Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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30 septembre 2010

Une nouvelle salle de concert à Paris

Classé dans : Actualité, Architecture, Musique, Photographie — Miklos @ 19:21

« Plus de deux mille personnes assistaient avant-hier à l’ouverture de la nouvelle salle de concert, construite pour M. Musard et ses exercices musicaux. Placée à l’extrémité de la rue Vivienne, près du boulevart, cette salle joint à l’avantage de sa position l’élégance de ses ornemens, l’éclat de ses peintures; c’est un palais de fées, dont la musique est le principal enchantement. Ouvertures, morceaux dramatiques, quadrilles, solos, concertantes, galops, tel est le brillant répertoire que M. Musard a fait exécuter par son orchestre habile et nombreux. Doit-on moins apprécier toutes ces merveilles en apprenant que l’on en peut jouir chaque soir pour vingt sous ? » — Revue de Paris, 1836.

Les débats à propos du besoin d’une nouvelle salle de concert à Paris ne datent pas d’hier, et les grandes manœuvres annoncées en 2006 sont loin d’être achevées, c’est le moins qu’on puisse dire : le studio 104 de Radio France (à ne pas confondre avec le CENTQUATRE, qui, de son côté, « peinait à trouver son public et son souffle », selon Télérama), plus connu sous le nom de salle Olivier Messiaen, voit sa fin annoncée, tandis qu’un nouvel auditorium, destiné à remplacer les studios 102 et 103, est en cours de construction.

De son côté, le chantier de la Philharmonie, à la Cité de la musique, est en panne, selon le Parisien (si c’est du fait de l’État, les deux autres partenaires ne devraient pas être si mécontents, in petto, de ne pas avoir à verser leur obole, en ces temps de crise).

La salle Pleyel, elle, a bien rouvert en 2006 et propose une foison de concerts où chacun pourra y trouver son compte, du classique au jazz, au rock et électro, à la chanson et aux musiques du monde. Après de rocambolesques aventures, elle est devenue la propriété de la Cité de la musique en juin 2009. Le Parisien qui rapporte ces événements clôt son article par une phrase quelque peu sibylline.

Et puisque l’on parle chantiers musicaux, celui de la Gaîté lyrique (qui a échappé à un sort autrement gay) devrait finalement s’achever d’ici au printemps 2011, selon le Figaro (qui annonçait en 2008 la fin du chantier pour novembre 2009).

Amateurs de musique, ne désespérez pas : une nouvelle salle vient de s’ouvrir à coût zéro devant le centre Pompidou. Comme on peut le constater ci-dessous, s’y sont donnés récemment deux récitals de piano. Gratuits, même pas les vingt sous qu’on payait à la nouvelle salle de la rue Vivienne. Les concerts y sont tout aussi variés que dans les autres lieux : piano, mais aussi violon, flûte, cuivres, didjeridoo, percussions et électronique (hyper)amplifiées, solistes, groupes, danseurs, acrobates… Une vraie cour des miracles musicaux !


 

26 septembre 2010

L’ange de l’histoire contemple de curieux retournements

Nihil novi sub sole. — Ecclésiaste 1:9.

« J’ai vu deux révolutions politiques à l’âge de quarante ans que j’ai aujour­d’hui. J’en verrai au moins encore une, et il est probable que je dirai après la troisième ce que j’ai dû dire après les deux autres : “On n’attaque pas les abus pour les renverser, mais pour les conquérir. Plus ça change, plus c’est la même chose.” » — Alphonse Karr, « Lettre LV », Voyage autour de mon jardin, 1861.

Le progrès est un concept qui implique un processus linéaire d’une part – aujourd’hui est mieux qu’hier, demain on vivra mieux qu’aujourd’hui et le bonheur individuel est à portée de la main –, et une cassure d’autre part – le passé est un handicap qui empêche d’avancer, il faut se débarrasser de ce qui nous encombre. Comme l’avait constaté Schumpeter (et d’autres avant lui), l’économie libérale est fondée sur la « destruction créatrice », terme curieux s’il en est : cette création s’imagine donc, d’une certaine façon, comme émergeant de ruines voire du rien, à l’instar du big bang divin : le neuf est forcément mieux, et l’obsolescence forcée de ce qui le précède force ainsi à l’acquérir. Ainsi va – ou court – le monde, ou du moins un certain monde.

