Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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4 septembre 2005

À l’écoute

Classé dans : Musique — Miklos @ 12:53

Il n’y a pas que la Fnac où l’on peut trouver des disques intéressants ; bien plus près de chez vous il y a des mines de trésors historiques et à des prix abordables. Je connaissais depuis un moment Abeille Musique, où l’on trouve un nombre conséquent de labels méconnus des surfaces (classique, jazz, musiques du monde…), des informations fort intéressantes, l’actualité de la musique et surtout des « affaires » fort intéressantes si l’on y arrive au bon moment (l’intégrale des symphonies de Mahler dirigées par Inbal pour une dizaine d’euros : même si ce n’est pas mon chef préféré dans ce répertoire, le rapport qualité/prix est remarquable). Brittens m’avait permis de trouver des enregistrements historiques comparatifs du label The Piano Library (tel la deuxième sonate pour piano de Chopin, interprétée par Rachmaninoff, Cortot, Brailowsky et Kilenyi sur le même disque). Voici que je viens de découvrir Tahra (non, aucun rapport avec une certaine plantation homophone), label français créé par Myriam Scherchen, fille du grand chef Hermann Scherchen (1891-1966). Ce dernier avait succédé à Furtwängler (l’un des deux plus grands chefs du XXe s., avec Walter) à l’orchestre du musée de Frankfort en 1921, et dirigea bien d’autres orchestres, qu’ils dirigea dans des premières mondiales de chefs-d’œuvre de Schoenberg, Berg, Roussel, Webern, Strauss, Dallapiccola, Stockhausen, Varèse, Henze, Xenakis… Sa fille se consacre à la réédition d’enregistrements historiques, pour certains inédits : Fritz Busch, Karl Böhm, Erich Kleiber et bien d’autres. Dans un entretien très intéressant (en anglais), elle parle de ses souvenirs et de ses projets.

21 août 2005

Après le concert

Classé dans : Musique — Miklos @ 20:48

Si le site de France Inter a confondu Tchaïkovski et Beethoven, si le public à Ramallah a eu du mal à faire le silence pour laisser la musique s’exprimer et a applaudi entre les mouvements, si l’Orchestre du Divan oriental-occidental semblait réservé surtout pendant les deux premiers mouvements de la Symphonie concertante de Mozart (la Cinquième symphonie de Beethoven était bien plus enlevée avec de très beaux moments où on oubliait toute critique — et ce n’était pas qu’une question de partition : Barenboïm semblait avoir bien plus de plaisir à la diriger), tout ceci finalement n’a qu’une importance toute relative : cet événement majeur, réunissant jeunes musiciens israéliens et palestiniens autour de la musique, a bien eu lieu. Il ne s’agit bien évidemment pas uniquement du concert lui-même (le premier de cet orchestre donné en Palestine), mais des longues périodes de travail en commun qui leur ont permis d’arriver à ce concert. Même si Barenboïm avait reconnu dans un entretien diffusé hier que l’orchestre n’avait pas encore un bon niveau, j’ai été très agréablement surpris par ce que j’ai entendu : justesse et précision, malgré la battue parfois molle de Barenboïm, musicalité des solistes qu’envieraient bien d’orchestres d’amateurs.

J’ai raconté ailleurs comment mon admiration pour Barenboïm s’était soudain éteinte, lorsque je l’avais entendu en soliste dans le Concerto n° 20 en ré mineur pour piano et orchestre K. 466 de Mozart, il y a bien des années : à mes oreilles, il avait massacré par un jeu mou cette œuvre qui est l’une de celles que je préfère. Est-ce que cela a nourri un préjugé à l’encontre du chef qu’il est devenu et dont je n’ai pas aimé les interprétations — trop arrondies, manquant souvent de mordant, voire de précision et surtout dans les détails (affaire de goût personnel : il est mondialement reconnu et lauréat, entre autres, du prix Wilhelm Furtwängler — chef qui, lui, est dans mon panthéon, aux côtés de Bruno Walter) ? Je ne sais, mais je ne peux que rester admiratif pour l’œuvre qu’il a entreprise depuis des années, pour un certain rapprochement entre deux peuples tellement pris dans leur lutte respective pour la survie qu’ils s’ignorent l’un l’autre, ce qui ne manque pas d’attiser haine et malentendus. Or la grande musique, elle, on peut la faire et l’écouter sans préjugés. Il l’a fait — avec l’intellectuel (et musicien) Edward Said, grand humaniste maintenant disparu – malgré les accusations de collaboration avec l’ennemi que certains israéliens ont lancé à son égard (tout en lui accordant leur prestigieux prix Wolf pour les arts). Depuis des décennies, il n’a pas manqué de tenter d’inciter les cultures à se dépasser en remettant en question, malgré leurs peurs quasi ataviques, des habitudes acquises parfois pour des raisons parfois très valables mais qui deviennent des handicaps majeurs, personnels, communautaires, culturels, politiques.

