Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

8 juillet 2013

De Google Books, ou, Du fantasme de la conservation et de l’accès numériques au savoir, à tout le savoir, ou enfin, De la supériorité de l’homme sur la machine

Classé dans : Actualité, Musique, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 23:06


À gauche, Sébastien Érard. (Source : Gallica).
À droite, mon premier professeur de piano.

Mon Érard – un piano droit – allant fêter ses 150 ans en juin de l’année prochaine, je me suis mis en recherche d’informations généa­logiques à son sujet.

Tout d’abord, il suffit de regarder la tranche droite de la touche la plus basse – bon, il faut pour cela démonter un peu le clavier – pour apercevoir une mention écrite au crayon « Martin mai 1864 » (le dernier mot est indéchiffrable, comme on peut le voir ci-dessous) : il s’agit du technicien qui a construit ce clavier, ce qui donne déjà une assez bonne idée de la date de naissance du piano.

Ensuite, le numéro de série du piano est clairement affiché sur le coin supérieur droit de la table d’harmonie (en parfait état, soit dit en passant) :

Et c’est là qu’on passe à l’internet : la Cité de la musique a récemment mis en ligne la numérisation complète du fonds d’archives Érard (ainsi que Pleyel et Gaveau) – registres d’atelier et registres des ventes. Malheureusement, aucun outil de recherche n’est disponible, il faut feuilleter. Heureusement, l’indication de l’année sur la touche permet de réduire le champ, et l’on trouve finalement la page du registre d’atelier qui indique qu’il en est sorti en juin 1864 – ce qui m’a permis de déterminer approximativement la date de son 150e anniversaire – et a été livré à son premier acquéreur, un certain M. Leroux à Boulogne.


Cliquer pour agrandir.

Quant au registre des ventes, il indique que ce piano oblique (il s’agit de l’inclinaison des cordes) a été vendu pour 2000 Frs. avec une remise de 30 % et 30 Frs. d’emballage à un « Mr Leroux (Professeur) à Boulogne pour Mr Mortreux (faubg St Maurice) à Amiens » :


Cliquer pour agrandir.

On trouve des Mortreux à Amiens depuis au moins le XVIe siècle jusqu’a nos jours. Je ne sais combien de temps le piano est resté entre (ou sous) leurs mains, mais nous le tenons depuis plus d’une soixan­taine d’année des Delacour (dont j’ai parlé ailleurs), nés dans les années 1870. On peut imaginer qu’il ne soit passé que par trois propriétaires depuis sa naissance.

Mais au-delà du piano lui-même, comment ne pas s’intéresser à la marque ? Wikipedia ? Vous voulez rire : l’encyclopédie universelle est fort peu prolixe sur la célèbre marque autant que sur son génial fondateur. Cherchons ailleurs.

C’est ainsi qu’on apprend l’origine de cette maison et les raisons de son rapide succès en parcourant le classique traité de Claude Montal dont nous n’hésitons pas à citer le titre dans son intégralité, ce qui ne manquera de vous inciter à le lire : L’art d’accorder soi-même son piano d’après une méthode sûre, simple et facile, déduite des principes exacts de l’acoustique et de l’harmonie ; contenant en outre les moyens de conserver cet instrument, l’exposé de ses qualités, la manière de réparer les accidents qui surviennent à son mécanisme ; un traité d’acoustique, et l’histoire du piano et des instruments à clavier qui l’ont précédé, depuis le Moyen-Âge jusqu’en 1834 (tout ça en quelque 250 pages seulement !), publié en 1836 :

En 1778, les frères Érard établirent à Paris la première fabrique de pianos qui y eût existé, car jusque là il n’y avait eu que des facteurs de clavecins, qui avaient vainement tenté de construire des instruments de cette espèce. Par cet établissement ils affranchirent leur pays du tribut qu’il payait à l’Angleterre et à l’Allemagne. Ils fabriquèrent alors de petits pianos à cinq octaves, à deux cordes, deux pédales, et dont la qualité de son, peu volumineuse, mais argentine, était très remarquable relativement à la petitesse du patron, à la finesse des cordes et au peu de longueur du marteau. En quelques années les Érard acquirent une réputation européenne, et, comme le dit spirituellement M. Fétis, telle fut cette réputation que les mots piano d’Érard semblaient inséparables à beaucoup de gens et n’étaient pour eux que le nom d’une chose, comme sont aujourd’hui ceux de machine à vapeur.

