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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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1 janvier 2013

Au gui l’an neuf !


Statue Au-gui-l’an-neuf au jardin des Tuileries.
(Source : Ministère de la Culture – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine –
diffusion RMN)

Le baron Jérôme Pichon (1812-1896) a été un grand amoureux – et collectionneur – de livres, ce qu’il a exprimé dans une lettre à Georges Vicaire :

Depuis ma plus tendre jeunesse, j’ai aimé, adoré les livres ; et, comme tout homme qui aime, j’ai tout aimé d’eux, le fond et la forme. Plus tard, j’ai appris à apprécier leur reliure et leur provenance. Quel charme de tenir dans ses mains un livre élégamment imprimé, revêtu d’une reliure contemporaine de son apparition, donnant la preuve, par un signe quelconque, qu’il a appartenu à un personnage illustre ou sympathique, et de penser qu’en touchant ce volume qu’il a touché, lu, aimé, on entre avec lui dans une mystérieuse communion.

Il n’est donc pas étonnant qu’il ait été élu président de la Société des bibliophiles françois en 1844 et réélu chaque année jusqu’en 1894, où il se retira pour raisons de santé… Cette société a tenu ses assises dans la bibliothèque ou les salons de l’hôtel de Lauzun, que Pichon avait acheté en 1842. C’est peu dire que le quartier n’était pas à la mode, voici ce qu’il en dit en 1885 :

J’achetai ma maison du quai d’Anjou, je pourrai dire à la risée presque universelle comme pour le Petrone. Pouvait-on aller demeurer à l’Île Saint-Louis ! Et comment meubler une pareille maison ! Mais je laissai dire et je poursuivis mon chemin. On vint chez moi par curiosité, puis on trouva qu’après tout on pouvait vivre à l’Île Saint-Louis, puis après m’avoir blâmé, on me loua, on me vanta et… il y a 43 ans que j’y suis.

Son intérêt pour la demeure lui venait-il de son grand-père maternel, le célèbre architecte Brongniart ? On pourra lire d’autres détails intéressants sur sa vie et son œuvre dans la Notice qu’a écrite Georges Vicaire après le décès de Pichon.

Les deux chansons ci-dessous sont de circonstance : ce sont des aguillenneufs (ou anguilaneu, auguilaneuf, a(n)guillaneuf, (a)guillanné(e)…), tirés de son ouvrage Noëls de Lucas le Moigne, curé de Saint-Georges du Puy la Garde en Poitou, publiés sur l’édition gothique par la Société des Bibliophiles françois. On y a joint les Noëls composés (vers 1524) par les prisonniers de la Conciergerie et [de] deux Aguillenneufs tirés du recueil des Noëls du Plat d’argent. À Paris, imprimé par Ch. Lahure avec les caractères de la Société des Bibliophiles françois, MDCCCLX, in-16. IX-XVI et 172 pp. Tiré à 29 exemplaires pour les membres de la Société, plus 2 exemplaires pour le dépôt légal.

Ces Noëls étaient bien plus coquins – l’époque le voulait, le permettait – que leur nom ne le laisserait supposer à nos contemporains. En voici quelques titres (dont le sens doit avoir aussi changé avec le temps, mais on ne peut s’empêcher de rêver) :

– Ung petit coup en attendant.

– Crac, crac, jamais ne m’aviendra.

– Le branle de Saumur.

– Alons, alons, gay.

– Le mignon qui va de nuyt.

– Monsieur vault bien madame.

– Tire tes chausses, Guillemette.

– Mon cueur joliet, fringue sur la rose.

– Sy j’ayme mon amy.

– Amours, mauldit soit la journée.

– En contemplant la beaulté de ma mye.