Il faut louer à l’égal le courage des musiciens — plus encore celui des palestiniens que des israéliens — qui ont choisi et accepté de participer à cette entreprise qui ne peut se faire que dans l’entente absolue qu’ils ont appris à mettre en œuvre sous la houlette bienveillante, vigilante et passionnée de Barenboïm, et malgré l’éventualité d’un rejet à leur retour dans leur pays.

Enfin, il y a le public de Ramallah, qui n’a pas dû souvent entendre de concerts et a fortiori dirigés par une telle star. J’espère que l’enthousiasme qui leur a ainsi été transmis contribuera à les renforcer.

Mais à l’inverse, il ne faut pas tomber dans un optimisme béat : comme le montrait l’entretien diffusé hier avec quelques-uns des jeunes musiciens, ils sont loin de s’être entièrement libérés de leurs peurs. Et comment en serait-il autrement ? Il faut défaire ce que des dizaines d’années ont fait. On peut espérer que ce concert ne sera qu’une étape vers une ouverture qui permettra à l’espoir de renaître — pour la paix, la liberté et la prospérité de tous les peuples de cette région.

Ce concert s’est achevé par l’exécution — non annoncée au programme — de l’élégiaque Nimrod, neuvième des Variations Enigma op. 36 du compositeur britannique Edward Elgar, qui illustre une promenade nocturne entre le compositeur et son meilleur ami, Augustus E. Jaeger (qui veut dire en allemand « chasseur », d’où le titre de cette variation), durant laquelle ils ont conversé à propos de Beethoven. Puissent les peuples auxquels ce concert est destiné commencer à progresser ainsi ensemble.

20 août 2005

À ne pas manquer dimanche 21 à 19h

Classé dans : Musique — Miklos @ 23:06
Daniel Barenboïm en direct de Ramallah
dirige le West-Eastern Divan Orchestra
Arte et France Inter, 19h

Au programme de cette soirée exceptionnelle : la Symphonie n° 5 de Beethoven et la Symphonie concertante pour instruments à vent de Mozart, que l’on a rarement l’occasion d’entendre en concert.

Ce concert de Ramallah clôture la tournée 2005 du West-Eastern Divan Orchestra, une tournée qui aura mené la formation israélo-arabe à Sao Paulo, Buenos Aires, Londres, Édimbourg ou encore Wiesbaden. C’est la journaliste italienne Lilli Gruber, qui présente le concert de ce soir. Dans un entretien avec Daniel Barenboïm, elle aborde le conflit israélo-palestinien, l’avenir du Proche et du Moyen-Orient ainsi que le rôle de la culture.

Le langage universel de la musique

En 1999, Edward Saïd (décédé en septembre 2003) et Daniel Barenboïm réunissent un groupe de musiciens arabes et israéliens, ainsi qu’une poignée d’artistes allemands, pour jouer ensemble à Weimar à l’occasion du 250e anniversaire de la naissance de Goethe : une expérience audacieuse, à laquelle prit part également Yo-Yo Ma. Le nom de l’orchestre est tiré d’un recueil de poèmes de Goethe, intitulé Le divan occidental-oriental, qui rappelle combien le poète allemand était attaché à la Perse et aux pays arabes.

L’orchestre rassemble des jeunes musiciens d’Israël et de Palestine, de Syrie, de Jordanie, du Liban, de Tunisie, d’Égypte et d’Espagne. L’orchestre s’est donné pour mission d’œuvrer au rapprochement entre Arabes et Israéliens par le langage universel de la musique. Pour son chef et fondateur, l’objectif sera atteint lorsque l’orchestre pourra se produire dans tous les pays dont les jeunes musiciens sont issus.

