Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 octobre 2008

Mondes parallèles

Classé dans : Récits, Sculpture — Miklos @ 14:54

Une dame d’un certain âge regarde d’un air pincé – désapprobateur ou envieux ? – le jeune couple enlacé qui vient de sortir du cadre de l’image. Un étincelant extra-terrestre ferrugineux, qui porte en son sein sa descendance destinée à peupler la Terre et qu’il protège de son bras gauche, contemple la dame qui ne peut le voir. Son autre bras dissimule derrière son dos l’instrument dont on aperçoit l’extrémité avec lequel il se prépare à conquérir la terra nullius qu’il vient d’aborder. Il va se pencher avec curiosité sur les deux livres disposés contre le mur et surmontés d’un dessin qui lui rappellera la mère de ses enfants qu’il a dévorée après leur conception. Au-dessus de lui, son ange gardien l’observe d’un œil lacté : il l’empêchera de réaliser son plan en le figeant à jamais dans cette posture. Mais les hommes ne le savent pas encore : on en voit un, en haut à gauche, s’enfuir.

17 octobre 2008

La voix

Classé dans : Récits — Miklos @ 18:55

Le couloir n’en finissait pas. L’homme s’y était engagé par hasard : il déambulait dans les rues désertes de la ville ensoleillée, contemplant avec plaisir ses façades classiques, sobres et régulières, percées de fenêtres pudiquement voilées. Certaines portes cochères entr’ouvertes lui laissaient apercevoir des cours pavées menant vers de nobles bâtisses antiques aux murs craquelés qu’on pouvait distinguer sous le lierre qui les recouvrait tel de longs cheveux le visage ridée d’une grande dame. D’autres dissimulaient des jardins où l’herbe folle, les chardons et les coquelicots avaient envahi les pelouses et les sentiers autrefois tracés au cordeau et dont les bassins s’étaient irrémédiablement couverts de nénuphars.

L’une d’elles, sur le trottoir opposé, l’attira, il ne sut pourquoi. À première vue, elle n’avait rien de remarquable. Était-ce la solide beauté de son chêne vieilli ou le bas relief qui y dessinait, en son centre, une tête aux traits effacés mais qui semblait le fixer du regard depuis qu’il l’avait aperçue ? Ou peut-être le fait que son entrebâillement ne permettait de voir ce qu’elle cachait à sa curiosité ? Il franchit la rue, poussa le battant et entra.

Un long couloir sombre s’étendait devant lui. Il lui fallut un long moment pour que ses yeux se fassent à la profonde pénombre dans laquelle il était dorénavant plongé, la porte s’étant silencieusement rabattue après son passage. Il commença à distinguer l’arrondi du plafond, les parois de gros moellons, et, au loin, un point lumineux – l’extrémité de cet étrange corridor, sans doute. Impossible de se rendre compte de la distance qui l’en séparait. Intrigué, il s’engagea à pas prudents sur le chemin.

L’air était frais, agréable contraste avec la chaleur qui régnait dans la ville. Le silence, comme l’obscurité, semblait profond, et ce n’est qu’au fil de sa lente progression que ses sens, d’habitude aiguisés, s’adaptaient peu à peu à ce qui l’entourait. Il perçut d’abord le sol, qu’il ne pouvait voir : ce n’était pas de l’asphalte ou de la pierre, mais une matière plus élastique, comme un tapis de feuilles mortes légèrement humides dans un sous bois en automne. L’odeur ténue qui commençait enfin à se dégager lui rappelait d’ailleurs celle de champignons qu’il lui arrivait de cueillir aux pieds des chênes et des châtaigniers de sa forêt.

De temps à autre, il entendait un bref grattement, comme celui des griffes d’un petit rongeur, rat ou souris, qui devait habiter les lieux et qui s’enfuyait à son passage ; le floc-floc régulier d’une goutte d’eau qui devait tomber du plafond ; et puis, il lui sembla entendre, provenant de très loin, un rire cristallin, un roucoulement de plaisir. Il s’arrêta et tendit l’oreille, mais le silence était retombé. Il se remit en marche, et, comme par synchronie, la voix reprit. Cette fois, c’était un babil excité ; il ne distinguait, du fait de la distance, que des bribes de mots, s’imaginait parfois les comprendre et à d’autres moments entendre une langue étrangère.