Quant à Nicolas le Moigne, (ou Lemoigne), c’était un intéressant personnage. Voici ce qu’en disent Henri Lemaître et Henri Clouzot, dans leur préface à Trente noëls poitevins du xve au xviiie siècle (Niort et Paris, 1908) :

Le plus ancien de ces poètes populaires, Lucas Lemoigne, curé de Saint-Georges et de Notre-Dame-du-Puy-la-Garde en Poitou, ne nous a laissé que son nom. Encore n’est-il pas certain qu’il n’ait pas pris un pseudonyme, comme Jean Daniel, l’organiste d’Angers, qui signait Mitou. Dans ce cas, nous n’hésiterions pas à reconnaître dans ce curé de Saint- Georges, le « vieux oncle, seigneur de Saint-Georges, nommé Frapin », qui selon Rabelais avait « faict et composé les beaux et joyeux Noels en langage poictevin ». Guil. Frapin, personnage véritable, était réellement grand oncle de l’auteur de Pantagruel, puisque la grand’mère maternelle de Rabelais, Andrée Pavin, s’était remariée à un Frapin. Il vivait à la fin du xve siècle, ce qui correspond assez bien à l’allure générale du recueil. Le ton fort gaillard de certaines pièces suffirait à expliquer qu’il n’ait pas publié l’ouvrage sous son nom.

[Aguillenneuf]

Nous sommes bons compaignons,
Qui venons a vostre porte,
Sans que nully se deporte,
Tous jours irons de mieulx en mieulx,
Et chantons tous aguillenneuf.
Libraires et imprimeurs
Nous sommes tous d’une sorte,
Qui bien bouvons des vins meurs.
Mais que force on en aporte,
Faictes nous ouvrir la porte
A ceste vieille d’an neuf.
Et donnez-nous Aguillenneuf.

Si avions force ducatz
Et des nobles à la rose,
Point ny chanterions si bas,
Chascun de nous dire l’oze.
Vostre bource soit descloze ;
Donnez-nous ennuyt d’aneuf,
Nous en dirons : Aguillenneuf.

Nous ne viendrons de cest an :
Faictes la distributive ;
Que Dieu vous garde de malan !
Qui pour la viveos iniveos.
Nous crirons tous à voix vives,
A plein gosier franc et neuf :
Donnez-nous tous Aguillenneuf !

Aguillenneuf
Sur le chant Puisqu’en amours

Aguilleneuf, de cœur joyeulx,
Tous ensemble l’on vous demande
Plaine d’une bourse d’escus vieulx ;
Nous les prandrons, et sans amende,
Pour resjoyr toute la bende :
Si vous plaist de les mectre en jeu,
Nous en dirons : Aguillenneuf.

Nous sommes plusieurs compaignons
Assemblez et d’une alliance,
Qui tous deliberé avons
De tresbien garnir nostre pance.
S’il vous plaist, vous ferés l’advance,
Car nous n’avons pas, par grant adveu,
Puis nous dirons : Aguillenneuf.

Parquoy n’avons cause de rire :
Donnez-nous poulles ou chapons,
Esclairez près pour nous conduyre ;
Donnez de quoy rostir ou frire,
Ou ung jambon pour mettre au feu :
Nous en dirons : Aguillenneuf.

D’andouilles point nous ne voulons,
Nous ne ferons pas grans prieres :
Pour mieulx faire, nous laissons :
Gardés-les à vos chamberieres ;
Frotés-leurs-en bien le darriere,
Et vous aurés partie on veu ;
Puis nous en dirons : Aguillanneuf.

Adieu, filles aux blancs tetins,
Et frisquettes chamberieres ;
Que d’andouilles et gros boudins
L’on vous puisse faire crouppieres !
Vous en seriez beaucoup plus fieres
Quant vous auriez senty le jeu ;
Et donnés-nous Aguillanneuf.

Amen.

29 décembre 2012

Dames du temps jadis

Classé dans : Littérature, Musique, Photographie — Miklos @ 1:27

Dictes moy, où, en quel pays
Est Flora la belle Romaine,
Archipiada, ne Thais
Qui fut sa cousine germaine ?
Écho parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière, ou sus estan
Qui beaulté eut trop plus que humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la tressage Heloïs ?
Pour qui fut chastré (& puys moyne)
Pierre Esbaillart à Sainct Denys
Pour son amour eut cest essoyne.
Semblablement où est la Royne,
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en ung sac en Seine,
Mais où sont les neiges d’antan ?

