dans le froid et la neige mortifères à travers des chemins où les seules lumières sont des chimères (Täuschung) vers le noir (Die Nebensonnen). Même le cimetière ne peut l’accueillir pour se reposer enfin (Das Wirtshaus) : toutes ses « chambres » sont occupées, il doit poursuivre son interminable chemin. Pour ultime consolation, il quémande le compagnonnage d’un vielleux transi dans la neige que personne n’écoute ni ne regarde (Der Leiermann), et dont la merveilleuse mélodie accompagnera dorénavant le chant du voyageur solitaire.

Dès les premières notes émises par le chanteur, on a pu constater que sa voix, épaisse et légèrement voilée, correspondait sans doute mieux à l’opéra dramatique qu’au lied intimiste, introverti et tragique : à l’inverse d’un Dietrich Fischer Dieskau, il n’arrivait pas à en régler la projection dans la petite salle des Abbesses, les nuances qu’il ne manquait pas de marquer se manifestant par des sons ou des syllabes parfois inaudibles, parfois tonitruantes, sans pour autant exprimer la façon dont la mélodie illustre le texte (l’égouttement sourd et profond des larmes dans Gefrorne Tränen par exemple). Les passages des unes aux autres étaient aussi trop brutaux, les tempi rapides et les fins abruptes ne donnaient pas l’impression magique, comme savait le faire Fischer-Dieskau, que le son restait suspendu, évanescent, dans le silence après qu’il se soit tu. Quant au piano, trop sonore lui aussi, son jeu était assez convenu, quelque peu mécanique et prosaïque, ce qui est un comble pour de la poésie… Enfin, les bruits provenant de la salle (y compris un ronflement suspect) témoignaient de l’inattention de certains membres du public à ce qui se passait sur scène. Quelques moments de plaisir : la seconde moitié de Wasserflut ou la fin de Auf dem Flusse et de Die Krähe, par exemple.

Comment un tel passage en force aurait-il pu toucher le for intérieur de l’auditeur ? L’interprétation de Fischer-Dieskau et de Moore va droit au sens profond de l’œuvre, celle de Güra et de Berner est restée trop souvent au niveau de l’effet et de la technique. Elle nous a toutefois permis de nous replonger dans cette œuvre bouleversante et de revenir avec plaisir – ce que le voyageur ne pouvait faire, lui – vers les souvenirs des interprétations qui nous avaient touché.

En sortant de la salle, on prend le métro. Et voilà que dans le tunnel entre Étienne-Marcel et Les Halles, la rame s’arrête. À droite, une bifurcation…


1 Formule que l’on retrouve en général fournie comme définition de la nostalgie, reprise dans plusieurs ouvrages sans attribution. Il semblerait qu’elle provienne de l’Encyclopédie Universalis.

21 octobre 2008

Tentation

Classé dans : Récits — Miklos @ 17:15


Michel-Ange: Adam et Eve chassés du Paradis. 1509-10.
Fresque, 280 x 570. Vatican, Chapelle Sixtine.

Samuel était un adolescent que la sexualité commençait à travailler. Un beau week-end de printemps, ses parents l’emmenèrent camper dans la forêt de Sion en compagnie de la sœur de son papa, une splendide femme dans la fleur de l’âge qui avait perdu son mari quelques années auparavant. Samuel devenait de plus en plus tourmenté à la vue de sa démarche sensuelle. Cette nuit-là, ne pouvant s’endormir, il épia la guitoune de Rosalie : il apercevait sur la paroi de toile sa silhouette se contorsionnant pour se déshabiller, et imaginait déjà voir les délicieux recoins secrets de son corps dont il n’avait eu, jusqu’ici, qu’une connaissance purement livresque mais nonobstant intense. La lumière s’éteignit. Samuel continua à guetter – un geste, un mouvement, un son… Bien lui en prit : quelques heures plus tard, Rosalie se leva, prise sans doute par un besoin pressant. Samuel joua le tout pour le tout : il se précipita hors de son sac à viande vers celui de Rosalie dans lequel il se pelotonna voluptueusement dans l’expectative de son retour imminent. Mais elle ne revient pas, étant en fait partie rejoindre son amant qui l’attendait dans une autre partie du camping.

Moralité : longue fut l’attente latente dans la tente de la tante à Sion.

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