Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 janvier 2013

Dis, tu es libre, samedi ? Alors, si ça te dit…

Classé dans : Actualité, Musique — Miklos @ 15:55


Nouvelles chansons yiddish et françaises, nouveaux textes

1 janvier 2013

Au gui l’an neuf !


Statue Au-gui-l’an-neuf au jardin des Tuileries.
(Source : Ministère de la Culture – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine –
diffusion RMN)

Le baron Jérôme Pichon (1812-1896) a été un grand amoureux – et collectionneur – de livres, ce qu’il a exprimé dans une lettre à Georges Vicaire :

Depuis ma plus tendre jeunesse, j’ai aimé, adoré les livres ; et, comme tout homme qui aime, j’ai tout aimé d’eux, le fond et la forme. Plus tard, j’ai appris à apprécier leur reliure et leur provenance. Quel charme de tenir dans ses mains un livre élégamment imprimé, revêtu d’une reliure contemporaine de son apparition, donnant la preuve, par un signe quelconque, qu’il a appartenu à un personnage illustre ou sympathique, et de penser qu’en touchant ce volume qu’il a touché, lu, aimé, on entre avec lui dans une mystérieuse communion.

Il n’est donc pas étonnant qu’il ait été élu président de la Société des bibliophiles françois en 1844 et réélu chaque année jusqu’en 1894, où il se retira pour raisons de santé… Cette société a tenu ses assises dans la bibliothèque ou les salons de l’hôtel de Lauzun, que Pichon avait acheté en 1842. C’est peu dire que le quartier n’était pas à la mode, voici ce qu’il en dit en 1885 :

J’achetai ma maison du quai d’Anjou, je pourrai dire à la risée presque universelle comme pour le Petrone. Pouvait-on aller demeurer à l’Île Saint-Louis ! Et comment meubler une pareille maison ! Mais je laissai dire et je poursuivis mon chemin. On vint chez moi par curiosité, puis on trouva qu’après tout on pouvait vivre à l’Île Saint-Louis, puis après m’avoir blâmé, on me loua, on me vanta et… il y a 43 ans que j’y suis.

Son intérêt pour la demeure lui venait-il de son grand-père maternel, le célèbre architecte Brongniart ? On pourra lire d’autres détails intéressants sur sa vie et son œuvre dans la Notice qu’a écrite Georges Vicaire après le décès de Pichon.

Les deux chansons ci-dessous sont de circonstance : ce sont des aguillenneufs (ou anguilaneu, auguilaneuf, a(n)guillaneuf, (a)guillanné(e)…), tirés de son ouvrage Noëls de Lucas le Moigne, curé de Saint-Georges du Puy la Garde en Poitou, publiés sur l’édition gothique par la Société des Bibliophiles françois. On y a joint les Noëls composés (vers 1524) par les prisonniers de la Conciergerie et [de] deux Aguillenneufs tirés du recueil des Noëls du Plat d’argent. À Paris, imprimé par Ch. Lahure avec les caractères de la Société des Bibliophiles françois, MDCCCLX, in-16. IX-XVI et 172 pp. Tiré à 29 exemplaires pour les membres de la Société, plus 2 exemplaires pour le dépôt légal.

Ces Noëls étaient bien plus coquins – l’époque le voulait, le permettait – que leur nom ne le laisserait supposer à nos contemporains. En voici quelques titres (dont le sens doit avoir aussi changé avec le temps, mais on ne peut s’empêcher de rêver) :

– Ung petit coup en attendant.

– Crac, crac, jamais ne m’aviendra.

– Le branle de Saumur.

– Alons, alons, gay.

– Le mignon qui va de nuyt.

– Monsieur vault bien madame.

– Tire tes chausses, Guillemette.

– Mon cueur joliet, fringue sur la rose.

– Sy j’ayme mon amy.

– Amours, mauldit soit la journée.

– En contemplant la beaulté de ma mye.

Quant à Nicolas le Moigne, (ou Lemoigne), c’était un intéressant personnage. Voici ce qu’en disent Henri Lemaître et Henri Clouzot, dans leur préface à Trente noëls poitevins du xve au xviiie siècle (Niort et Paris, 1908) :

Le plus ancien de ces poètes populaires, Lucas Lemoigne, curé de Saint-Georges et de Notre-Dame-du-Puy-la-Garde en Poitou, ne nous a laissé que son nom. Encore n’est-il pas certain qu’il n’ait pas pris un pseudonyme, comme Jean Daniel, l’organiste d’Angers, qui signait Mitou. Dans ce cas, nous n’hésiterions pas à reconnaître dans ce curé de Saint- Georges, le « vieux oncle, seigneur de Saint-Georges, nommé Frapin », qui selon Rabelais avait « faict et composé les beaux et joyeux Noels en langage poictevin ». Guil. Frapin, personnage véritable, était réellement grand oncle de l’auteur de Pantagruel, puisque la grand’mère maternelle de Rabelais, Andrée Pavin, s’était remariée à un Frapin. Il vivait à la fin du xve siècle, ce qui correspond assez bien à l’allure générale du recueil. Le ton fort gaillard de certaines pièces suffirait à expliquer qu’il n’ait pas publié l’ouvrage sous son nom.