La Royne blanche comme ung lys
Qui chantoit à voix de sereine,
Berthe au grand pied, Bietris, Allys,
Harembouges qui tint le Mayne,
Et Jehanne la bonne Lorraine
Que Angloys bruslèrent à Rouen
Où sont-ilz, vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince n’enquérez de sepmaine
Où elles sont, ne de cest an,
Que ce refrain ne vous remaine
Mais où sont les neiges d’antan ?

François Villon, Ballade des dames du temps jadis


2 décembre 2012

Des passions

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 0:32

«La passion, suivant Zénon, est un mouvement irrationnel con­trai­re à la nature de l’âme, ou un penchant déréglé. Hécaton, dans le traité des Passions, et Zénon, dans le traité qui porte le même titre, ramènent à quatre classes les passions principales : la tristesse, la crainte, le désir, la vo­lup­té. Ils regardent les passions comme des jugements ; —Chrysippe émet for­mel­le­ment cette opinion dans le traité des Passions.— Ainsi l’avarice est la croyance que l’argent est chose bonne et honnête ; de même pour l’ivrognerie, l’intem­pé­rance et le reste.

La tristesse est une contraction irra­tion­nelle de l’âme ; elle comprend plusieurs autres passions plus par­ti­cu­lières : la pitié, l’envie, la rivalité, la ja­lou­sie, l’affliction, l’angoisse, l’in­quié­tude, la douleur et l’abattement. La pitié est la tristesse qu’on éprouve à la vue d’un malheur qu’on ne croit pas mérité ; l’envie une tristesse qu’inspire le bonheur d’autrui ; la rivalité est la tristesse qu’on éprouve de voir un autre en possession de ce qu’on désire ; la jalousie, une tristesse qui naît de ce que les avantages dont on jouit sont partagés par d’autres ; l’affliction, une tristesse accablante ; l’angoisse, une tristesse poignante, accompagnée d’embarras et d’incertitudes ; l’inquiétude, une tristesse que la réflexion ne fait qu’entretenir ou accroître ; la douleur, une tristesse accompagnée de souffrance ; l’abattement, une tristesse aveugle, dévorante, qui empêche de faire attention aux objets présents.

La crainte est la prévision d’un mal. Elle comprend la frayeur, l’appréhension, la confusion, la terreur, l’épouvante et l’anxiété : frayeur, crainte avec tremblement ; confusion, crainte de la honte ; appréhension, crainte d’une peine future ; terreur, crainte produite par la vue d’une chose extraordinaire ; épouvante, crainte accompagnée d’extinction de voix ; anxiété, crainte d’un objet inconnu.

Le désir est une tendance aveugle qui comprend le besoin, la haine, l’obstination, la colère, l’amour, la rancune, l’emportement. Le besoin est un désir non satisfait, séparé pour ainsi dire de son objet, aspirant à le saisir, et faisant pour cela de vains efforts. La haine est le désir de nuire à quelqu’un, désir qui croît et se développe incessamment ; l’obstination est le désir de faire prévaloir son opinion ; la colère est le désir de châtier celui par lequel on se croit lésé injustement ; l’amour est un sentiment que n’éprouve point un esprit élevé, car c’est le désir de se concilier l’affection uniquement par le moyen de la beauté extérieure. La rancune est une colère sourde, invétérée, et qui épie le moment ; elle est décrite dans ces vers :

Aujourd’hui il concentre sa bile, mais intérieurement il nourrit son ressentiment et médite sa vengeance*Homère, Illiade, I, 81 et 82.

L’emportement est la colère au début.

La volupté est un transport aveugle de l’âme en vue d’un objet qui paraît désirable. Elle comprend la délectation, la malveillance, la jouissance, les délices. La délectation est une volupté qui pénètre et amollit l’âme par l’intermédiaire de l’ouïe ; la malveillance est la volupté qu’on ressent du malheur d’autrui ; la jouissance est une sorte de renversement de l’âme, une inclination au relâchement ; les délices sont l’énervement de la vertu.

De même que le corps est sujet à des maladies de langueur, comme la goutte et les rhumatismes, de même aussi on trouve dans l’âme des langueurs particulières, l’amour de la gloire, l’attachement aux plaisirs, etc. La langueur est une maladie accompagnée d’épuisement, et, pour l’âme, la maladie est un attachement violent à un objet qu’on regarde à tort comme désirable. Le corps est aussi exposé à certains désordres accidentels, comme le rhume, la diarrhée ; il en est de même de l’âme : il se produit en elle des penchants particuliers, l’inclination à l’envie, la compassion, l’amour de la dispute et d’autres tendances semblables.