Il est indéniable que l’homme fait certaines avancées dans la connaissance. Prenons les mathématiques par exemple : la récente démonstration du théorème de Fermat quelque 350 ans après sa formulation ou celle de la conjecture de Poincaré, mais aussi les contributions de ce domaine vraiment théorique à la physique moderne, elle-même en recherche d’une théorie unificatrice qui permettrait d’expliquer en un forma­lisme – mathé­matique – unique les quatre forces fonda­mentales (électro­ma­gnétique, gravi­ta­tionnelle, nucléaire forte et nucléaire faible). L’homme explore l’infi­niment grand et l’infi­niment petit ; il carto­graphie l’univers toujours plus lointain et étudie son histoire depuis la nuit des temps, il cartographie la Terre bien mieux – mais moins poétiquement – que nos ancêtres, et en photographie tous les recoins (y compris l’intérieur de nos maisons) au sol ou d’en-haut, sans pourtant pouvoir éviter son réchauffement qu’il continue de causer, il cartographie le corps humain, … La médecine ? on ne compte plus les découvertes qui ont indubitablement révolutionné la santé, du moins pour ceux qui y ont accès : de la pénicilline aux rayons X, de l’aspirine aux prothèses les plus ingénieuses, de l’hygiène et de la prévention à la chirurgie non invasive… Mais qualité de vie rime-t-elle toujours avec durée de vie ?

Justement, question qualité : la couleur et la forme parfaites d’un fruit ayant subi plus d’une vingtaine de « traitements », pallient-elles la perte indéniable des saveurs si distinctives et affirmées – l’oignon et la tomate en sont de tristes témoins – causée par l’imposition par l’industrie agro-alimentaire d’un goût normalisé à même de ne pas déplaire au client où qu’il soit dans le monde, et créant par ailleurs un « produit » qui se conserve indéfiniment tel un objet plastifié ou momifié ? Un chocolat où le beurre de cacao est remplacé par des anonymes MGV (matières grasses végétales) auxquelles on rajoute de l’E322 (lécithine de soja), de l’E420 (sorbitol) et du E422 (glycérol), de vanilline et d’autres arômes souvent inqualifiés est-il meilleur que les tablettes grand cru de chococat Bonnat à 75% (notre préféré : Puerto cabello), qui ne comprend, lui, que cacao, beurre de cacao et sucre ?

Notre œil voit plus loin grâce au télescope et au microscope et notre parole va plus loin encore avec le téléphone et les communications électroniques, notre corps va plus vite par TGV ou par avions : le temps et l’espace se réduisent comme une peau de chagrin, en mais sommes-nous vraiment plus heureux, trouvons-nous ailleurs ce que nous ne savons plus voir autour de nous ?

Progrès ? Pas toujours. Alors, évolution, mutation ? Cela suppose une certaine irréversibilité (quoique : l’usage accru du pouce avec les téléphones portables nous rapproche de nos ancêtres simiens). Changement, donc. Innovation, parfois.

Le passage de l’analogique au numérique est l’une des caractéristiques actuelles de nombre de ces phénomènes. Les messages ainsi codés du téléphone ou de la télé­vision peuvent traverser inaltérés et inaltérables l’espace, mais d’étranges échos apparaissant parfois au cours d’une conver­sation avec un être cher, un curieux flou se dessinant à l’écran tandis que le son se désynchronise de l’image en sont le prix à payer. Là, il n’y aura pas de retour : toute l’infrastracture des télécommunications bascule lentement mais sûrement vers ces technologies.

Et le numérique remplace aussi le numérique, encore plus rapidement qu’il ne l’a fait pour l’analogique : le disque optonumérique et le DAT (bande d’enregistrement sonore numériques) ont fait long feu, le disque compact est mis à mal (et encore plus ses avatars, CD-ROM et bientôt le DVD) par la diffusion musicale en ligne légale ou non, au grand dam des majors.