[Aguillenneuf]

Nous sommes bons compaignons,
Qui venons a vostre porte,
Sans que nully se deporte,
Tous jours irons de mieulx en mieulx,
Et chantons tous aguillenneuf.
Libraires et imprimeurs
Nous sommes tous d’une sorte,
Qui bien bouvons des vins meurs.
Mais que force on en aporte,
Faictes nous ouvrir la porte
A ceste vieille d’an neuf.
Et donnez-nous Aguillenneuf.

Si avions force ducatz
Et des nobles à la rose,
Point ny chanterions si bas,
Chascun de nous dire l’oze.
Vostre bource soit descloze ;
Donnez-nous ennuyt d’aneuf,
Nous en dirons : Aguillenneuf.

Nous ne viendrons de cest an :
Faictes la distributive ;
Que Dieu vous garde de malan !
Qui pour la viveos iniveos.
Nous crirons tous à voix vives,
A plein gosier franc et neuf :
Donnez-nous tous Aguillenneuf !

Aguillenneuf
Sur le chant Puisqu’en amours

Aguilleneuf, de cœur joyeulx,
Tous ensemble l’on vous demande
Plaine d’une bourse d’escus vieulx ;
Nous les prandrons, et sans amende,
Pour resjoyr toute la bende :
Si vous plaist de les mectre en jeu,
Nous en dirons : Aguillenneuf.

Nous sommes plusieurs compaignons
Assemblez et d’une alliance,
Qui tous deliberé avons
De tresbien garnir nostre pance.
S’il vous plaist, vous ferés l’advance,
Car nous n’avons pas, par grant adveu,
Puis nous dirons : Aguillenneuf.

Parquoy n’avons cause de rire :
Donnez-nous poulles ou chapons,
Esclairez près pour nous conduyre ;
Donnez de quoy rostir ou frire,
Ou ung jambon pour mettre au feu :
Nous en dirons : Aguillenneuf.

D’andouilles point nous ne voulons,
Nous ne ferons pas grans prieres :
Pour mieulx faire, nous laissons :
Gardés-les à vos chamberieres ;
Frotés-leurs-en bien le darriere,
Et vous aurés partie on veu ;
Puis nous en dirons : Aguillanneuf.

Adieu, filles aux blancs tetins,
Et frisquettes chamberieres ;
Que d’andouilles et gros boudins
L’on vous puisse faire crouppieres !
Vous en seriez beaucoup plus fieres
Quant vous auriez senty le jeu ;
Et donnés-nous Aguillanneuf.

Amen.

29 décembre 2012

Dames du temps jadis

Classé dans : Littérature, Musique, Photographie — Miklos @ 1:27

Dictes moy, où, en quel pays
Est Flora la belle Romaine,
Archipiada, ne Thais
Qui fut sa cousine germaine ?
Écho parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière, ou sus estan
Qui beaulté eut trop plus que humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la tressage Heloïs ?
Pour qui fut chastré (& puys moyne)
Pierre Esbaillart à Sainct Denys
Pour son amour eut cest essoyne.
Semblablement où est la Royne,
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en ung sac en Seine,
Mais où sont les neiges d’antan ?

La Royne blanche comme ung lys
Qui chantoit à voix de sereine,
Berthe au grand pied, Bietris, Allys,
Harembouges qui tint le Mayne,
Et Jehanne la bonne Lorraine
Que Angloys bruslèrent à Rouen
Où sont-ilz, vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince n’enquérez de sepmaine
Où elles sont, ne de cest an,
Que ce refrain ne vous remaine
Mais où sont les neiges d’antan ?

François Villon, Ballade des dames du temps jadis


12 décembre 2012

Quel bouleau !

Classé dans : Musique — Miklos @ 20:05

La mélodie qu’on entend dès la dixième mesure du Finale de la Quatrième symphonie de Tchaïkovski est simple. Et pourtant, quelle atmosphère orientale et mélancolique ! combinaison savante du tempo haletant et de la répétition lancinante de la première note, de la tonalité (mineure), de la direction (descendante), du rythme, et surtout du timbre et donc de l’orchestration, elle est de ces airs qui, une fois entendus, ne nous quittent plus. On retrouve d’ailleurs l’essentiel de ces « procédés » dans les premières mesures de la Cinquième symphonie de Beethoven.