Parmi les principes affectifs de l’âme, il en est trois qu’ils déclarent bons : la joie, la circonspection et la volonté. La joie est opposée à la volupté ; elle est un élan rationnel de l’âme ; la circonspection est opposée à la crainte : c’est une défiance fondée en raison ; ainsi le sage ne craint pas, mais il est circonspect. La volonté est opposée au désir en ce qu’elle est réglée par la raison. De même que les passions premières en comprennent plusieurs autres, de même aussi, sous ces trois affections premières, se placent des tendances secondaires : ainsi à la volonté se rapportent la bienveillance, la quiétude, la civilité, l’amitié ; à la circonspection, la modestie et la pureté ; à la joie, le contentement, la gaieté, la bonne humeur. »

Diogène de Laërte, Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité, liv. VII, chap. I. « Zénon ». Trad. par Charles Zevort. Paris, 1847.

19 novembre 2012

Le Pont Neuf

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 9:49


Paris années 1980.

«Pourquoi Paris voit-il affluer dans son sein une foule immense accourue, non seulement des deux bouts de la France, mais nous dirons presque des deux bouts de l’univers ? À cela, il y a une réponse toute simple : c’est que les écoles y attirent les étudiants ; la cour et sa faveur, les ambitieux et les solliciteurs de places ; les jeux, les spectacles de toutes sortes, les hommes de joie et de plaisirs ; ses monuments, ses édifices, les curieux et les voyageurs ; ses académies, ses musées, les savants et les artistes ; c’est qu’enfin cet immense concours de gens de toute sorte fait espérer une facile fortune aux marchands de toute espèce, qui y abondent ; bien plus, aux intrigants de tout sexe et de toute condition, qui y fourmillent. Mais pourquoi Paris est-il si cher à ses enfants ? Pourquoi le Parisien ne peut-il jamais s’arracher de ses murs, et, au contraire de César qui préférait être le premier dans un village que le second dans Rome, préfère-t-il être, lui, le second, le centième dans Paris que le premier à… Brives-la-Gaillarde, par exemple. Est-ce parce que cette pensée consignée dans les vers de Boileau,

Paris est pour un riche un pays de Cocagne

et pour le pauvre prolétaire un véritable enfer, n’est plus vraie aujourd’hui ? Est-ce parce qu’aujourd’hui il y a à Paris des spectacles et des plaisirs à bon marché, des restaurants à bon marché, des bibliothèques à bon marché, des musées à bon marché, comme le Musée pour rire, par exemple ; toutes sortes de choses enfin à bon marché, excepté le pain et les tailleurs ? Est-ce parce que non seulement il y a, dans la ville et pour tout le monde, de belles places, de beaux jardins, de belles promenades où l’on peut respirer un air pur et se chauffer au soleil, ou s’abriter sous d’épais ombrages ? Est-ce enfin parce que, si tout cela ne suffit pas, il y a maintenant à Paris des voitures à vapeur et des chemins de fer qui, pour 75 centimes, conduisent dans d’autres palais, dans d’autres jardins, dans des forêts même, qui sont tous semés autour de Paris, comme un beau feuillage entourant une belle rose ? Est-ce tout cela, dites-moi, qui fait que Paris est si cher aux Parisiens ; que, loin de Paris, point de bonheur pour lui, point de joie, point de plaisir, point de vie. C’est peut-être parce que nulle part, comme à Paris, on ne trouve une si ample collection d’originaux de toute espèce et de toutes nations qui viennent s’y faire stéréotyper, daguerréotyper ! Non. Tout cela y est bien pour quelque chose, sans doute ; mais il est un autre sentiment, je crois, qui attache le Parisien à Paris, et c’est à ce sentiment que nous répondons en publiant le Paris Daguerréotypé ; c’est qu’avec tout cela, à chaque place, à chaque rue, à chaque maison, presque à chaque pavé, se rattache un souvenir de l’histoire de nos pères, de l’histoire de Paris, qui n’est, ni plus ni moins, que l’histoire de France. Donnez-moi une parcelle grande comme la main, une pierre de la plus petite maison, et je vous parie qu’à cette pierre est attaché un souvenir, une histoire qui vous intéressera ; parce que, depuis vos premiers ancêtres, cette histoire vous est arrivée de bouche en bouche, qu’on vous a bercé avec, et que le souvenir de votre enfance est mêlé avec son souvenir.