Mais rien n’est tout à fait cuit, là : la baisse, voire la chute, des vente des CD, numériques, s’accompagne d’une part de la croissance continue des ventes de musique en ligne, mais aussi, d’autre part, d’une augmentation constante que l’on pourrait qualifier de surprenante voire de miraculeuse de… ventes de disques vinyles, analogiques.

Il y aurait déjà une bonne raison à cela : la qualité, justement. Le son numérique provient de l’échantillonnage, du découpage, d’un son analogique continu. Regardez une photo dans un journal à la loupe : vous constaterez qu’elle est constituée de petits points (noirs ou colorés) très rapprochés ; de loin, on dirait une image lisse, mais plus on s’en rapproche, plus on distingue ces discontinuités. Il n’avait d’ailleurs pas fallu attendre le développement de l’informatique pour « découvrir » ce procédé, les pointillistes l’avaient fait auparavant (inspirés par les études de Chevreul concernant la couleur, et notamment dans les tapisseries et les mosaïques, composées d’infimes éléments colorés), mais pour des raisons artistiques et non pas industrielles. Pour une oreille avertie, un son ainsi produit, même sur disque compact où ce découpage est assez fin, est de moins bonne qualité que l’original : ceux qui le perçoivent voudront revenir aux vinyles.

Maintenant, rajoutez à cela tous les procédés visant à réduire le volume des fichiers de musique numérique, afin qu’ils prennent moins de place de stockage en ligne et passent plus rapidement sur les réseaux informatiques chargés de les diffuser (bien que le coût du stockage dégringole et le débit des réseaux s’accroît) : ils en modifient les caractéristiques en l’appauvrissant de diverses façons qui non seulement nuisent à sa qualité musicale mais aussi à l’oreille de l’auditeur, qui, devenant de plus en plus sourd, n’est plus à même de distinguer les nuances qu’il est donc encore plus facile de faire disparaître. Ce n’est pas l’audiophile qui migrera du CD au MP3, mais plutôt le collecteur de musique de consommation.

Mais un autre facteur semble attirer une nouvelle et jeune clientèle – il ne s’agit pas que de vieux réfractaires aux nouvelles technologies ou d’amateurs de rétro pour le rétro –: la conception artistique des pochettes, la documentation qui les accompagne. On serait tenté de rajouter : leur corporalité : ils ont une taille, on s’en saisit dans les mains, on les tourne et les retourne, on en extrait le disque ou les feuillets qui l’accompagnent et dont les textes et les illustrations dépassent de loin les dimensions d’un écran d’iPhone. Même la pochette peut avoir une forme originale : on se souvent de celle, dépliante, qui nous avait émerveillé, enfant, de La Vie parisienne d’Offenbach, avec la compagnie Madeleine Renaud, Jean-Louis Barrault (spectacle qu’on avait aussi eu la grande chance de voir au Palais-Royal avec cette fabuleuse distribution : Suzy Delair, Simone Valère, Madeleine Renaud, Pierre Bertin, Jean Desailly, Jean Parédès, Jean-Pierre Granval, Jean-Louis Barrault…).

Nul doute que les disques vinyles que l’on pensait définitement cassés et passés à la trappe de l’histoire des techniques plus ou moins éphémères pèseront plus dans l’économie de la musique : ils ont un poids, eux.

She said: What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future.
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken.
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future.
And this storm,
this storm is called Progress.”
 

Laurie Anderson, The Dream Before (for Walter Benjamin)

25 septembre 2010

La cathédrale de Strasbourg


 

Got brach der Helle Tur,
und nam die sinen herfur,
und erstunde am dritten Tag,
das was Tiefel gro[sse] Klag

(Dieu brisa la porte de l’enfer et en fit sortir les siens ; il ressuscita le troisième jour ; sur quoi le diable poussa de grandes plaintes.)