P. I. Tchaïkovsky : Finale de la Quatrième symphonie (extraits).
(cliquer pour agrandir)

Tchaïkovski, lui, s’était inspiré d’une chanson populaire russe (comme il l’a fait ailleurs), en l’occurrence Во поле берёза (ou берёзка, ou encore берёзынька) стояла, littéralement : « Un petit bouleau se dressait dans le pré », connue sous le titre français de La Chanson du bouleau. D’autres grands compositeurs russes s’en sont inspirés : Balakirev (dans sa première Ouverture sur des thèmes russes), Mikhaïl Glinka (Tarentelle), Dimitri Chostakovitch (Le Grand éclair) ou Alfred Schnittke (La Vie avec un idiot). Elle se trouve citée intégralement dès 1787 dans l’opéra comique en un acte Les Cochers au relais d’Evstignei Fomine (1761-1800) auquel Nikolaï Lvov (1753-1803/4) avait collaboré comme parolier (sourceRichard Taruskin, Defining Russia Musically: Historical and Hermeneutical Essays.
Princeton University Press, 1997.
), et apparaîtra quelques années plus tard dans le recueil de Chants populaires russes avec leurs mélodies que Lvov publiera avec Ivan Pratch (republié en facsimile en 1987 par UMI Research Press).


E. Fomine : Les Cochers au relais (extrait).
(cliquer pour agrandir)

J’avais entendu cette chanson envoûtante pour la première fois, adolescent, sur le 33T du concert que le Chœur Alexandrov de l’Armée rouge avait donné à Paris en 1960 et auquel mes parents avaient assisté. Je n’ai eu de cesse de réécouter ce disque, et particulièrement cette chanson-là (bien moins connue en France que Plaine ma plaine qui s’y trouve aussi, à côté d’autres œuvres en russe et en français), interprétée avec une énergie et un élan prodigieux mâtinés de tendresse par le ténor Constantin Lissovski et la chorale. Le Chant du Monde, qui avait publié le disque original, l’avait réédité en disque compact en 1993, puis cette année-ci : on le trouve donc dans les bacs, au bouleau, donc ! En l’écoutant j’y retrouve le même plaisir, la même excitation, que cinquante ans plus tôt. On peut en entendre ici la même interprétation [le site Chant du Monde s’est vidé avec le changement d’activité de la marque. -- 4/2018] que je trouve toujours nonpareille.

Les racines russes de ma mère devaient y être pour quelque chose : cette musique me parlait et me parle toujours. En outre, le bouleau, si commun en Europe du Nord, est omniprésent dans la poésie et la chanson russes et est considéré comme l’arbre national du pays. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait donné aussi son nom à un ensemble chorégraphique russe, dont la spécialité est le khorovod, dansé en cercle par des femmes aux amples robes touchant le sol, ce qui leur permet de se déplacer comme en glissant sans un geste, effet particulièrement magique, comme on peut le voir dans cette ancienne vidéo (les plus récentes sont moins intéressantes) :

On aura remarqué le son reconnaissable entre tous de la balalaïka, autre « objet » mythique russe. Ce n’est pas uniquement du fait de son utilisation fort commune pour accompagner ce genre de musique, voici ce que dit une des versions de la chanson : « Je couperai trois branches du bouleau, j’y taillerai trois petits sifflets. Dans la quatrième – une balalaïka… » Voici l’interprétation amusante (et savante) qu’en donne l’ensemble Koumouchki (« commères », en russe) :

Pour finir, on signalera d’abord que la partition (voix, accompagnement) de cette splendide chanson et de son vertigineux refrain est disponible en ligne, avec les paroles, leur fidèle translittération et traduction en anglais. Enfin, le blog de Philippe Michel consacre à cette chanson une page où l’on trouve le texte complet (en russe, en translittération et en une traduction très approximative – cf. ci-dessous notre tentative) accompagné de la vidéo d’une autre interprétation par les chœurs de l’Armée russe intéressante à plus d’un égard : on les voit jouer de la balalaïka et dans une position bien plus détendue que celles qu’ils ont en général, que ce soit lors de leurs défilés ou de leurs interventions chez les pays « amis ».

I.

Во поле берёза стояла,
Во поле кудрявая стояла.
Люли, люли, стояла!
Люли, люли, стояла!

I.

