Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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17 mars 2010

Le nez

Classé dans : Photographie, Récits — Miklos @ 9:24

Sous ses dehors d’enfant sage habillé en semaine comme un dimanche, la veste quadrillée de son costume boutonnée jusqu’au cou, le bas de ses pantalons enfilé soigneu­sement dans ses bottines, la casquette vissée sur la tête, Dédé a du caractère : on le voit à ses sourcils légèrement froncés, à son regard concentré, au trait volontaire de sa bouche qui ne sourit que rarement.

Pourtant – ou pour cette raison – il est la risée de ses copains de classe. C’est Juju, le grand malabar et meilleur cancre de sa classe, chef incontesté d’une petite bande servile et adoratrice dont chacun des membres, pris individuellement, est au fond un brave gosse, qui lui fait payer sa belle prestance et ses résultats scolaires parfaits qui en font le chouchou de la maîtresse.

Cette fois-ci, à la récré, Dédé s’en est tiré avec un coup de poing au nez, qui l’a fait saigner. Le liquide rouge coule sur ses lèvres, il ne prend pas le temps d’aller à l’infirmerie se faire soigner, il a mieux à faire : il en a assez d’être la victime de ces gamins incultes qui le jalousent. Grand lecteur de livres de magie, il décide de leur jeter un sort.

Les voyant se réunir en conciliabule dans un coin de la cour, sans doute pour préparer leur prochain sale coup, il se glisse comme une ombre le long du mur sans qu’ils ne le remarquent, et prononce soigneusement la formule en chaldéen qu’il avait inscrite sur un petit bout de papier pour ne pas l’oublier. À cet instant, les silhouettes menaçantes s’effondrent au sol et leurs habits se volatilisent. Il ne reste plus dans la cour qu’une trace au sol, comme après un meurtre.

14 mars 2010

L’ange du bizarre

… tous mes esprits furent soudain ravivés par le son d’une voix caverneuse qui partait d’en haut et qui semblait bourdonner nonchalamment un air d’opéra. Levant les yeux, j’aperçus l’Ange du Bizarre. Il s’appuyait, les bras croisés, sur le bord de la nacelle, avec une pipe à la bouche, dont il soufflait paisiblement les bouffées, et il semblait être dans les meilleurs termes avec lui-même et avec l’univers.

Edgar Allan Poe, « L’Ange du Bizarre », in Histoires grotesques et sérieuses, traduites par Charles Baudelaire. Paris, 1865.

Il faisait très chaud, ce jour-là. Pas le moindre vent pour rafraîchir l’air ni faire bouger la nacelle. Elle s’était immobilisée au-dessus d’une grande agglo­mé­ration que l’ange ne connaissait pas encore : il était affecté à une autre galaxie de l’Univers. Il consulta Google Maps sur son iPhone : droit sous la nacelle, il y avait une piste qui conviendrait bien à l’atterrissage, appelée BD Sébastopol. Le « BD » désigne sans doute sa position géographique dans le quadrillage de cette planète, se dit l’ange. Il ôta sa robe de laine blanche, très agréable dans les grands froids de la stratosphère mais qui commençait à l’incommoder par ce beau temps, puis enfila par pudeur sa toge favorite, faite d’un tissu si fin qu’elle en était transparente pour tout autre œil que le sien. Il tira sur la valve du ballon, qui descendit silencieusement vers le sol et se posa délicatement, tel Neil Armstrong sur la Lune, à l’endroit précis qu’il avait repéré.

Lorsque les premiers passants aperçurent cet étrange objet immobile dans le ciel, comme suspendu, puis se rapprochant d’eux, ils se figèrent, ce qui ne manqua pas d’attirer une foule de plus en plus vaste, venant des rues avoisinantes, sortant des magasins, délaissant les tables des restaurants. Rapidement, elle déborda du trottoir sur la chaussée et la circulation dut s’arrêter. Les conducteurs frustrés, après avoir passé un moment à klaxonner furieusement, sortaient de leurs véhicules, et, voyant les autres le regard levé vers le ciel à l’instar de la célèbre scène des Rencontres du troisième type, adoptaient immanquablement la même posture. Un vide s’était formé au cœur de la foule, au coin du boulevard et de la rue Aubry-le-boucher : c’est là que le cube gris, surmonté d’une étrange silhouette, se posa doucement.