Les églises sont des endroits où l’on se met en commun dans la présence de Dieu pour demander et pour recevoir quelque chose. La demande s’appe1le la prière et le don en retour qui nous est départi s’appelle la grâce. Le mot d’ég1ise s’applique à la fois à l’assemblée de ces âmes fidèles qui s’y rassemblent afin de se servir de leur âme et d’en exposer à Dieu le besoin et à l’édifice qui lui sert de forme et de récipient. Mais éminemment au-dessus des paroisses et des chapelles destinées à la supplication et au devoir particuliers et quotidiens s’élèvent sur la fondation des siècles ces grands édifices que j’appellerai nationaux destinés à exprimer et à desservir une région, tout un coté, toute une face, tout un mouvement de l’âme d’un pays. La paroisse est un foyer, mais la cathédrale est une patrie. Nous y rejoignons ces ancêtres qui l’ont élevée et qui longuement pendant la suite des années l’ont nourrie de leur foi et de leur piété. En elles nous nous incorporons à une fonction, à ce pacte vivant dont elles sont l’expression, qu’une province, pour satisfaire à telle partie de la vocation générale, a juré et qu’elle pratique jour à jour avec le Seigneur éminent. Nous communions à cette grande idée, qui au-dedans nous reçoit dans sa capacité et qui au-dehors donne forme par un effort de pierre qui aboutit à une croix à notre désir. Ainsi Chartres et Bourges et Rouen et Amiens et Paris et Le Mans. Ces cathédrales sont des personnes qui pourvoient à donner figure et efficacité à des périodes, à des situations successives de la nation. Elles ne parlent pas seulement avec leur ombre protectrice au-dessus des toits de la cité, avec la grande voix de bronze qui d’heure en heure entrecoupe nos travaux, il arrive que pour nous défendre elles prennent feu, elles brûlent comme a brûlé Reims, comme a brûlé Strasbourg. Et alors elles deviennent des martyres dont nous contemplons avec vénération et avec attendrissement les blessures. Elles ont mérité pour nous devant Dieu, non plus seulement au nom d’une province, mais au nom de tout un peuple. Leur patronage, dépassant des limites étroites, s’étend d`une frontière jusqu’à l’autre. Ainsi Strasbourg tout empourprée d’un incendie en quelque sorte permanent qui dresse sa flèche à la fois comme un signal, comme une arme, comme un drapeau, comme une leçon, à la pointe extrême de la France, de ce côté où se lèvent le soleil et le danger. Comme elle nous est chère, comme elle nous est précieuse, cette captive, cette otage, que nous avons rachetée au prix du sang de quinze cent mille hommes, pas trop cher !

Cette cathédrale, elle a un intérieur et elle a un extérieur. Elle nous ouvre cette cavité maternelle à la fois obscure et lumineuse où le peuple alsacien vient prendre contact et conscience de lui-même, et de toute la puissance de ses arcs bandés elle décoche verticalement vers le ciel une flèche. Elle possède profondément une mémoire et elle a une pointe, elle a un organe pour se mélanger à l’esprit et à l’azur comme un thyrse et comme une fleur, nous pénétrons l’atmosphère par toutes sortes de frondaisons et d’appels respiratoires. Elle dirige inlassablement vers le zénith une invocation qu’interprètent les cloches et ces tourbillons d’oiseaux incessants qui s’en vont et qui reviennent.

Salut, grand arbre de Noël au bord du Rhin ! salut, sapin d’Alsace ! salut, rose vermeille et suprême fleur de cerisier ! ce cerisier de l’Ill et de la Moselle, salut ! ô mirabelle ! salut, sourire de cette terre de bénédiction ! salut, sainte jeune fille en avant de la France, et qu’elle a déléguée à la rencontre du Soleil levant !

Il est bon que la cathédrale de Strasbourg n’ait qu’une flèche. Il est bon que la sage main du hasard ait coupé à sa racine la tige jumelle. Il est bon que cette construction théologique, que cette méditation embrasée qui superpose ses étages aux définitions granitiques, se résume en un seul dard et en un cri unique. Puisque le Rhin devant nous nous barre la route, il est bon qu’en ce solennel anniversaire nous ajoutions notre consentement et notre présence à cette foi verticale de nos ancêtres qui nous dit que du côté du ciel le chemin à jamais reste ouvert !

Paul Claudel, « La Cathédrale de Strasbourg » [19 mars 1939], in Supplément aux œuvres complètes.