Un petit bouleau s’élevait dans le champ,
Dans le champ il se dressait tout feuillu.
Lala, lala, il s’y dressait !
Lala, lala, il s’y dressait !

Refrain

Тары, бары, растабары,
Снежки белы выпадали,
Серы зайцы выбегали,
Охотники выезжали,
Всех собак своих спускали,
Красну девку испугали.
Ты, девица, стой! Стой, стой, стой!
Красавица с нами песню, пой, пой, пой!
Чувиль, мой чувиль,
Навиль, виль, виль, виль!
Eщё чудо, перво чудо, чудо родина моя!
Eщё чудо, перво чудо, чудо родина моя!

Refrain

Bavardages et commérages,
La neige blanche tombait,
Des lapins gris s’enfuyaient,
Les chasseurs partaient,
Lâchaient tous leurs chiens,
Faisaient peur à une belle jeune fille.
Eh, petite, arrête ! arrête, arrête, arrête !
La belle, chante avec nous, chante, chante !
Oiseau, mon oiseau,
Petit oiseau, zo, zo zo !
Ô merveille, merveille suprême que ma patrie !
Ô merveille, merveille suprême que ma patrie !

II.

Некому берёзу заломати,
Некому кудряву защипати
,
Люли, люли, заломати
!
Люли, люли, защипати!

(Refrain)

II.

Personne n’élague le bouleau,
Personne ne coupe son feuillage.
Lala, lala, ne l’élague !
Lala, lala, ne le coupe!

(Refrain)

III.

Пойду я в лес погуляю,
Белую берёзу заломаю.
Люли, люли, погуляю!
Люли, люли, заломаю!

(Refrain)

III.

Je vais me promener dans la forêt.
J’élague le blanc bouleau.
Lala, lala, je me promène,
Lala, lala, je l’élague.

(Refrain)

10 décembre 2012

Mer d’alors

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature, Musique — Miklos @ 17:27

L’homophonie – à ne pas confondre avec l’homophobie qui, à l’instar de l’Hydre de Lerne, redresse présentement ses têtes à l’occasion du projet de mariage pour tous – ne cesse de séduire les auteurs, et pas des moindres. C’est ainsi que, quelques centaines d’années avant Freud, l’Oulipo et Raymond Devos, le poète Pierre de Marbeuf (1596-1645, cf. biographie en fin du billet) sut en user pour tourner des vers destinés à exprimer les délices et les affres des amours qui lui tournaient la tête.

Le plus célèbre de ses poèmes dans le genre est sans conteste l’un des sonnets du recueil Pour Philis. Le miracle d’amour – la dédi­cataire était la belle du moment qui tenait sa vie captive dans ses yeux et lui avait l’âme ravie, pour reprendre l’expression de Jehan Tabourot –, qui est bien plus qu’un exercice de style (fort réussi), une lecture « moderne » pouvant y trouver sans peine des interprétations psychanalytiques à ses évocations du feu et de l’eau, des abîmes et de l’exaltation, et de la mère omniprésente :

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau,
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

On retrouve ce jeu sur l’homophonie créée par la mer, la mère, l’amer, l’amour (plus exactement : des paronymes) et sur l’opposition eau – feu dans Le Procès d’amour, dédié Au Roy dont on ne citera qu’un passage :

Je ne m’étonne plus si l’Amour est amer,
Puis qu’on dit que sa mère est fille de la mer,
Et la mer et l’Amour sont cause du naufrage,
Et la mer et l’Amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’Amour est amer,
L’on s’abîme en l’Amour aussi bien qu’en la mer,
S’il est bâtard de Mars il se plaît à la guerre,
Et de troubler toujours le repos de la terre,
S’il est fils de Vulcain, son plaisir et son jeu
Est de brûler le monde et d’y mettre le feu,
Soit donc qu’il soit bâtard, soit qu’il soit légitime,
Il doit être du fer ou du feu la victime.

Ce ne sont pas les seuls paronymes qu’on trouve dans ses poèmes ; un autre Sonnet s’ouvre ainsi : « O Nuit pour mes ennuis tant seulement féconde… ».

Les textes de Marbeuf ne sont pas uniquement du Desbordes-Valmore avant l’heure. Il manie fort bien l’ironie, comme on peut le voir dans sa Consolation sur la mort du Perroquet de Madamoiselle D.&.c. :

Ne pleurez plus pour votre perroquet,
Puis qu’il est mort vos pleurs sont inutiles,
La pauvre bête a laissé son caquet
Par testament à l’une de vos filles.