Ou de smartphone, pour mettre au goût du jour. Et voici ce qu’écrit à son propos un article du Guide musical de 1862 – périodique sous-titré Revue hebdomadaire des nouvelles musicales de la Belgique et de l’étranger –, qu’on a trouvé dans Google Books :

Continuellement occupé d’inventions et de perfectionnements, le génie d’Érard s’exerçait sur une multitude, d’objets. Ce fut ainsi qu’il imagina le piano organisé avec deux claviers, l’un pour le piano, l’autre pour l’orgue. Le succès de cet instrument fut prodigieux dans la haute société. Il lui en fut commandé pour la reine Marie-Antoinette, et ce fut pour ce piano qu’il inventa plusieurs choses d’un haut intérêt, surtout à l’époque où elles furent faites, La voix de la reine avait peu d’étendue, et tous les morceaux lui semblaient écrits trop haut. Erard imagina de rendre mobile le clavier de son instrument, au moyen d’une clef qui le faisait monter ou descendre à volonté d’un demi-ton, d’un ton, ou d’un ton et demi. De cette manière la transformation s’opérait sans travail de la part de l’accompagnateur.

« Surtout à l’époque où elles furent faites » : c’était un novateur. Quelques années plus tard, nous raconte François-Joseph Fétis en 1834, un facteur de Darmstadt (lieu qui devait susciter l’innovation musicale, alors comme plus récemment…), Jean Völler, inventera l’apollonion, un piano à deux claviers avec plusieurs jeux d’orgue – been there seen that, du moins en ce qui concerne les deux claviers et la partie orgue –, et surmonté (il faut bien innover) d’un automate qui jouait divers concertos de flûte. En 1794, ce sont les pianos à forme demi-ovale d’Élias Schlegel (on se demande s’ils ont inspiré les claviers du plus grand orgue du monde). Puis l’on verra en 1820 un piano transpositeur (Roller) – nihil novi sub sole, c’est ce que faisait le piano Érard de Marie-Antoinette –, en 1825 un piano vertical à deux claviers opposés l’un à l’autre, et qui permettait à deux personnes placées l’une en face de l’autre de se voir à travers les cordes des deux tables d’harmonies, mais il avait, paraît-il, un mauvais son qui l’empêchait « de produire aucun effet dans le monde musical malgré sa commodité pour jouer des duos de piano ». (C. Montal, op. cit.). Et ainsi de suite.

Mais revenons à Érard, ou plutôt au Guide musical de 1862 où l’on a trouvé le passage ci-dessus : les volumes 8-10 de cette revue hebdomadaire ont été numérisés en un seul fichier disponible en ligne dans Google Books. Or, s’il est effectivement fort utile de pouvoir tomber sur de tels passages, il est particulièrement frustrant, voire rageant, de ne pouvoir accéder à l’ensemble du texte, non pas du fait de droits d’auteur qui auraient empêché sa mise en ligne in extenso, mais du fait d’une numérisation lacunaire, qui a tronqué l’article dans le numéro en question en omettant la, ou les pages qui précèdent celles où se trouve ce passage, ce qui est d’ailleurs le cas de bien d’autres pages dans ce volume (ce que l’on peut constater par le fait que le texte, d’une page à l’autre, ne correspond pas). [Voir le post-scriptum]

Pire, dans le numéro daté du 15 janvier 1863 on trouve une Notice sur les travaux de MM. Érard à Paris et à Londres, qui, indique la note de bas de page, est la suite d’un article publié dans les deux numéros précédents, ceux du 1eret 8 janvier… absents entièrement de ce volume numérisé. Il se peut évidemment qu’ils aient déjà été omis du volume physique ici numérisé, mais il semble bien que les manques à l’intérieur de chaque numéro soient dus à une numérisation incapable de prendre en compte des pages de formats différents. C’est ce que l’on constate d’ailleurs dans tous les ouvrages que j’ai pu jusqu’ici consulter dans Google Books et qui comportent de telles pages. Voici par exemple ce qui reste de deux des planches se trouvant en fin de l’ouvrage de Montal cité plus haut et que l’on a juxtaposées ici [voir le commentaire qui suit ce billet] :


Deux pages de la numérisation par Google de
L’art d’accorder soi-même son piano, de C. Montal.
Cliquer pour agrandir.

C’est un massacre, et ce n’est pas le seul. Si c’est ce qui restera du patrimoine culturel pour les générations à venir, ou, comme Google préfère le formuler, « the world’s [all of it] information [all of it] so it will be univer­sally [to everyone] accessible [via all ‘devices’] and useful… ».

