Après D’Avant
Le passé, même lointain, n’a pas fini de nourrir la création contemporaine, et pour cause : c’est en lui que plongent nos racines, c’est le terreau de nos identités. Qu’on l’ignore ou qu’on le rejette, on le retrouve – parfois en creux – au fond des voix les plus modernes ; à l’inverse, son plagiat est l’hommage que l’indigence artistique rend à sa richesse. Les grands s’en inspirent librement, les petits l’imitent aveuglément. Comme le dit si joliment cet éternel ferrailleur de Pierre Boulez,
« Il y a quelque chose de très important dans ce tiraillement entre le respect, l’irrespect, la conservation à tout prix et tout simplement l’oubli. Personnellement, je trouve que la solution la plus pratique, c’est de mettre le feu à la bibliothèque chaque matin, et de la re-trouver le soir si on en a besoin, mais pas plus que ça, et pas moins que ça… ».
au Moyen Âge
24 avril – 10 mai 2006
Maison de la Catalogne
4-8, Cour du Commerce Saint-André
75006 Paris
Splendides facsimilés de magnifiques cartes et de manuscrits médiévaux enluminés édités par M. Moleiro
À ne pas manquer !
Les bouleversements qu’a connus le Moyen Âge – qui débute avec la chute de l’Empire romain d’Occident en 476 et s’achève au XVe s. avec la Renaissance – ne sont pas sans rappeler les nôtres, mutatis mutandis : transformations économiques et politiques liées aux vagues d’invasion, au commerce croissant et à l’émergence de pouvoirs locaux et régionaux (seigneurs d’une part et royaumes de l’autre) alors, et l’immigration (souvent perçue comme un envahissement), la mondialisation de l’économie et de la finance et la montée en puissance des régions et de l’Europe au dépens des états, aujourd’hui. Les périodes de guerre endémique et d’épidémies qu’il a connues masquent celles de prospérité qui se sont manifestées par exemple dans l’écriture – l’art de l’enluminure (voir encadré ci-contre) et l’invention du codex –, en architecture –l’érection de cathédrales splendides mais aussi de châteaux, de beffrois, d’hôtels de ville ou d’hôpitaux – ou en musique : le développement du roi des instruments, l’orgue, qui date de l’antiquité grecque mais qui prend une ampleur digne de remplir les nouvelles cathédrales ; celui de la musique d’ensemble (vocale, instrumentale) ou de la notation musicale destinée à pérenniser les œuvres avec l’émergence de la personnalisation de leurs auteurs (ce qui sera aussi le cas du théâtre), et qui prendront leur essor dans la Renaissance…
Il n’est donc pas étonnant que cette longue période inspire, diversement, la création musicale contemporaine qui explore les modalités d’expression nouvelles et anciennes. C’est ainsi que l’archaïsme séculier d’un Carl Orff ou religieux d’un Arvo Pärt charment par leur primitivisme souvent simpliste les publics en mal de repères. Bien plus riche et complexe, l’opéra L’Amour de loin de Kaija Saariaho prend pour prétexte la vie d’un troubadour pour parler de l’exil et de la confrontation des cultures auxquels est confronté l’homme de tous temps. Et ce sont des chansons médiévales qui accompagnent D’Avant, le dernier spectacle du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui, qu’interpellent ces questions.
La programmation du Théâtre de la Ville est excellente, ce que je ne manque pas de souligner chaque fois que j’en reviens ravi, enchanté ou ému, après avoir découvert ou retrouvé des créateurs et des interprètes de grande qualité. Je n’en ressors que très rarement agacé, ennuyé ou écœuré. Je me faisais donc une joie d’y voir ce travail de Cherkaoui, dont la créativité foisonnante, exubérante et passionnée m’avait séduit. Ce n’était pas une création : D’Avant date de 2002, année où il est passé pour la première fois au Théâtre de la Ville, et a tourné ailleurs depuis. Il précède Foi, lui-même « spectacle médiévo-contemporain ».
Au centre de la scène, dans un grand cercle dessiné par des briques au sol, se tient un homme barbu les bras écartés tel un Christ, la tête couverte d’une grande calotte orientale tressée. Il pivote sur place, titubant, en désarroi : c’est Sidi Larbi Cherkaoui, dont on connaît l’intérêt pour la foi, toutes les fois. Un échafaudage recouvre entièrement le mur du fond, jusqu’aux cintres. En émergeront les trois autres danseurs-chorégraphes (Damien Jalet – grand inspirateur et partenaire de Cherkaoui –, Luc Dunberry et Juan Kruz Diaz De Garaio Esnaola) pour se jouer de cette statue de souffrance tel un pantin. La manipulation de l’homme par l’homme est d’ailleurs un thème récurrent chez Cherkaoui – qu’on aura vu illustré par les poupées humaines articulées de Zero degrees par exemple. Au fil du spectacle, au cours duquel les danseurs entonneront (fort bien d’ailleurs) des chansons médiévales (à l’exception de l’une d’elles, modernité oblige) a cappella, ce groupe se transformera, se décomposera et recomposera en des saynètes tendres et sensuelles (de très beaux pas-de-deux célébrant la fusion des corps, encore une des belles marques de Cherkaoui comme on a pu en voir dans Zero Degrees), incongrues (celles du Mannekenpis ou d’un boys’ band ringard interprétant une chanson rock) ou amusantes : deux danseurs échangeront la moitié de leurs vêtements (l’un portera le pantalon d’un costume dont l’autre portera la veste), et dans les figures qu’ils danseront les corps enlacés on aura l’impression que les corps se seront recomposés pour recréer des postures impossibles.