La joyeuse mélodie exerçait sur lui une fascination difficilement maîtrisable. Douce, caressante, charmeuse, elle l’attirait comme un serpent sa proie. Il lui semblait y déceler parfois un air moqueur qui le narguait, qui le mettait au défi de la rejoindre. Tout son corps était habité par l’urgence de s’en rapprocher, et son esprit par le désespoir croissant de ne pouvoir le faire : il pressait le pas, il lui arrivait même de courir, mais avait l’impression de faire du sur-place.

Le point lumineux scintillait au loin. Il en jaillissait parfois des reflets jaunes dorés, verts et ocres, puis il retrouvait l’aspect impassible d’une étoile distante et froide. À force de le fixer, l’homme commençait à halluciner : le point semblait grossir comme la lune à l’horizon certaines nuits d’été, et on pouvait imaginer voir s’y dessiner la silhouette d’une personne – était-ce la voix qui n’avait de cesse de l’attirer ? – puis il reprenait rapidement sa taille initiale. Les yeux de l’homme se brouillaient ; le point se dédoublait, puis se multipliait à l’infini, comme une suite interminable de points de suspension.

Le couloir n’en finissait pas. L’homme fatiguait. La voix continuait, imperturbable. Il se boucha les oreilles, mais il l’entendait encore, elle était dans sa tête, et la rengaine qui l’avait charmée au début le poursuivait impitoyablement comme la mélodie d’un disque rayé qu’on ne peut arrêter, qui, de splendide, en devient détestable à force de se répéter sans fin à l’identique. Épuisé, il s’arrêta pour reprendre son souffle. Ses jambes ne le portaient plus. Il se laissa tomber sur le sol accueillant et s’y allongea. Sa respiration irrégulière se calma, se ralentit, s’espaça. Dans un dernier moment de lucidité, il se sentit soulagé : il était enfin arrivé à destination, il pouvait se reposer. Puis il cessa de respirer. La voix poussa un long sanglot et se tut.

Plus tard, elle reprit son rire cristallin : un homme venait d’entrer dans le couloir.

7 octobre 2008

Syntagme

Classé dans : Récits — Miklos @ 0:03

Las estrellas de los cielos,
una y una se hacen dos.
Non tienen tanta firmeza
sigún tenemos los dos.
Balade séfarade

La place, bruyante de la circulation effrénée des véhicules qui la traversaient anarchiquement, grouillait de monde. La foule massée sur les larges trottoirs regardait passer le temps ou discutait avec véhémence. La nuit était tombée et les terrasses des cafés et des restaurants commençaient à se remplir. L’homme était un peu perdu dans ce brouhaha. Soudain, à quelques pas de lui, un sourire éclatant se matérialisa, illuminant la nuit. Deux étoiles s’allumèrent dans les yeux en amande qui semblaient, eux aussi, sourire. Il aperçut les boucles folles qui surmontaient, telle une sombre canopée, le visage clair qui se dessinait progressivement. Une voix, harmonieuse et chaleureuse, accom­pagnait la main qui se tendait accueillante, préliminaire à des gestes que ni l’un ni l’autre ne pouvaient déjà imaginer, mais auxquels ils avaient rêvé depuis des temps immémoriaux. Au fur et à mesure de leur découverte mutuelle, les bruits environnants s’estompaient, étouffés par un brouillard caressant qui les enveloppait progressivement. Ils ne s’étaient jamais vu et pourtant ne se sentaient pas étrangers l’un à l’autre. Quand, bien plus tard, ils se quittèrent, le sourire resta suspendu, attente et promesse d’un futur inéluctable.

26 avril 2008

« Mais où sont les neiges d’antan ? »

Classé dans : Récits — Miklos @ 9:08

« Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?

Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »

 
— Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, « Le Lac ».

Cela faisait trente-cinq ans qu’ils étaient mariés. Leurs trois enfants avaient grandi, étaient finalement casés, comme on dit : après de longues études, la grosse tête avait finalement décroché un poste bien rémunéré, assuré et reposant dans une administration ; sage et présentant bien, l’aînée des filles s’était mariée avec un beau parti et la cadette, la plus mignonne du lot et fort coquine, avait un train de vie qui supposait des revenus conséquents dont on ne pouvait qu’imaginer l’origine. Le père, lui, était morose et fatigué. Il avait l’impression d’avoir vécu dans une grisaille permanente, au bureau comme à la maison : les mêmes visages tristes, s’affaissant au cours des années, avaient bordé son parcours comme des portraits médiocres accrochés dans la galerie mal éclairée d’un musée vieillot. Aucun moment extraordinaire ne lui revenait à l’esprit. Quelques petites joies, une naissance ou une promotion, vite oubliées avec le retour en force du quotidien. Fatigué le soir, il n’échangeait que quelques mots – toujours les mêmes – avec sa femme, l’un et l’autre complétant dans sa tête la phrase que l’autre ébauchait ; le matin, pressé, il ne s’apercevait de sa présence que lorsqu’elle posait la cafetière sur la table.