Prenons une bien petite place dans cet immense espace qu’on appelle Paris, une place qui en occupe bien peu, le terre-plein du Pont-Neuf, et voyons ce qui peut se rattacher de souvenirs à cet étroit emplacement.

Il n’y avait pas encore de Pont-Neuf, on n’y pensait même pas encore, que là se passait un événement qui ne s’est jamais oublié, et qui inspirait, il n’y a pas encore de cela bien longtemps, à un de nos auteurs modernes, une tragédie : la Mort des Templiers. Oui, c’est à cette place que fut élevé, en 1313, le bûcher où périt Jacques Morlay, grand maître de l’ordre des Templiers ; c’est du haut de ce bûcher qu’il jetait au roi de France, son bourreau, cette terrible assignation à laquelle il fut forcé de se rendre :

« Je t’attends dans un an au tribunal de Dieu, lui disait-il. » Et, un an après, Philippe-le-Bel y comparaissait pour répondre de cette terrible exécution.

Mais qu’ai-je besoin d’aller chercher des souvenirs avant que le Pont-Neuf existât. Prenons-le déjà loin de sa naissance ; ne nous occupons même que de cette statue de Henri IV qui se trouve juste devant vous au sortir de la place Dauphine, et ne racontons que son histoire ; elle est assez curieuse.

Ferdinand, grand duc de Toscane, fit couler en bronze un cheval colossal dans le dessein de le faire surmonter de son effigie. Jean de Boulogne, élève de Michel-Ange, fut chargé de ce travail. Ferdinand mourut sans que le cheval eût encore de cavalier. Côme II, son successeur, offrit à Marie de Médicis, alors régente de France, ou accorda à sa demande ce cheval de bronze, et le fit restaurer et embarquer sur un vaisseau à Livourne. Ce vaisseau traverse la Méditerranée, longe les côtes de France, et (un mauvais génie poursuivait sans doute le cheval) vient échouer sur les côtes de Normandie. C’était en 1613. Le pauvre cheval resta un an au fond de la mer. Enfin on l’en retira en 1614. Il fut transporté au Havre, et de là remonta les bords fleuris de la Seine jusqu’à Paris, où on le reçut en grande cérémonie. Pendant son voyage cependant, on s’était empressé de lui élever un beau piédestal, dont le roi avait posé la première pierre. On l’y plaça en grande pompe, en attendant que le cavalier qui devait le monter fût coulé ; mais cette attente fut si longue, qu’on s’habitua à le voir sans cavalier, et que, longtemps même après que la statue de Henri IV y fut placée, on appelait encore le monument le Cheval-de-Bronze.

Ce monument élevé à la place d’un bûcher, il fallait qu’il en vît encore un à ses pieds. Ce fut devant cette statue de Henri IV que furent livrés aux flammes les restes défigurés du maréchal d’Ancre, traîné dans les rues, déchiré par des forcenés.