L’anniversaire en question est sans doute celui du 19 mars 1936, date où la Grande-Bretagne avait réaffirmé qu’elle interviendrait en faveur de la Belgique et de la France en cas d’invasion allemande.

23 septembre 2010

Qu’y a-t-il de commun entre…

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Peinture, dessin, Photographie, Société — Miklos @ 21:05

… Callot, Molière, Aramis, Louis XIV, le duc de Vallombreuse, Eugène Delacroix, Conrad Nagel, Henry de Jouvenel, Max Linder, Dario Moreno, Alcide Jolivet, Riccioto Canudo, Jacques Dumesnil, Clark Gable, Melvyn Douglas, Errol Flynn, Charles Bronson, Jean Rochefort, Jude Law, Brad Pitt… ?

« C’était un gentilhomme de bon ton, de bonne mine, portant avec grâce une fine moustache… ». — Pope, « Callot », Le Magasin pittoresque, 1833.

« Vallombreuse, suivi de son ami Vidalinc, n’avait eu garde de manquer cette occasion de voir Isabelle. (…) Ce jeune duc s’était adonisé pour la circonstance, et de fait il était admirablement beau. (…) Ses cheveux noirs et longs, frisés en minces boucles, se contournaient le long de ses joues d’un ovale parfait et en faisaient valoir la chaude pâleur. Sous sa fine moustache ses lèvres brillaient rouges comme des grenades et ses yeux étincelaient entre deux épaisses franges de cils. » — Théophile Gautier, Capitane Fracasse.

« Ça a commencé comme ça, en mettant un peu d’ordre dans ma bibliothèque. La tâche était d’ampleur, et je m’y attelai sans tarder, avec systématisme, et donc alphabétisme. (…) Je remarquai alors, sur l’étagère inférieure, un énorme Dumas, Les quatre mousquetaires ! Là encore, il ne pouvait s’agir de l’œuvre d’un faussaire : le quatre s’imprimait bien en défonce sur l’illustration de la couverture, sans bavure, sous le pelliculage brillant qui s’effilochait un peu. (…) Le livre avait quasiment doublé de volume, et d’Artagnan avait désormais pour compagnons Athos, Porthos, Aramis et Golias. Ce dernier portait fine moustache, comme il se doit, n’était pas moins fin bretteur ou bon vivant, et ses appétences sexuelles le portaient plutôt vers les jeunes garçons. » — Hervé Le Tellier, « Quelques mousquetaires », in Formules, revue des littératures à contraintes, n° 3, 1999-2000, L’Âge d’homme.

« Une tête énergique, aquiline, couleur de vieux buis, éclairée de deux yeux d’aigle, un nez busqué aux arrêtes aiguës, et sous une fine moustache noire retroussée, une bouche impérieuse aux lèvres minces, d’un très noble dessin. — Jean Lorrain, à propos de Barbey d’Aurevilly.

20 septembre 2010

Le Regard de la Lanterne

Classé dans : Architecture, Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 1:25

À l’occasion des journées du patrimoine des 18 et 19 septembre 2010, l’ASNEP (association des Sources du Nord, études et préservation) a fait visiter les regards de Paris qui existent encore. Il s’agit d’espèces de chambres où aboutissaient et d’où partaient les conduites d’eau, de débit assez limité, qui alimentaient les fontaines de Paris. Ce système devint inutile dans la seconde moitié du XIXe siècle, après que le baron Haussmann eut chargé Eugène Belgrand de mettre en œuvre un réseau chargé d’alimenter en eau chaque immeuble de Paris et non pas uniquement des fontaines publiques et quelques maisons de privilégiés.