En ce qui concerne les articles du Guide musical, tout n’est pas perdu : heureusement que Google a indiqué que l’ouvrage original – « papier » – provient de l’Université du Michigan. Sitôt un email envoyé au département de la musique de sa bibliothèque, sitôt la réponse reçue : « Nous constatons le même problème dans notre exemplaire numérisé. J’ai demandé qu’on sorte l’ouvrage des réserves et je vous dirai ce qu’il en est. »

Comme quoi, il faut toujours se tourner vers les gens et revenir aux sources matérielles… Et c’est à cela, entre autres, que « servent » bibliothèques et bibliothécaires.

Post scriptum

Grâce à la diligence du département de la musique de l’Université du Michigan, le volume en question a été renumérisé, ce qui a permis d’en extraire l’integralité de cet article fort intéressant.

7 juillet 2013

« L’Italie, anéantie et réduite en un perpétuel nonchaloir, n’avait pour son sujet autre chose que les délices et voluptés »

Classé dans : Langue, Littérature, Musique, Politique — Miklos @ 14:42


Camille Saint-Saëns : Valse nonchalante, op. 110.
Cliquer pour télécharger.

Mais c’est contre nature que nous nous mes­prenons et mettons nous mesmes à non­chaloir ; c’est une maladie parti­culière, et qui ne se veoid en aulcune autre creature, de se haïr et desdaigner. C’est de pareille vanité que nous desirons estre aultre chose que ce que nous sommes : le fruict d’un tel desir ne nous touche pas, d’autant qu’il se contredict et s’empesche en soi. – Montaigne, Les Essais, livre II, ch. 3.

Le style de ce constat concernant l’Italie, qui pourrait s’appliquer de nos jours non pas à tout un peuple mais pour le moins à certains de ses (ex) dirigeants, en révèle l’âge : on le trouve dans Les Recherches de la France d’Étienne Pasquier, ouvrage publié en 1569 à Paris. Ce qui nous intéresse dans cette citation n’en est pas tant l’aspect politique que linguistique, et en particulier le terme nonchaloir.

C’est aussi chez Sainte-Beuve que nous rencontrons ce terme imagé de nonchaloir cher à Baudelaire, à Mallarmé, à Samain et aux autres poètes symbolistes qui l’emploieront jusqu’à le vulgariser.

Un penser calme et fort mêlé de nonchaloir. (C. Sonnet)

Baudelaire :

Ô boucles, ô parfum chargé de nonchaloir.

Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir.

Mallarmé :

Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir.

Verse son caressé nonchaloir sans flambeau.

Samain :

Frères de nonchaloir, le fleuve aux eaux lamées.

Et vont roulant le torse en un lourd nonchaloir.

Marc Eigeldinger, Le dynamisme de l’image dans la poésie française. Neuchâtel, 1943.

Nonchaloir, nonchalant, chaland (dans le sens de « client habituel »), chalandise, achalander… proviennent tous du verbe chaloir (qui a aussi donné le verbe impersonnel rechaloir, « être un sujet d’inquiétude »).

Aujourd’hui encore plus défectif qu’alors, en sus impersonnel (à l’instar de falloir, pleuvoir, lansquiner, bruiner, brumer…) – il n’en reste guerre que « Peu me chaut » au présent de l’indicatif, ou, plus rare, « Ne vous en chaille » au subjonctif présent –, ce verbe se conjuguait autrefois à d’autres temps :

Il chault, il challoit, il a chalu, ou il chault, il chaura, qu’il chaille, il chauroit, il chalusse, chaloir.

(Robert Estienne, Traicté de la grammaire francoise (1557). Champion, 2003), voire à d’autres personnes :

Chaleir. —Jo chaille, tu chailles, il chaillet, nos chaillons, vos chaillièz, il chaillent. [présent du subjonctif]

(Eugène Étienne, La langue française depuis les origines jusqu’à la fin du XIe siècle. E. Bouillon (Paris), 1890)

On trouve par exemple ce verbe à la deuxième personne du pluriel de l’impératif dans cette délicieuse consolation qu’offre une femme à son époux :

Mon mari point ne vous chaillez,
Si grand voleur l’on vous appelle,
Moi-même crois que sans aîle,
Ne pourriez être des zélés.