Alors, aux quatre coins du piédestal, s’élevaient des trophées d’armes, aux pieds desquels gémissaient en effigie des guerriers vaincus et garrottés. Ces trophées servaient de cachette et de lieu d’affût aux nombreux voleurs qui désolaient Paris en général et le Pont-Neuf en particulier ; et comme dans ce temps il n’y avait pas que les voleurs qui volaient, que c’était un plaisir pour les gentilshommes de ce temps, Henri IV abrita quelquefois, sous son cheval tutélaire, sans doute en récompense des services passés, un descendant de sa bonne noblesse, en occupation tant soit peu flibustière. A la fin du règne de Louis XIII, Gaston, duc d’Orléans, prenait plaisir, après avoir fait la débauche, à s’embusquer sur le Pont-Neuf et à dépouiller les passants de leurs manteaux. On lit dans les Mémoires de Rochefort que ce prince et sa joyeuse compagnie ayant enlevé, pendant la nuit, cinq ou six manteaux aux passants, quelques personnes volées allèrent se plaindre. Les archers arrivèrent. A leur approche, les nobles voleurs prirent la fuite. Parmi les complices du prince, on distinguait le comte d’Harcourt, le chevalier de Rieux et le comte de Rochefort. Ces deux derniers, réfugiés vers la statue de Henri IV, grimpèrent sur son cheval. Le chevalier de Rieux, effrayé, voulut en descendre : il pose les pieds sur les rênes de bronze ; elles cèdent sous son poids, il tombe et pousse des cris qui attirent les archers. Ceux-ci le forcent à se relever, et obligent le comte de Rochefort, qui se tenait derrière le dos de Henri IV, à en descendre. Ils furent conduits dans les cachots du Châtelet, d’où ils ne purent sortir qu’avec de puissantes protections.

J’ai peine à croire que, même sans ces puissantes protections, le peuple eût laissé condamner des gens qui avaient voulu se mettre, même un seul instant, sous la sauvegarde d’Henri IV, son protégé à lui, d’Henri IV, qui devait faire mettre la poule au pot à tous ses sujets. Il m’a semblé, en lisant son histoire, qu’il prenait d’étranges moyens pour arriver à un tel but ; mais enfin n’importe. Henri IV est un roi tellement populaire que sa statue avait échappé à la révolution de 1789 ; bien mieux, en 1790, le piédestal de la statue fut rouvert d’une décoration représentant un rocher ; la statue semblait avoir ce rocher pour support ; pendant trois jours, il y eut des concerts, des hymnes nationaux, des danses ; on forçait les passants à s’agenouiller devant l’image révérée. Vinrent les guerres de 1792. Le peuple ne pouvait mieux faire, pour chasser l’étranger, que de s’adresser à Henri IV. Il fut métamorphosé en canon. Refondu et replacé en 1818, il n’a rien perdu de sa popularité. En 1830, un homme monta sur la statue pour mettre un drapeau tricolore dans la main de Henri IV, et lui dit, dans un langage énergique, et faisant allusion aux ordonnances de juillet : « C’est pas toi, mon brave homme, qu’aurait fait de ces boulettes-là. » Du reste, si vous voulez vous convaincre pleinement de l’amour du peuple pour Henri IV, approchez-vous, et vous lirez sur le piédestal, si toutefois vous savez le latin, que ce monument a été rétabli au moyen d’une souscription dont le montant a été fourni par des citoyens de toutes les classes. Ce que vous n’y verrez pas, c’est que cette souscription produisit des sommes immenses qui excédèrent les frais d’exécution, et qu’on ne sait ce qu’est devenu cet excédent ; et si tout cela ne vous intéresse pas non plus que les deux bas-reliefs du piédestal, représentant, l’un l’entrée de Henri IV à Paris, l’autre Henri IV faisant passer du pain aux Parisiens par-dessus les murailles, passez vous-même derrière la statue, tournez-vous vers le Pont-Royal, et vous aurez l’un des plus beaux points de vue qu’on ait à Paris.

De ce côté, vous pouvez embrasser la moitié de Paris qui s’étend le long de la Seine ; à droite, votre œil, arrêté par la galerie du Louvre, par la longue galerie des Tuileries, ira se perdre dans l’épais feuillage de la terrasse du bord de l’eau ; à gauche, quand vous aurez quitté le coin de la Monnaie et le palais de l’Institut, vous aurez, au lieu d’une ligne longue et presque régulière, comme celle de l’autre côté, une foule de maisons hautes, basses, saillantes, rentrantes, brillantes, obscures, sur lesquelles votre œil pourra ricocher à son aise, jusqu’à ce qu’il ait atteint le point extrême, le sommet de la Chambre-des-Députés. Entre ces deux bras de bâtiments, qui enferment le fleuve, vous pourrez à loisir suivre son tranquille courant et passer avec lui sous les mille arcades de ses ponts, ou, faisant exécuter à votre regard un exercice gymnastique, le faire sauter du pont des Arts au pont des Saints-Pères, du pont des Saints-Pères au Pont-Royal, et de là enfin, par un saut puissant, l’envoyer s’abattre sur les collines de Meudon, qui viennent enfermer ce tableau, où la lumière se joue de mille manières. Puis, ramenant votre regard sur le bassin qui s’étend à vos pieds, vous pourrez le reposer sur le petit jardin des bains Vigier, qui couronne si heureusement la pointe extrême de l’île Notre-Dame, formant à la statue d’Henri IV comme un piédestal de verdure.