Mais la manipulation peut dériver, et le spectacle met aussi en scène la violence et l’acharnement, le long tabassage d’un personnage par les autres qui s’en font l’objet d’un jeu cruel que le public – surtout le jeune public dont les rires clairs fusaient joyeusement à ces moments – a apprécié, triste signe des temps où le happy slapping renforcé en rétroaction par sa médiatisation dégénère en une violence incontrôlée (on y reviendra).
Finalement, ce spectacle n’aura pas fait corps : c’est un patchwork d’anecdotes, bien trop longues pour certaines, où le chorégraphe s’attarde trop à utiliser des procédés (tel celui de l’inversion des vêtements) sans vraiment les développer – peut-être n’y avait-il pas matière à le faire ? On reste avec le sentiment de jeux d’enfants inconséquents parfois traversés de fulgurances, tandis que Foi, qui lui aura succédé, a montré plus de maturité. Cherkaoui est jeune, il semble engagé sur un chemin très prometteur : c’est un homme de cœur, de passion et de compassion. « Cherkaoui » veut dire en arabe « Là où le soleil se lève ».
« Le principal événement à signaler dans le domaine de l’information et du soutien apporté au programme [des Nations Unies pour les réfugiés] a été la mise en vente, en octobre 1964, du disque [microsillon] Festival international de piano [qui] présente un concert d’une heure donné avec le concours de six grands pianistes : Claudio Arrau, Wilhelm Backhaus, Alexandre Brailowsky, Robert Casadesus, Byron Janis et Wilhelm Kempff. À la fin de l’année, 100 000 exemplaires de ce disque avaient déjà été vendus en Europe et au Japon et la vente commence maintenant dans d’autres pays.
Il n’a pas fallu attendre l’internet pour s’aimer de loin.
C’est l’archétype de l’amour de loin qui fait l’objet de l’opéra éponyme de la compositrice finlandaise
Créé en 2000 à Salzbourg, l’opéra vient d’être donné en version concert au Châtelet, avec l’Orchestre symphonique allemand de Berlin et les Chœurs de la radio de Berlin sous la direction de Kent Nagano, dont la prestation était irréprochable. La très belle voix de mezzo-soprano de Marie-Ange Todorovitch et son excellente interprétation servaient particulièrement bien le personnage du Pèlerin, tandis que Magali de Prelle a interprété avec aisance le rôle souvent difficile de la Comtesse. L’accent américain et le timbre parfois trop métallique de Daniel Belcher convenaient moins au rôle de Rudel. La réalisation vidéo conçue par Jean-Baptiste Barrière (mari de la compositrice) fournissait une illustration discrète et efficace à l’intrigue. Souvent abstraite, elle suggérait la mer, ses vagues et la tourmente des amants. Parfois plus réaliste, mais floutée comme en un rêve, elle montrait parfois des manuscrits médiévaux qui ancraient le récit dans sa période ou la silhouette d’une ville orientale, la Tripoli de la Comtesse.
J’ai découvert Faust et l’opéra quand mes parents m’emmenèrent voir cette œuvre à l’Opéra de Paris ; je n’avais pas encore 10 ans, j’en revins la musique plein la tête et saisi, ému et bouleversé par ce que j’avais vu, de mes yeux vu : la tentation, la faute, la punition, le diable, le ciel… Je chantais ce dont je me souvenais et n’eus cesse d’écouter le 33T que nous avions et que j’usai à force de le remettre sur la platine, interprétation si française donnée par ces grands musiciens internationaux que sont
C’est avec d’autant plus de dégoût que je viens d’apprendre la suspension de Tresa Waggoner, institutrice américaine qui enseigne la musique, au prétexte qu’elle a montré à ses élèves de cours élémentaire un extrait de la vidéo de Faust réalisée il y a une trentaine d’années et présentée par la grande soprano Joan Sutherland. En leur passant cette séquence d’une dizaine de minutes interprétée par des marionnettes, elle souhaitait éveiller l’intérêt de la classe et leur faire comprendre ce qu’étaient ténors et sopranos ; elle a attiré l’ire des parents, qui l’accusent de lesbianisme et de promotion de l’homosexualité (l’immoralité de cet opéra et de l’œuvre de Goethe, sans doute) ainsi que de satanisme (à cause de ce pauvre vieux Méphisto). Cette mère de deux enfants, ex cantatrice d’opéra qui passe une partie de sa vie à chanter du gospel dans les églises de la région a décidé de porter l’affaire devant les tribunaux, au cas où elle serait limogée. Cela se passe ces jours-ci au fin fond du Colorado, dans l’Amérique profonde, profondément conservatrice et étriquée, qui ne voit nul mal dans la diffusion à la télévision de films réalistes d’une violence parfois extrême et dans la possession 