Et l’auteur rajoute : « En quoi je puis juger et connaître qu’il était marié en pigeon, pour ce que la femelle valait beaucoup mieux que le mâle. » (Satyre Ménippée, 1593)

Un siècle plus tard, Jean-Antoine du Cerceau, tout à la fois auteur dramatique, poète et jésuite, écrit dans son Épître à Madame la Présidente Brunet de ChaillyMarguerite de Normanville, Madame de Chailly.
Élevée à Saint-Cyr, elle fut un temps la secrétaire de Mme de Maintenon,
elle fut mariée en 1700 au président de Chailly,
maître des requêtes et président de la chambre des comptes.
Source : P.-E. Leroy et M. Loyau (éds.), L’Estime et la tendresse, A. Michel, 1998.
, sous le nom d’une Dame de ses amies chez qui était l’Auteur :

Vos lettres font toujours plaisir,
Chère Chailly, je vous le jure,
Les mots jetés à l’aventure
Y semblent placés à loisir,
Et l’on dirait que la nature
Aurait pris soin de les choisir.
       L’embarras est bien d’y répondre,
Mais pour le faire comme il faut,
Il me faudrait tout refondre ;
Et je crains, malgré le grand chaud,
De ne faire que m’y morfondre.
Peut-être fort peu vous en chaut ;
Mais, ma Chailly, qu’il vous en chaille,
Ou qu’il ne vous en chaille pas,
Je vais tâcher vaille que vaille
De sortir de cet embarras.
[…]

On laissera Olivier Basselin conclure cette chronique linguistique avec ce non moins délicieux texte linguistico-œnologique, en espérant que ces vers (à défaut d’un bon verre) vous chaillent :

Le vin rend éloquent
 
Certes, hoc vinum est bonus
De mauvais latin ne vous chaille.
Si bien congruConvenable. n’était ce jus,
Le tout ne vaudrait rien qui vaille.
Écolier j’appris que bon vin
Aide bien au mauvais latin.
 
Cette sentence pratiquant,
De latin je n’en appris guère
Y pensant être assez savant,
Puisque bon vin aimais à boire.
Lorsque mauvais vin on a bu,
Latin n’est bon, fût-il congru.
 
Fi du latin ! Parlons françois ;
Je m’y reconnais davantage.
Je veux boire une bonne fois,
Car voici un maître breuvage.
Certes, si j’en buvais souvent,
Je deviendrais fort éloquent.
 
Durant que ce vin j’avalais,
Qui me chatouillait sous la langue,
Me semblait-il que je faisais
En court quelque belle harangue.
J’avais bien du contentement.
Las ! il s’est passé vitement.

François Noël et L. Carpentier, Dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique et littéraire, contenant un choix d’archaïsmes, de néologismes, d’euphémismes, d’expressions figurées ou poétiques, de tours hardis, d’heureuses alliances de mots, de solutions grammaticales, etc. pour servir à l’histoire de la langue française. Paris, 1839.

22 juin 2013

Si vous cherchez un hôtel tranquille à Paris…

Classé dans : Musique — Miklos @ 8:51

Cette « chanson réaliste » fort amusante dont on a retranscrit les paroles ci-dessous a été mise en ligne dans YouTube par une personne apparemment passionnée par ce répertoire, et qui en a publié plus d’un millier dans son très remarquable « canal ». Il y est indiqué que l’interprète de la chanson est Marthe Ferrare (accompagnée de l’orchestre Yves Alix en 1936).

Les quelques informations qu’on trouve à son sujet – les traces vont du début des années 1916 jusqu’à 1936 – laisseraient entendre qu’elle a mené une carrière assez courte. Un article publié en 1922 dans la revue Le Théâtre écrit à son propos :

Marthe Ferrare, de l’Opéra-Comique, est une artiste dans toute l’accep­tion du terme. Après avoir étudié le dessin, se sentant la vocation musicale, elle travailla le chant et entra au conservatoire en 1916. Elle en sortit en 1919, avec un premier prix de chant et un premier prix de déclamation lyrique.

Engagée aussitôt à l’Opéra-Comique, elle fit des débuts remarqués dans Werther. Elle interpréta successivement sur notre grande scène lyrique, de nombreux rôles qui la classèrent parmi les meilleures cantatrices contemporaines. Marthe Ferrare reprit à la Gaîte-Lyrique Boccace aux côtés de Marthe Chenal.

Entre temps, elle donne des concerts et des représentations en province. à Londres et à Paris. Pour les fêtes du tricentenaire de Molière, elle s’essaye, non sans succès, dans la comédie classique enjouant Angélique du Malade imaginaire. Marthe Ferrare est également une «star » de cinéma. Sa dernière apparition à l’écran, dans les Hommes Nouveaux de Claude Farrère, est sensationnelle.

Engagée par M. Alphonse Franck au Théâtre Edouard VII pour y créer un rôle dans L’Amour masqué de Sacha Guitry [aux côtés de l’auteur, d’Yvonne Printemps et de Marie Dubas], elle résilia ses contrats antérieurs.

On sait les applaudissements qu’elle y recueille chaque soir.

Réunissant tant de qualités si rares : voix, style, musicalité, fantaisie, gaîté et beauté éblouissante, cette artiste a vite acquis une grande notoriété. Nous la retrouverons cet hiver sur une de nos principales scènes d’opérette.