Un dimanche, tandis qu’il feuilletait une pile de vieux magazines en regardant, d’un air absent, les images, il tomba sur une photo glissée entre les pages d’un numéro bien particulier : c’était celui de l’année de leur mariage. Le cliché suranné représentait le jeune couple alors qu’il s’avançait, riant aux éclats et des étoiles dans les yeux, vers le maire ; svelte, tout habillée de blanc, elle semblait danser ; lui, à vingt-sept ans, en costume élégant, avait l’air d’un jeune premier capable de séduire la femme la plus farouche. Il eut un coup au cœur : il se rappela alors – souvenir enfoui comme dans une profonde tombe sous le poids accumulé du temps passé – comme il l’avait aimée, comme elle avait été belle ! l’excitation qu’il éprouvait à la regarder, à la tenir dans ses bras, le plaisir qu’ils ressentaient à se raconter des n’importe quoi, à partager leurs plaisirs les plus futiles. Et toute cette joie s’était éteinte, lui sembla-t-il alors, à l’instant où le « oui » avait franchi ses lèvres. La sensation de bouleversement qui le saisit fut si puissante qu’il se retrouva littéralement transporté trente-cinq ans en arrière au moment où, encerclant la taille de guêpe de sa fiancée, il s’avançait avec elle dans la salle des mariages le long du passage qu’avaient aménagé famille et amis. Lorsque le maire lui posa la question fatidique, il répondit « non » et s’en alla.

À soixante-deux ans, après une énième rupture, il se retrouva à faire le bilan de sa vie : ses « relations » se faisaient de plus en plus courtes et rares. Nombreuses, elles lui avaient fourni une pléthore de moments grisants, mais qui commençaient à se confondre dans son esprit. Sociable, il avait des connaissances innombrables, de tous milieux. Son carnet d’adresses était très bien rempli même s’il lui arrivait de ne plus savoir à qui correspondait tel ou tel nom, voire même de se rappeler des noms de toutes les femmes qui s’étaient succédées à ses côtés. Présentant bien et faisant ce qu’il fallait pour ne pas paraître son âge, il lui arrivait encore d’être invité à des soirées enivrantes et enfumées qui se prolongeaient souvent jusqu’au petit matin, mais il se sentait seul même lorsqu’il était entouré, et ne trouvait plus aussi facilement une compagne du moment qui veuille rentrer avec lui. Il se demanda s’il avait bien fait de rompre son mariage au dernier moment pour se lancer dans une vie de célibataire, qu’il envisageait alors libre de toutes contraintes et remplie de plaisirs. La sensation de bouleversement qui le saisit fut si puissante qu’il se retrouva littéralement transporté trente-cinq ans en arrière au moment où, encerclant la taille de guêpe de sa fiancée, il s’avançait avec elle dans la salle des mariages le long du passage qu’avaient aménagé famille et amis…

6 avril 2008

Nirvana

Classé dans : Récits — Miklos @ 14:40

La maison était banale. Elle se tenait au centre des autres immeubles multifonctions qui constituaient le cœur de l’agglomération et ne s’en distinguait pas, à première vue : deux larges chemins, l’un pour les entrées et l’autre pour les sorties, ondulaient à travers un jardin de fleurs, de buissons et de haies savamment conçu pour tenter de les dissimuler l’un à l’autre et de cacher les bâtiments avoisinants, tout en donnant un air avenant aux abords. Les sentiers osculaient au seuil de l’entrée monu­mentale qui, selon l’heure de la journée, avalait ou déglutissait la foule incessante qui travaillait dans les milliers de bureaux répartis sur des dizaines d’étages de la maison ou qui empruntait les multiples lignes de trains, de trams ou d’autobus, les voitures de maître, les taxis ou les pousse-pousse qui se croisaient à toute heure dans ses sous-sols reliés les uns aux autres et à la surface par une multitude d’ascenseurs et d’escaliers roulants.