L’ange était surpris qu’il y ait tellement d’humains pour l’accueillir. Après tout, c’était une escale imprévue : passant par là, il avait décidé au dernier moment de jeter un œil de plus près sur cette Terre dont les bruyants twits arrivaient souvent jusqu’aux cieux pour en disparaître aussi vite. Ces hommes et ces femmes étaient bizarrement accoutrés : à première vue, tous diffé­remment, mais en fait se ressem­blant dans le style, la forme, les couleurs. Ce que l’ange trouvait parti­cu­lièrement dissonant, c’était justement cette multiplicité de couleurs : il était habitué aux tenues monochromes, souvent blanches. Ces caractéristiques s’étendaient aussi à leurs coiffures savamment négligées, scientifiquement frisées et multicolorées, sans pour autant égaler les splendides arcs-en-ciel qu’il lui arrivait de dessiner dans ses moments de loisir. Certains humains avaient des parties du visage curieusement agrafées de vis et de clous dont l’ange ne pouvait imaginer la fonction.

La foule put alors examiner la chose qui était posée sur le cube. À certains, elle suggérait un Xipéhuz : la partie inférieure était constituée d’un cône noir ; sur son sommet étaient disposés deux grands triangles dont un côté dessinait une sorte de colonne vertébrale légèrement sinueuse. Il s’agissait en fait des ailes de l’ange, qui n’étaient pas constituées de vulgaires plumes de poulet comme le représente l’icono­graphie religieuse avec entêtement depuis des siècles, mais d’une solide armature d’un métal rare, et d’un voile transparent mais très résistant aux coups de vent et aux cyclones qu’il aime traverser avec un certain plaisir pervers. Des deux côtés du cou, deux yeux gris cernés de blanc, écarquillés de surprise. Et enfin, au dessus, la tête, suggérée par la forme d’un menton volontaire. La silhouette élégante surplombait la foule.

L’ange avait atterri le regard vers les Halles. Lorsqu’il se retourna, il aperçut avec stupéfaction un édifice aux parois de verre et constitué de tuyaux en métal bleu, rouge et vert, qui lui semblait plus familier, plus proche, que tous les immeubles de pierre ou de béton qui l’entouraient. Était-ce une auberge pour anges voyageurs ? un garage à nacelles ? il décida d’aller voir cela de plus près. Malheureusement, il était fixé à son socle, et celui-ci ne parvenait plus à s’élever au-dessus du sol. Depuis, l’ange est figé là…

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble être sur le point de s’éloigner de ce sur quoi son regard est fixé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est ainsi qu’on se représente l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où nous voyons une succession d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et réunifier ce qui a été brisé. Mais une tempête souffle, parvenant du paradis ; elle se prend dans ses ailes, si violement que l’ange ne peut plus les replier. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers le futur auquel il tourne le dos, cependant que, devant lui, s’amassent les débris montant jusque aux cieux. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

Walter Benjamin, “On the Concept of History”.

9 mars 2010

Le regard du chat

Classé dans : Littérature, Nature, Photographie — Miklos @ 1:04

Câline

Plutarque, de Isid. & Osir., pag. 376. [Les Égyptiens] représentent la Lune par le Chat, à cause que cet animal est changeant, qu’il veille la nuit et est fertile. (…) D’ailleurs, les prunelles de ses yeux paraissent s’élargir & s’étendre dans la pleine Lune, & au contraire s’appetisser & se rétrécir durant les décroissements de cet Astre.

David Shaw, Voyages de Monsr Shaw, M.D. dans plusieurs provinces de la Barbarie et du Levant. 1743.


Petit museau, petites dents,
Yeux qui n’étaient pas trop ardents,
Mais desquels la prunelle perse
Imitait la couleur diverse
Qu’on voit en cet arc pluvieux
Qui se courbe au travers des cieux.

Joachim du Bellay, Épitaphe d’un chat.

Il parait que l’éclat, le brillant, la splendeur qu’on remarque dans les yeux du chat, vient d’une espèce de velours qui tapisse le fond de l’œil, ou du brillant de la rétine, à l’endroit où elle entoure le nerf optique.

Mais ce qui arrive à l’œil du chat plongé dans l’eau est d’une explication plus difficile, & a été autrefois, dans l’académie des sciences, le sujet d’une grande dispute.

Denis Diderot, Encyclopédie, 1782.

Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime
Tirés comme par un aimant,
Se retournent docilement,
Et que je regarde en moi-même,
 
Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.