Quelques autres enregistrements de Marthe Ferrare sont disponibles sur le site de l’Encyclopédie multimédia de la comédie musicale 1918-1940  : l’accent et le timbre en sont fort différents de ceux dans l’enregistrement ci-dessus, bien plus lyriques que la gouaille de cette chanson, ce qui semble bien prouver sa versatilité. Enfin, on trouvera là quelques-uns des films dans lesquelles elle a joué, le cinéma ayant d’évidence été une autre corde à son arc.

L’Hôtel rue de Belleville

C’est un hôtel rue de Belleville
Juste avant la porte des Lilas.
Le patron c’est Meussieu Émile
Un homme qui a des gros bras.
C’est un hôtel rue de Belleville
Où j’ai pris pension pour un mois.
Ça s’appelle Au sommeil tranquille
On n’sait pas trop pourquoi.

« Au s’cours  ! on m’assassine  ! »
Je saute en bas d’mon lit,
Et c’d’la chambre voisine,
Que vient d’partir ce cri.
Je sens dans ma poitrine
Mon cœur qui bat très fort.
Pan  ! un coup d’revolver,
Un éclair, puis un silence de mort.

C’est un hôtel rue de Belleville
Juste avant la porte des Lilas.
Le patron c’est Meussieu Émile
Un homme qui a des gros bras.
C’est un hôtel rue de Belleville
Où j’ai pris pension pour un mois.
Ça s’appelle Au sommeil tranquille,
On n’sait pas trop pourquoi.

J’me méfie d’la justice,
Et j’aim’ pas habiter
Là où c’que la police
Va v’nir fourrer son nez.
Dans c’curieux édifice
Ça d’vait finir comme ça.
Et au lever du jour,
Sans tambour,
Moi j’ai mis les bouts d’bois.

C’est un hôtel rue de Belleville
Juste avant la porte des Lilas.
Le patron c’est Meussieu Émile
Un homme qui a des gros bras.
C’est un hôtel rue de Belleville
Que fréquentent un tas d’mauvais gars.
Et comme c’est Au sommeil tranquille,
Y’en a qui s’réveillent pas.

– Dis, d’où qu’tu viens  ?
– D’où que j’viens  ?
– Oui.
– Bah ça te r’garde pas.
– Comment ça me regarde pas  ?
– J’t’ai dit que ça te r’garde pas.
– Tais-toi, t’as compris  ?
– Oh pis ça va  !
Silence… Aaaaaah  ! Eh ben…

Ça s’appelle Au sommeil tranquille,
Ah ah  ! On n’sait pas trop pourquoi.

8 juin 2013

Le Crépuscule des dieux, hier à Bastille.

Classé dans : Actualité, Musique — Miklos @ 8:47

En bref pour ceux qui sont pressés : mise en scène hésitant entre mini­ma­lisme et tarabiscotage – l’inces­tueuse intrigue l’est aussi, je vous entends murmurer – jusqu’au ridicule (le sublime wagnérien le frise parfois, mais ce n’est pas une raison pour en rajouter une couche), à en regretter les volu­mineuses Walkyries au casque ailé et amplement voilées d’antan, au moins c’était cocasse.

Mais surtout : une Brünnhilde (Petra Lang) remarquable de passion, d’énergie, de puissance et d’expressivité et avec un très beau timbre dans tout le registre, même au plus élevé. D’ailleurs, les femmes étaient en général bien mieux en voix que les hommes (ce qu’on a pu remarquer dès le premier trio des Walkyries, dont l’une qui s’est réellement distinguée), mais on peut aussi signaler Alberich (Peter Sidhom) à la belle et chaude voix ainsi que celle de Hagen (Hans-Peter König) contraint de chanter assis en fauteuil roulant (pourtant il pouvait très bien marcher, quand il s’est agi de saluer le public, encore un sale coup du metteur en scène ?). Sacrée performance.

Quant au pauvre Siegfried (Torsten Kerl), il a bien mérité son sort (dommage que ça n’ait pas eu lieu au début de ces quelque six heures avec entr’actes mais à la fin) : une voix métallique, aigre, rarement suffisamment puissante pour le rôle (on n’ira pas jusqu’à conseiller de lui rajouter un micro, il était peut-être finalement préférable de ne pas l’entendre). Ah, la malédiction de l’Anneau (celui de l’ordure, hein ?, si l’on peut dire en l’espèce) l’a frappé, lui, à plus d’un égard !