La foule savait où elle se rendait. D’ailleurs, on n’aurait pu se perdre : le signalement qui défilait sur les écrans disposés en hauteur indiquait non seulement où l’on se trouvait mais quelle direction emprunter pour attendre tel ou tel autre passage, information qui s’adaptait quasi instantanément aux destinations, somme toutes assez semblables à un moment donné, de chacun des individus qui composait cette marée humaine. On ne pouvait se croiser dans les couloirs : tout le monde circulait dans le même sens. Les plus pressés passaient à gauche, laissant loin derrière eux ceux qui marchaient plus lentement. De loin en loin, des renfoncements se dessinaient dans la paroi de droite ; ils étaient équipés d’un petit siège qui se déployait automatiquement lorsqu’une personne s’en rapprochait et lui permettait de s’asseoir pendant quelques instants, avant de se replier automatiquement pour l’inciter à reprendre son chemin.

La foule avançait sans faire de bruit : les revêtements du sol et des parois, la hauteur et la forme des plafonds, tout était calculé pour absorber les sons. Des hauts parleurs invisibles diffusaient une agréable musique de fond ; on aurait dit que la maison chantonnait, le matin avec plus d’entrain comme pour donner du cœur à l’âme de ceux qui la traversaient, et le soir apaisante pour aider à oublier les tensions de la journée. Personne ne se parlait, ou alors un quidam chuchotait brièvement un mot à l’oreille de son voisin, comme s’il craignait d’être pris en faute. Pourtant, ce n’était pas explicitement interdit, mais il en était ainsi. Quand un bébé pleurait ou un enfant éclatait d’un rire cristallin, l’adulte qui l’accompagnait le reprenait discrètement tout en plaçant la tétine de l’un, en redressant le casque du baladeur de l’autre.

Bien que rare, un incident pouvait avoir lieu : une personne hésitait ou s’arrêtait en plein milieu du chemin, trébuchait ou tombait prise de malaise, ce qui altérait la fluidité de la circulation tel un caillot dans une veine ; un groupe d’adolescents, qui n’avait pas été repéré par les myriades d’yeux qui surveillaient les issues et les passages, se retrouvait en un lieu donné, pour y faire soudain demi-tour et remonter à contre courant, comme un reflux gastrique, un couloir un peu plus vide que d’autres ; l’horloge déréglée d’un écran lui faisait afficher le matin une information vespérale, avec pour effet immédiat la désorientation spatio-temporelle des passants. La maison s’en apercevait sur le champ et le signalait au centre de surveillance. Celui-ci dépêchait un petit groupe d’intervention tout de blanc vêtu – les mauvais esprits les appelaient les leucocytes – qui utilisait les boyaux privés pour atteindre rapidement le lieu de l’occlusion, en éliminer la cause qu’ils emportaient avec eux, et restaurer le flux normal. Dans le cas de deux incidents simultanés, la maison isolait entièrement l’une des zones affectées par des parois amovibles qui émergeaient des murs et en coupaient toutes les issues, le temps que son commando ait réglé l’autre problème et puisse s’attaquer à celui-ci.

Une rumeur tenace prétendait que l’équipe de maintenance était constituée de personnes que la maison prélevait régulièrement à la foule qui la fréquentait : des portes dérobées s’ouvriraient dans un mur lorsque la foule était particulièrement dense ou quand il n’y avait qu’un passant dans un couloir, et un homme, de préférence jeune et en bonne santé disparaîtrait, comme aspiré dans l’un de ces pores qui se refermait tout aussitôt. Mais quelle que soit la crainte diffuse qu’elle inspirait, on ne pouvait éviter d’emprunter la maison.

Lorsqu’un nouveau gouvernement mit fin aux services publics dans un souci d’économie, les transports publics disparurent du jour au lendemain. La multitude d’initiatives privées qui visaient à s’accaparer ce secteur juteux, laissé sans aucun contrôle ni régulation, fut la cause d’un tel désordre que ce fut la raison d’être même de la ville qui s’en trouva affectée. L’exode urbain fut tout aussi rapide que celui de 1940. La maison s’était vidée de son sang, et pourtant, elle vivait toujours. Auto-alimentée, elle continuait à regarder, de ses mille yeux aveugles, ses couloirs vides qu’elle éclairait toujours en chantonnant inlassablement les mêmes mélodies. Son équipe de maintenance s’était amenuisée faute de renforts ; ses membres, des vieillards tremblotant aux cheveux blancs, n’attendaient plus que la mort dans le central de surveillance : faute de public, il n’y avait plus d’incidents. La maison n’avait plus besoin d’eux : un jour, elle élimina ceux qui restaient, ce qui lui évitait d’avoir à assurer leur subsistance. Elle avait enfin atteint un état de perfection : dans le vide absolu qui la comblait, plus rien ne changerait, plus jamais.

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