Le regard de la Lanterne (près de la place des Fêtes) a été déclaré monument historique dès la fin du XIXe siècle ; il était placé sur un aqueduc important, celui de Belleville (dont il ne reste que quelques dizaines de mètres) :

Pour ce qui est des fontaines qui furent construites dans la rue St Martin et dans les cantons qui sont à l’orient de cette rue, elles tirèrent leurs eaux de l’aqueduc de Belleville, dont le temps de la construction ne nous est pas plus connu que celui de l’aqueduc du Pré-Saint-Gervais ; ils paraissent cependant être tous deux du même temps, à en juger par les fontaines qui en dérivaient; car dès l’an 1244, l’on voit que les religieux de St Martin avaient une fontaine derrière leur monastère, où les eaux venaient du bas de la montagne de Belleville. Ce n’était peut-être que pour l’usage particulier de ce Prieuré que cette fontaine avait été construite, de même que celle du Temple, qui est du même temps; mais il paraît que dès-lors, c’est-à-dire sous le règne de St Louis, la ville de Paris tirait de l’aqueduc de Belleville des eaux pour l’usage des habitants qui étaient renfermés dans l’enceinte de Philippe Auguste, puisque dans une visite des maisons de la censive de St Martin, faite en 1320, il y est fait mention de la fontaine Maubué, comme étant déjà ancienne. Je ne doute pas que la fontaine de Ste Avoie, qui était fur le chemin du tuyau qui portait l’eau à la fontaine Maubué, ne soit de la même antiquité que cette dernière; aussi est-elle marquée parmi les plus anciennes fontaines de Paris.

Quoi qu’il en soit du temps précis de la construction de l’aqueduc de Belleville, il a demandé de plus grandes dépenses que celui du Pré-Saint-Gervais : c’est un souterrain de cinq cents cinquante-trois toises de long, qui commence à un regard appelé le regard de la lanterne, situé dans le lieu le plus élevé du village de Belleville, et qui vient se terminer au bas de la montagne du Ménil-montant, au regard de la prise des eaux; cet aqueduc est construit de moellons bien choisis, avec des chaînes de pierre de distance en distance, et couvert de grandes dalles, et non en voûte ; il est plus élevé que l’aqueduc moderne d’Arcueil, ayant six pieds de hauteur sur quatre de large, et l’on y marche d’autant plus aisément que l’évier au milieu duquel l’eau coule, n’est point accompagné de banquettes des deux côtés, comme à l’aqueduc d’Arcueil : c’est dans cette longue voûte souterraine que viennent se rendre les eaux de différents regards qui sont construits dans toute la longueur de l’aqueduc. Il y a dans le premier regard de la lanterne, où il commence, une inscription faite sous le règne de Charles VII, qui nous apprend qu’en 1457 on fit des réparations à cet aqueduc qui tombait en ruine. Depuis 1457 on n’a point fait de réparation à l’aqueduc de Belleville qui me parut en bon état, lorsqu’en 1738 je le parcourus dans toute sa longueur ; ces eaux au reste étaient les moins bonnes de celles qu’on buvait à Paris, étant dures et plâtreuses ; aussi les a-t-on retranchées pour les faire aboutir au réservoir construit à la tête du grand égout, où elles coulent lorsqu’on veut le nettoyer.

Les deux aqueducs du Pré-Saint-Gervais et de Belleville, ont été, jusqu’à la reconstruction de l’aqueduc d’Arcueil, en 1624, la seule ressource des habitants de Paris dans la partie nommée la Ville ; on y comptait onze fontaines sous le règne de Charles VI, et l’on en ajouta six ou sept autres jusqu’au règne de François Ier ; c’est de ces fontaines que l’on avait, par des tuyaux, conduit de l’eau au Louvre, aux hôtels des Princes, et aux maisons des principaux seigneurs de la Cour. Il est étonnant que ces sources, qui n’ont jamais été fort abondantes, aient pu suffire aux besoins du grand nombre d’habitants qui demeuraient dans cette partie de la ville ; car, en 1741, ces deux aqueducs ne fournissaient que vingt-huit pouces d’eau, et l’année suivante ils n’en donnèrent que seize : ainsi, quand on supposerait que dans les siècles précédents ces sources auraient produit trente ou quarante pouces d’eau, il faut avouer que c’est une quantité d’eau bien médiocre pour servir aux besoins d’un peuple si nombreux (…).

Pierre-Nicolas Bonamy (1694-1770), “Mé­moi­re sur les aqueducs de Paris, comparés à ceux de l’ancienne Rome”, in Mémoires de littérature, tirés des registres de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres depuis l’année MDCCLVIII jusques et compris l’année MDCCLX. Tome trentième. Paris, 1764.

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