À propos de frapper, justement : pourquoi est-ce Alberich (attention, spoiler) qui frappe Siegfried d’une lance dans le dos et non Hagen, comme le dit explicitement le livret, la voix du héros lui était-elle si insupportable que ça ? Pourquoi, puisqu’on parle encore mise en scène, Brünnhilde caresse-t-elle à distance le corps étendu de Siegfried, geste qui ne peut être compris que des spectateurs assis à son niveau, au parterre, a-t-elle peur de se salir ? Pourquoi marche-t-elle seule en remuant les bras vers le brasier électronique destiné à l’engloutir avec l’anneau maudit comme si elle tentait de chasser des mouches, tandis qu’elle est supposée monter le cheval de Siegfried ou au moins l’amener avec elle ? Tant de questions qui resteront sans réponse…

L’orchestre, lui, a joué la plupart du temps ensemble grâce à la direction de Philippe Jordan.

Pour finir, l’œuvre : on aime ou on n’aime pas. Cela faisait longtemps que j’avais pris mes distances (musicales) de Wagner dont j’adorais, adolescent, les tubes ; j’ai été agréablement surpris, voire exalté, par certains passages, par l’ensemble (tout en sachant que si j’en reprends, ce sera à petites doses), à l’exception du début de la troisième partie un peu trop cucu à mon goût (et dont la mise en scène m’a évoqué une certaine danse dans Fantasia), et du début de la scène finale (attention, spoiler : Brünnhilde seule après avoir découvert la mort de Siegfried) qui ne semblait aller nulle part.

Bilan ? trois morts (eh oui, s’y rajoute Alberich qui paie ainsi ses forfaits des mains vengeresses des guillerettes Filles du Rhin).

11 avril 2013

« L’eau du noir Léthé » (Théophile Gautier)


Pieter Bruegel I  (1562) : Margot la folle (Dulle Griet)
Cliquer pour agrandir.

La mort de Margaret Thatcher ravive, pour un temps du moins, le souvenir quelque peu rouillé de la Dame de fer. Pour certains, cette Margot la folle, droite dans son armure et l’épée à la main à l’instar du personnage central du célèbre tableau de Pieter Breughel l’Ancien, a semé la destruction (des services publics, des syndicats), la guerre (des Malouines) et la mort (de Bobby Sands et des autres neuf grévistes de la faim irlandais, de plus de 900 soldats argentins et britanniques). Pour d’autres, c’était une grande personnalité politique à l’égal d’un Winston Churchill : elle a sauvé le pays (dixit David Cameron) et surtout les marchés financiers, et permis le développement de la classe moyenne et son accès à la propriété.

Quant à Augusto Pinochet, autre leader charismatique et absolu dont on ne compte plus les victimes (« génocide, tortures, terrorisme international et enlèvements » selon les chefs d’accusation du mandat international à son égard), son souvenir – pour ceux qui le portent encore dans leur cœur ou la marque dans leur chair – alterne entre vénération pour sa lutte contre le communisme (ce pourquoi Ronald Reagan, que Thatcher qualifiait de « second homme le plus important de sa vie », l’admirait) et répugnance pour ses innombrables crimes, sans compter ses fraudes fiscales. Mort sans repentir (« Je ne compte pas demander pardon à qui que ce soit. Au contraire, ce sont aux autres de me demander pardon ») et sans autre punition qu’une assignation à résidence quelques jours avant son décès, son héritage très partagé est curieusement comparable à celui de Margaret Thatcher : bénéfique économiquement et atroce humainement.

Ces deux chantres d’un capitalisme dur se rencontrent dans Aliados (Alliés), l’opéra multimédia de Sebastian Rivas – fils d’exilé argentin – sur un livret d’Esteban Buch – né en Argentine –, qui sera créé en juin 2013 au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du festival ManiFeste-2013 de l’Ircam.

Les faits : on est en mars 1999. Thatcher rend visite à Pinochet qui est en résidence surveillée à Londres où il était venu se soigner, en attente d’une décision sur son extradition vers l’Espagne (il sera libéré en 2000 et pourra rentrer librement au Chili, où il avait quitté le pouvoir en 1990). Il est alors âgé de 83 ans. Thatcher, sa cadette de dix ans, avait démissionné quelques mois après lui. Cette visite, diffusée en direct à la télévision, a un sens éminemment politique et un sujet précis : l’ex premier ministre britannique vient remercier l’ex dictateur chilien d’avoir été son allié lors de la guerre des Malouines en 1982 et d’avoir « amené la démocratie au Chili ». Ils ne sont pas qu’alliés, voire complices, mais aussi de vieux amis : depuis que l’un et l’autre étaient redevenus de « simples citoyens », le général lui rendait visite chaque année à son domicile londonien et lui envoyait fleurs et chocolats à son arrivée en Angleterre.