Si maintenant, tournant le dos au spectacle qui vous occupait tout à l’heure, vous reportez vos yeux de l’autre côté, vous embrasserez, en suivant les deux bras de la Seine, l’autre moitié de Paris. »

Aug. Auvial, « Le Pont Neuf », in Paris et ses environs reproduits par le daguerréotype, sous la direction de M. Ch. Philipon. Paris, 1840.


Pont Neuf pris du quai Conti. In Paris Daguerréotypé, 1840.
Cliquer pour agrandir.

10 novembre 2012

Portraits arméniens : femmes.

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 22:55


Gohar. Yerevan (Arménie).
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«Quelque idée que j’eusse de la beauté des Syriennes, quelque image que m’ait laissée dans l’esprit la beauté des femmes de Rome et d’Athènes, la vue des femmes et des jeunes filles arméniennes de Damas a tout surpassé. Presque partout nous avons trouvé des figures que le pinceau européen n’a jamais tracées, des yeux où la lumière sereine de l’âme prend une couleur de sombre azur, et jette des rayons de velours humides que je n’avais jamais vu briller dans des yeux de femme ; des traits d’une finesse et d’une pureté si exquises , que la main la plus légère et la plus suave ne (pourrait les imiter, et une peau si transparente et en même temps si colorée de teintes vivantes, que les teintes les plus délicates de la feuille de rose ne peuvent en rendre la pâle fraîcheur ; les dents, le sourire, le naturel moelleux des formes et des mouvements, le timbre clair, sonore, argentin de la voix, tout est en harmonie dans ces admirables apparitions ; elles causent avec grâce et une modeste retenue, mais sans embarras et comme accoutumées à l’admiration qu’elles inspirent ; elles paraissent conserver longtemps leur beauté dans ce climat qui conserve, et dans une vie d’intérieur et de loisir paisible , où les passions, factices de la société n’usent ni l’âme ni le corps.

Alphonse de Lamartine, Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient 1832-1833, ou, Notes d’un voyageur. Stuttgart, 1839.


Ruzan Tonoyan. Yerevan (Arménie).
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«Les femmes arméniennes sont célèbres en Orient par leur beauté ; elles ont à la fois quelque chose du type grec et juif. Leur taille svelte et élancée, la vivacité de leurs larges yeux noirs couronnés de longs cils arqués, l’épaisseur de leur chevelure d’ébène, que relève un teint pâle et mat, en font des modèles de grâce et de perfection qui rappellent les statues antiques. À cette beauté extérieure se mêlent les charmes et les agréments de l’esprit que leur donne l’éducation de famille […]. » — M Boré, Arménie. Paris, 1838.


Tresses, frisottis et natte. Khor Virap (Arménie).
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«[Les] cheveux [des Arméniennes] sont assemblez en une tresse, à laquelle elles en ajoûtent encore d’autres, pour en faire une longue queuë enfermée dans un étuy de velours ou de satin en broderie qui leur pend par derrière au dessous de la ceinture. Celles qui sont riches se parent de quantité de joyaux, & j’ay dit ailleurs quel est l’ornement des femmes dans les Royaumes de Lar & d’Ormus. » — Les six voyages de Jean Baptiste Tavernier, Écuyer Baron d’Aubonne, en Turquie, en Perse et aux Indes pendant l’espace de quarante ans, & par toutes les routes que l’on peut tenir : accompagnez d’observations particulières sur la qualité, la religion, le gouvernement, les coûtumes & le commerce de chaque païs, avec les figures, le poids, & la valeur des monnoyes qui y ont cours. Paris, 1678.

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