C’est net, bref et précis. Plus long est Le misogyne qui célèbre le décès de sa femme qu’il envoie prestement au diable, et s’il se targue d’aller jusqu’en enfer à l’instar d’Orphée, ce n’est pas comme « ce sot [qui y] veut séjourner afin que sa femme revienne », mais, dit-il, « J’y descends afin que la mienne n’en puisse jamais retourner ».

Il n’hésite pas à manier du paradoxe en mettant la plume à la main pour lancer quelques imprécations bien senties dignes du meilleur Hugo :

Un jeune sot de secrétaire,
L’excrément de quelque notaire,
Ou le bâtard d’un écrivain,
Ne mérite pas cette gloire
Que pour punir son écritoire
Je mette la plume à la main.

Une de ses Épigrammes fournira une apte conclusion à ce billet en faisant écho à l’évocation de l’actualité qui ouvre ce billet :

Quand je te vois, visage de poupée,
            Je dis qu’en ta façon
            Nature fut trompée,
Pensant faire une fille elle fit un garçon.

Marbeuf (Pierre de), poète français, naquit vers 1596 aux environs de Pont-de-1’Arche, de noble famille. Son père avait les titres d’écuyer, sieur d’Imare et de Sahurs en partie, et lui-même se donne celui de chevalier. Il fit ses premières études à la Flèche, au célèbre collège qu’y possédaient les jésuites, et il se rendit de là, sans doute afin de faire son droit, à Orléans. Mais il s’y livra aux Muses au moins autant qu’à la jurisprudence, et dès 1618, il fit paraître un double échantillon de son talent poétique : l’un était le Psalterion en l’honneur de Marie, dont l’intitulé seul indique assez quelle influence exerçait toujours sur lui l’éducation religieuse reçue chez les pères ; l’autre consistait en Poésies mêléesDans l’épîtrе dédicatoire, en tête de sa Poésie meslée, on lit :
A monsieur mon père, monsieur de Marbeuf, etc.
, parmi lesquelles se trouve une imitation du chapitre 1er des Lamentations de Jérémie. Aussi, dans une de ses pièces laudatives que jadis il était d’usage de mettre en tête de tout ouvrage nouveau, un de ses amis, Piedevant d’AquignyAquigny est aussi aux environs de Pont-de-l’Arche., le loue-t-il de ne point avoir admis de vers érotiques, et, sous ce rapport, il le préfère aux Ronsard, aux Desportes, aux du Bellay. Mais Marbeuf ne mérita pas longtemps cette louange toute spéciale. De retour à Orléans, il y fit connaissance avec une jeune Parisienne qui eut le pouvoir, dit-il, de lui faire négliger ses dernières études, et qu’il a chantée sous le nom réel ou emprunté d’Hélène. Ce n’est pas tout, à Hélène succéda Jeanne ; puis vinrent, nous ne saurions plus dire dans quel ordre, Madeleine, Gabrielle, et Philis et Amaranthe. Quoi qu’il en soit, Marbeuf finit d’assez bonne heure par reprendre la route de sa patrie, et nous le retrouvons aux environs de Pont-de-1’Arche investi de la maîtrise des eaux et forêts. Il continua de cultiver la poésie au milieu de ses bois et de ceux de la couronne et de l’État, et il fait allusion à cette vie forestière en se donnant dans ses vers le nom de Sylvandre. On ne sait à quelle époque il mourut, mais il vivait encore au commencement du règne de Louis XIV. Toutefois la dernière pièce qu’on ait de lui est de 1633. Il avait été marié, et, s’il faut l’en croire, il avait eu fort à souffrir de cette union, mais il ne spécifie rien sur les griefs qu’il pouvait avoir à l’égard de sa femme qu’il appelle Alecton et Mégère. Voici les titres exacts des deux premiers petits recueils de Marbeuf : 1° Psallerion chrestien dédié à la mère de Dieu, Rouen, 1618 ; 2° Poésies mêlées du même auteur, Rouen, 1618. Il faut y joindre, pour avoir ses œuvres complètes, les pièces nouvelles insérées dans l’édition de 1629, laquelle a pour titre : Recueil de vers de M. P. de Marbeuf, etc., et une ode intitulée Portrait de l’homme d’Etat, 1633, in-4°. Parmi ses œuvres complètes se trouvent diverses pièces latines, et au total ce recueil offre une variété assez séduisante, des éloges et des satires, des vers galants et des poésies pieuses. Quant à ce que Marbeuf a déployé de talent, nous ne pouvons être tout-à-fait de l’avis de ses amis et notamment de celui de son fidèle d’Aquigny. Cependant on ne saurait lui dénier toutes les qualités qui font le poète. Il a la versification facile, et souvent sa phrase est nette et précise.

P—от, in Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderne, t. 26. Nouvelle édition. Paris, 18..

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