Aliados questionne le souvenir de la guerre des Malouines, qui aura fait plus de 900 victimes : au premier chef, celui qu’en ont les deux protagonistes principaux de l’opéra face à face dans ce huis clos. Ils sont particulièrement diminués : tous deux ont subi des attaques cérébrales, Pinochet est en fauteuil roulant (ce qui ne l’empêchera pas de se lever et d’aller saluer ses partisans une fois libéré et reparti au Chili), tandis que Thatcher commence à exhiber des signes de démence sénile.

Ils sont en conséquence chacun accompagné d’un assistant – une infirmière pour l’un, un officier pour l’autre – personnages inventés chargés de surveiller leurs moindres gestes, de pallier leurs défaillances mentales et physiques (tel Spalanzani pour Olympia) face aux épreuves qui les attendent : le général doit passer une visite médicale qui devra déterminer s’il doit être extradé, et la dame de fer doit inaugurer sa statue en bronze. Mais au-delà de ce rôle d’assistant médical, ils symbolisent les conseillers occultes dont s’entourent des chefs d’État, et qui sont souvent la cheville ouvrière, voire les instigateurs, de leur politique.

Outre ces deux personnages et leurs ombres, il y a un cinquième acteur, si présent par son absence même tel un choreute dans les coulisses d’une tragédie grecque : c’est le conscrit, dont le corps transi de froid de chair à canon – corporalité invoquée dans la première et dernière réplique du livret – parle des tréfonds de la cale du Général Belgrano. C’est le navire de guerre argentin qu’un sous-marin nucléaire de la Royal Navy coule pendant la guerre des Malouines : 323 marins perdent ainsi la vie. Ironie de l’histoire : dans une vie précédente, ce croiseur faisait partie de la flotte de guerre américaine et avait pu échapper à l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en 1941. Ce conscrit qui disparaît ainsi avec ses camarades de la classe de 63 – année de naissance du librettiste – peut aussi représenter par sa mort « inutile » les dizaines de milliers de ses compatriotes éliminés par la junte argentine et par sa révolte la jeunesse de ces années-là, « tant en Amérique latine qu’en Angleterre, qui commence à subir les affres de cette révolution conservatrice » (Sebastian Rivas).

Dans leurs moments de lucidité respectifs, le « vieillard impotent » et la dame au « regard perdu dans le vide » ne cherchent qu’à justifier leurs actions, l’un pour « la liberté des Chiliens et l’unité nationale » tout en faisant preuve d’un « évitement mémoriel » destiné à convaincre les médecins de son incapacité à répondre de ses actes, et l’autre le torpillage de ce bateau « qui était un danger pour nos navires », formule qu’elle avait répétée inlassablement lors d’une interview télévisée. Leurs répliques sonnent creux : ils ne sont plus ce qu’ils étaient, ce sont eux les vraies ombres de l’opéra et les pantins dont leurs assistants tirent les ficelles : la perte de leur mémoire personnelle les a progressivement vidé de leur identité.

C’est aussi la mémoire ou la connaissance que les spectateurs ont de cette guerre que l’opéra ne manquera pas d’interroger, et, au-delà, de poser la question de la nature même d’un événement historique et du sens qu’on lui accorde selon sa propre sensibilité, et donc celle de la construction de l’histoire, de son identité, en quelque sorte.

Je serais curieux de savoir quel souvenir en ont les plus jeunes : lors d’une visite que j’avais effectuée dans un grand musée américain dans les années 1980, je me trouvais dans une salle à l’entrée de laquelle il était indiqué « Post-war paintings ». Deux jeunes gens s’en approchent. L’un d’eux demande à l’autre en anglais : « De quelle guerre s’agit-il à ton avis ? ». L’autre hésite un moment et répond : « C’est sans doute la guerre du Vietnam ». Et c’était avant l’invention du Web puis celle de Google et enfin des objets techniques qui encouragent le réflexe plus que la réflexion, qui ont curieusement raccourci la mémoire collective et individuelle, et, par conséquent, affecté la conscience historique (et donc la culture qui s’y inscrit).

Mais c’est aussi une autre mémoire, associative, que suscite cette œuvre, et donc principalement personnelle, celle d’autres œuvres avec lesquelles elle résonne dans l’esprit du spectateur.