À cet égard, le concert de Ramallah marque une étape importante. Même si Daniel Barenboïm a décidé de ne jamais évoquer la politique proche et moyen-orientale pendant les répétitions, l’orchestre agit comme un formidable catalyseur partout où il se produit, que ce soit pendant les concerts ou bien après. Six ans après sa fondation, et alors que la situation au Proche-Orient reste tendue, le projet de la formation musicale n’a rien perdu de sa force. Chaque année en été, les jeunes artistes se retrouvent pour un atelier de plusieurs semaines avant d’entamer une tournée très attendue. La septième session de travail du Divan a eu lieu en juillet à Séville et a été suivie d’une tournée en Amérique latine et en Europe.

Daniel Barenboïm parle

Avant la retransmission en direct de Ramallah le 21 août, ARTE propose deux documentaires pour mieux comprendre l’engagement de Daniel Barenboïm et la portée hautement symbolique du concert qu’il donnera avec le West- Eastern Divan Orchestra. Le lundi 13 juin, lors d’une conférence de presse à Paris, Daniel Barenboïm a répondu aux questions des journalistes.

Source: Arte

24 juillet 2005

Invitation à la valse

Classé dans : Lieux, Musique — Miklos @ 1:48
Deux personnages sont omniprésents à Varsovie : Chopin (l’aéroport, le conservatoire, l’hôtel Accor, des cafés…) et Jean-Paul II (presque chaque église, l’avenue principale, le musée des croûtes…). À défaut d’offrir les homélies du second, voici un concert des œuvres du premier dans des interprétations historiques.


1. Valse n° 7 en ut dièse mineur, op. 64 n° 2
Zofia Robcewiczowa (1885-1948), enr. en 1932
 

2. Polonaise n° 6 en la bémol, op. 53
Alexander Brailowsky (1896-1976), enr. en 1961(?)
 

3. Valse n° 17 en la mineur, op. posthume
György Cziffra (1921-1994), enr. en 1977-8
 

4. Nocturne en fa dièse majeur, op. 15 n° 2
Jozef Hofmann (1876-1957), enr. en 1935
 

5. Mazurka en si bémol mineur, op. 24 n° 4
Ignacy Ian Paderewski (1860-1957), enr. en 1906
 

Fryderyk Chopin, Complete Works VIII: Polonaises for Piano,
edited by Ignacy J. Paderewski, Ludwik Bronarski and Jozef Turczynski,
Warsaw, Instytut Fryderyka Chopina,
Polskie Wydawnictwo Muzyczne, 1951.

22 juillet 2005

Tango maso

Classé dans : Musique — Miklos @ 0:29
The Masochism Tango

I ache for the touch of your lips, dear,
But much more for the touch of your whips, dear.
You can raise welts
Like nobody else,
As we dance to the Masochism Tango.

Let our love be a flame, not an ember,
Say it’s me that you want to dismember.
Blacken my eye,
Set fire to my tie,
As we dance to the Masochism Tango.

At your command
Before you here I stand,
My heart is in my hand. Ecch!
It’s here that I must be.
My heart entreats,
Just hear those savage beats,
And go put on your cleats
And come and trample me.
Your heart is hard as stone or mahogany,
That’s why I’m in such exquisite agony.

My soul is on fire,
It’s aflame with desire,
Which is why I perspire
When we tango.

You caught my nose
In your left castanet, Love,
I can feel the pain yet, Love,
Ev’ry time I hear drums.
And I envy the rose
That you held in your teeth, Love,
With the thorns underneath, Love,
Sticking into your gums.

Your eyes cast a spell that bewitches.
The last time I needed twenty stitches
To sew up the gash
That you made with your lash,
As we danced to the Masochism Tango.

Bash in my brain,
And make me scream with pain,
Then kick me once again,
And say we’ll never part.
I know too well
I’m underneath your spell,
So, Darling, if you smell
Something burning, it’s my heart.
Excuse me!

Take your cigarette from its holder,
And burn your initials in my shoulder.
Fracture my spine,
And swear that you’re mine,
As we dance to the Masochism Tango.


Tom Lehrer

Il n’y a pas de chansonniers aux Etats-Unis — d’ailleurs, il n’y en a presque plus en France — du moins pas de maîtres de ce genre si rare de critique politique et sociale des travers de ce monde, qui combine lucidité et intelligence, humour fin, ironie décapante et musique souvent détournée de son usage commun. Un Canard enchaîné en chanson, en somme. En musique, les américains critiquent sérieusement et littéralement, que ce soit avec mélancolie ou rage ; il suffit d’écouter Paul Robeson, Joan Baez, Bob Dylan ou Tom Paxton pour s’en souvenir, même au plus fort des sixties et de la guerre du Vietnam ; ce n’est pas forcément le cas d’autres genres, et notamment au cinéma, du Docteur Folamour de Stanley Kubrick (avec le si génial polymorphe Peter Sellers) au The Big One de Michael Moore.

Et pourtant il y a eu Tom Lehrer, un ovni à plus d’un égard : encore potache à Harvard (ce qui indique déjà un certain niveau intellectuel, surtout lorsqu’on y entre à 15 ans), il compose dès 1945 des chansons comiques pour ses copains — paroles et musique, parodiant les genres respectés à l’époque. Cette intense activité créatrice ne l’empêche pas de décrocher son premier diplôme de mathématiques avec la plus haute distinction (magna cum laude) à l’âge de 18 ans, le suivant (master) un an plus tard, puis d’alterner tournées de concerts et emploi plus sérieux (la musique n’en est pas un, tous les parents l’affirment à leurs enfants) au très secret laboratoire de Los Alamos, pour revenir faire un doctorat à Harvard et finalement enseigner les maths et le théâtre musical.

Jeux de mots (et pas piqués des hannetons), ironie, parodie, macabre, ludique, critique — il ne s’est pas gêné pour se défouler, pour le plus grand plaisir d’un certain public et l’outrage des biens pensants (fustigés chez nous avec talent par des Brassens, Vian ou Prévert). Presque tous ses textes, composés principalement autour des années 60, sont encore d’une étrange actualité : il s’en prend à la haine ordinaire (National Brotherhood Week, la semaine où tout le monde s’aime, et heureusement que cela ne dure qu’une semaine), aux valeurs sacrées de la société américaine (aux scouts dans « Be Prepared », à la musique folk dans « The Folk Song Army »), au militarisme américain (« Send the Marines »), aux fascistes (à Wernher von Braun, sur l’air d’une valse viennoise, auquel tant de personnes devraient être reconnaissantes : grâce à lui, elles bénéficient de pensions de veuvage), à la religion (un Vatican Rag si enlevé qu’on s’en convertirait et dont le refrain est : « Genuflect ! Genuflect ! »)… Vert avant les verts, il ironise sur la pollution dans les villes et s’en prend à la prolifération des armes nucléaires (en commençant par les US pour finir par Monaco…), tout en s’épanchant lyriquement sur un des petits plaisirs de la vie, celui d’empoisonner des pigeons en se promenant dans le parc un beau jour de printemps.

Le rythme enlevé de sa musique — qu’il a composée (ou empruntée) et qu’il joue avec brio au piano — lui permet de déclamer à toute berzingue la table de Mendeleev sans ennuyer son public, d’informer intelligemment sur Lobatchevsky (une parodie de Dany Kaye sur Stanislavsky), d’ironiser à propos des méthodes d’enseignement des maths modernes devant lesquelles les parents se retrouvent démunis et incapables d’aider leurs enfants, sur toutes les utilisations pratiques des maths (par exemple, pour compter les moutons le soir au lit).

Rien ne l’arrête. Dans le tango du masochiste (ci-contre), il décrit de douloureux délices sur une musique cool et sensuelle, tandis que dans « I Got it from Agnes » il relate la nouvelle chaîne de l’amour, ou comment un groupe d’amis se passe une maladie vénérienne de l’un à l’autre. Plus romantique (la musique, du moins), « The Irish Ballad » décrit comment une jeune fille irlandaise perdit tôt sa famille, les ayant liquidés les uns après les autres par des méthodes diverses et variées, finalement traditionnelles et efficaces. Pour les tendres, « I Hold Your Hand in Mine » est une élégie dans laquelle l’amoureux garde dans ses mains celle de l’aimée (mais c’est tout ce qu’il en reste, et pour cause).

Sa veine s’est tarie, dit-il, lorsque le prix Nobel de la paix fut attribué à Henry Kissinger — summum, selon lui, de la satire politique. Il en reste, pour notre bonheur, trois disques compacts. Pour ceux qui veulent lire les paroles, un site en donne l’essentiel (n’y écoutez pas les sons, c’est du midi et ce n’est pas bô).

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