Charles Baudelaire, « Le Chat », in Les Fleurs du Mal.

Les chats sont des chats tout court, et leur monde est le monde des chats d’un bout à l’autre. Ils nous regardent, direz-vous ? Mais a-t-on jamais su, si vraiment ils daignent loger un instant au fond de leur rétine notre futile image ? Peut-être nous opposent-ils, en nous fixant, tout simplement un magique refus de leurs prunelles à jamais complètes ?

Rilke-Balthus, Lettres à un jeune peintre, cité par Marie-Françoise Notz in « Balthus : le secret de la licorne et le chat au miroir » (Modernités 14. Dire le secret, Presses univ. de Bordeaux, 2001).

31 janvier 2010

La répudiation

Classé dans : Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 11:04


Matteus Stom (1600-1641?), Sarah führt Abraham Hagar zu.
Gemäldegalerie, Berlin

9 Et Sara vit que le fils d’Agar Egyptienne (lequel elle avait eu d’Abram) se moquait d’Isaac son fils. 10 Si dit à Abraham : Chasse cette servante et son fils, car le fils de cette servante ne sera point héritier avec mon fils, Isaac. 11 De laquelle chose Abraham fut fort déplaisant à cause de son fils. (Gen. XXI, 9-11, trad. Sébastien Castellion)

Abraham, un grand vieillard – il avait une centaine d’années – est accoudé sur un oreiller placé au chevet de sa couche. Nu, le drap et la couverture recouvrent la partie inférieure de son corps. Son torse et ses bras montrent qu’il devait être encore vigoureux à cet âge avancé, sa peau est lisse et tonique. Mais les traits de son visage – à la moustache et barbiche typiquement néerlandaises à l’instar du peintre – sont las : la bouche entrouverte et les commissures tombantes, les yeux cernés, le front plissé, des rides profondes dans la joue cramoisie. Sa chevelure encore ample et grisonnante est rejetée vers l’arrière. Sur une table de chevet, au fond, on aperçoit un hanap de verre fumé et une coupelle en étain.

Devant lui, sa femme Sarah, qui n’était pas beaucoup plus jeune, est soigneusement vêtue d’un survêtement vert sombre maintenu par une chaînette sous laquelle on aperçoit une tunique de soie bleue, étincelante, et en dessous une chemise rouge. Elle a le visage fermé et la bouche pincée, et une touffe de cheveux s’échappe du turban blanc qui la coiffe.

De sa main droite elle soutient le bras gauche de Hagar, comme si elle la présentait à Abraham, mais il s’agit de l’inverse, elle veut faire répudier la jeune et belle maîtresse qui avait donné un fils à son mari avant que Sarah ne soit en mesure, miraculeusement, de le faire enfin. Question d’héritage, tout doit revenir à Isaac.

La servante vient d’être tirée du lit, sans doute, et n’a pas eu le temps d’ajuster la splendide tunique cramoisie, agrafée rapidement à l’épaule et qui laisse voir un sein généreux, comme l’est le reste de son corps que l’on devine. Sa chevelure blond vénitien est maintenue par un cercle de perles et une boucle d’oreille assortie. Elle regarde son maître d’un air perdu, les yeux écarquillés, les sourcils remontés, la bouche encore ouverte, comme si elle venait de lui demander ce qui lui valait ce traitement injuste.

Une lampe suspendue au plafond éclaire dramatiquement les protagonistes en les sortant vivement du décor obscur. Ce qui frappe l’observateur, c’est d’abord la posture des deux femmes, presque identique, la jeune en avant dans la lumière tandis que l’autre, qui pourrait être son ombre, est dans l’obscurité, celle de la pièce mais aussi celle de la fin de sa longue vie. On remarque aussi les mains déme­surées des trois prota­gonistes, qui dessinent une sorte de polyphonie : la gauche d’Abraham, l’étonnement, tandis que celle de droite la lassitude ; la gauche de Sarah, tendue vers Abraham, en signe d’attente qu’il lui donne ce qu’elle exige, tandis que sa droite mène Agar comme captive ; la main gauche d’Agar, les doigts tombants, indique son impuissance, et l’autre maintient vertueusement sa tunique : elle n’est que la maîtresse d’Abraham, mais c’est une femme et une mère digne : la scène du désert, où elle sera chassée avec son fils, le prouvera rapidement, si besoin en était. Et quant à la question d’un héritage, son fils en perd un mais en gagnera un autre :

17 Et Dieu ouït la voix de l’enfant. Dont l’ange de Dieu cria Hagar du ciel et lui dit : Qu’as-tu Hagar ? N’aie peur, car Dieu a ouï la voix de l’enfant de lù où il est. 18 Sus, prends l’enfant par la main et le lève, car je ferai descendre de lui une grande nation. (Gen. XXI, 17-18, trad. Sébastien Castellion)

30 janvier 2010

« Mais toujours le plaisir de douleur s’accompagne » (Ronsard)

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 14:26

Hans Holbein le Jeune (1497-1543), Le commerçant Georg Gisze (1532).
Gemäldegalerie Berlin

Georg Gisze, marchand allemand établi à Londres, est debout derrière une table couverte d’une belle nappe tissée à gros points dont le fond rouge sombre est décoré de motifs géométriques blancs et noirs entrelacés. Devant lui, une boîte entrouverte en laiton dans laquelle on peut apercevoir quelques pièces de monnaie et un pain de cire, une bague à la chevalière et non loin un sceau, une plume posée entre les deux et une autre plongée dans un encrier à droite, une petite boîte cylindrique en métal, et, pièce maîtresse, un vase de verre, transparent et lumineux à la fois, décoré de deux anses en s et dans lequel on peut voir un bouquet champêtre composé de trois œillets, de petites fleurs jaunes et de quelques brindilles.

Derrière le marchand, des étagères sur lesquelles sont posées négligemment un livre – de comptes ? –, une boîte en bois clair et une autre ronde ; une sphère décorée est suspendue à un crochet enfoncé dans l’une des étagères, tandis que deux autres chevalières le sont à un crochet voisin et quelques balances en face. Des lettres et des rubans décorés de sceaux en cire sont fixés au mur.

Gisze est jeune : il a 34 ans. Il est coiffé d’une casquette de velours noir, qui recouvre une partie de son ample chevelure bouclée. Le pourpoint, en laine noire, laisse entrevoir une chemise blanche dans sa partie supérieure et rouge au-dessous, attachée autour du cou ; on aperçoit la boucle qui a servi à la nouer. Les manches, bouffantes et lumineuses, sont aussi rouges, et laissent paraître, à leurs extrémités, un rebord blanc, celui d’un sous-vêtement qu’il doit porter pour se protéger du froid. Ses mains – détail repris dans l’ouvrage Civilisation matérielle et capitalisme, XVe-XVIIIe siècles, de Fernand Braudel tandis que le portrait entier en orne la couverture – sont en train d’ouvrir une lettre qu’il vient de recevoir. Il porte deux bagues à l’index gauche.

L’homme est dépeint de trois-quarts, mais il tourne la tête à droite, vers l’observateur du tableau qu’il suit du regard. Il a le teint frais, la peau lisse et le visage imberbe. Ses yeux sombres sont surmontés de sourcils légèrement esquissés. Son nez très légèrement busqué surmonte une bouche sensuelle. Le menton fin est volontaire. Tout chez lui dénote le calme et la détermination.

Sur le mur, au-dessus de sa tête, un papier fixé par deux morceaux de cire rouge précise son nom et son âge, ainsi que la date à laquelle ce tableau a été peint : 1532, année du retour de Hans Holbein le Jeune à Londres. Thomas More, son patron d’antan, avait démissionné de ses fonctions et ne pouvait plus lui procurer des commissions. Le peintre s’est trouvé d’abord à rechercher des clients parmi ses compatriotes allemands. C’est en 1536 qu’il sera nommé peintre à la cour du roi Henry VIII.

À gauche de Gisze, gravée au mur, sa devise : « Nulla sine merore voluptas », il n’y a pas de plaisir sans affliction1, pensée que l’on retrouvera 46 ans plus tard chez Ronsard. Or la même année – 1532 – le typographe Gerard Morrhius, qui se trouvait alors à Paris, citera dans un de ses ouvrages la deuxième partie d’un vers d’Horace, Sperne voluptates, nocet empta dolore voluptas, méprisez les plaisirs, ils coûtent trop cher lorsqu’on les achète au prix de la douleur. Le poète romain l’avait trouvé chez le grec Phénicides (qui avait écrit Fuis la volupté, qui amène toujours enfin la douleur). Rappel des vanités de ce bas monde…


1 Merore pour maerore, abl. de maeror, maeroris.

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