En lisant le livret, je n’ai pu m’empêcher de penser au roman (fort critiquable à bien des égards, autant sur la forme que sur le fond) de George Steiner Le Transport de A.H., dans lequel il décrit un autre face-à-face, fictif celui-ci, d’un personnage bien réel, un vieillard, avec ses actes et avec l’Histoire : il s’agit de Hitler qui s’était réfugié après la guerre dans la forêt amazonienne. Rattrapé par un petit groupe d’agents secrets quasiment aussi âgés que lui, il « se souvient à peine de ce qu’il était », il faut le rappeler à lui-même (comme pour Thatcher dans Aliados) ; dans son discours, il renverse le sens de ses actes et inverse le rôle de coupable et de victime (à l’instar de Pinochet dans l’opéra), se prenant quasiment pour un Juif. Là où ces deux textes diffèrent essentiellement, c’est sur leur positionnement politique, voire moral : comme le remarquait l’historien Jacques Le Goff lors de l’émission Apostrophes en 1981 où Steiner présentait son roman, on ne peut qu’être « très gêné par la fascination face à Hitler que George Steiner vient d’exprimer », fascination qu’il n’a d’ailleurs eu de cesse d’éprouver pour la force et le mal absolus et leur manifestation dans de tels plumes que le maurrassien et royaliste Pierre Boutang ou les antisémites et collaborationnistes Louis-Ferdinand Céline et Lucien Rebatet. Aliados est sans aucune ambiguïté du côté des victimes.

Lors de la présentation de l’opéra en devenir à l’Ircam, le compositeur a évoqué quelques références musicales qui lui sont personnelles, notamment en ce qui concerne le rôle du conscrit, qui se manifestent dans sa partition : L’Histoire du Soldat de Stravinski, autant pour son propre argument – le conscrit fait écho au soldat – que pour son instrumentation particulière – violon, contrebasse, basson, cornet à pistons, trombone, clarinette et percussions pour la version de 1917, et piano, clarinette et violon pour celle de 1919 (dans Aliados, chaque personnage est associé à un instrument : le conscrit à la guitare électrique, Pinochet au trombone, Thatcher à la clarinette, le piano et le violon à l’aide de camp et à l’infirmière) ; Pagliacci de Leoncavallo, la conclusion du conscrit évoquant le « La comédie est finie » (pour ma part, son « Théâtre du rien » rappelle plutôt Fin de partie de Beckett : « Moments for nothing, now as always, time was never and time is over, reckoning closed and story ended. ») ; le Punk Rock et aussi l’album London Calling du groupe The Clash (plus tardif et utilisant largement la fusion de genres), qui expriment la révolte de la jeunesse de l’époque Thatcher à l’encontre du conservatisme ambiant.

On n’a pu entendre que quelques exemples sonores de la partition elle-même, assortis d’explications sur certains des principes technologiques et des outils informatiques qui ont été utilisés pour la réalisation sonore dans des processus de dégradation – fragmentation – reconstitution – création : par exemple, comment l’analyse de l’intonation des voix (réelles) de Pinochet et de Thatcher a permis de composer les parties vocales, mais aussi l’instrumentation évoquant de façon saisissante ces voix. On ne peut s’empêcher de se rappeler d’un procédé similaire utilisé par Steve Reich dans l’opéra multimédia The Cave (1990-1993), où l’instrumentation suit de très près des enregistrements de textes parlés, qui sont d’abord diffusés tels quels, puis fragmentés et reproduits en boucle de telle façon que quand bien même le texte ne fait plus sens, la « musique de la voix » est toujours là. Ici, cette démarche va plus loin – la technique aidant – puisqu’elle permet de générer des discours qui n’ont jamais été prononcés en réalité.

Enfin, cette intéressante présentation a eu lieu le même jour que la première française d’un autre opéra, Quartett de Luca Francesconi sur le texte de Heiner Müller, issu lui aussi des studios de l’Ircam. Autre coïncidence : il s’agit là aussi d’un face-à-face en huis clos de deux monstres vieillissants, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, en prise avec leur propre histoire, avec leur corporalité, avec leur identité. Cette problématique est-elle dans l’air du temps, celui de l’emprise croissante de la technique sur l’homme, de l’externalisation de sa mémoire dans des dispositifs nébuleux (le « cloud ») et du développement des robots humanoïdes qui, s’ils ne nous inquiètent pas encore, ne peuvent que nous questionner sur notre propre identité et sur nos rapports à notre histoire personnelle, à l’Histoire et aux autres ? Si on a eu quelques réserves sur l’interprétation – notamment vocale – la partition nous a ravi.

Entendre parler d’une œuvre musicale ne permet pas plus de se l’imaginer que la lecture du menu d’un repas d’en prévoir le goût réel. Mais la mise en bouche d’Aliados nous a donné l’envie de voir et d’entendre le résultat final.


De gauche à droite : Antoine Gindt (mise en scène), Sebastian Rivas (musique),
Robin Meier (réalisation informatique musicale), Frank Madlener (directeur de l’Ircam).

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos