Pour Walter Benjamin (et Laurie Anderson)
Mein Flügel ist zum Schwung bereit,
ich kehrte gern zurück,
denn blieb ich auch lebendige Zeit,
ich hätte wenig Glück.1
— Gerhard Scholem, “Gruss vom Angelus”
IX. A Klee painting named “Angelus Novus” shows an angel looking as though he is about to move away from something he is fixedly contemplating. His eyes are staring, his mouth is open, his wings are spread. This is how one pictures the angel of history. His face is turned toward the past. Where we perceive a chain of events, he sees one single catastrophe which keeps piling wreckage and hurls it in front of his feet. The angel would like to stay, awaken the dead, and make whole what has been smashed. But a storm is blowing in from Paradise; it has got caught in his wings with such a violence that the angel can no longer close them. The storm irresistibly propels him into the future to which his back is turned, while the pile of debris before him grows skyward. This storm is what we call progress.
Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble être sur le point de s’éloigner de ce sur quoi son regard est fixé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est ainsi qu’on se représente l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où nous voyons une succession d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et réunifier ce qui a été brisé. Mais une tempête souffle, parvenant du paradis ; elle se prend dans ses ailes, si violement que l’ange ne peut plus les replier. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers le futur auquel il tourne le dos, cependant que, devant lui, s’amassent les débris montant jusque aux cieux. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.
She said: What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future.
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken.
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future.
And this storm,
this storm is called Progress.
Elle dit : Qu’est-ce que l’histoire ? Il dit : L’histoire est un ange poussé à reculons vers le futur. Il dit : L’histoire est un amas de débris, et l’ange veut revenir sur ses pas pour réparer ce qui a été brisé. Mais une tempête souffle, parvenant du paradis, et cette tempête emporte l’ange à reculons vers le futur. Et cette tempête, cette tempête s’appelle le progrès.
Il est plus que probable que Walter Benjamin fasse ici allusion à la thèse de la brisure des ustensiles (ou des vases) originelle (Shvirat Hakelim ou שבירת הכלים) chère aux Cabalistes et à ceux qui s’en réclament. Selon eux, lors de la Création, la Lumière primordiale, jaillie de l’Essence divine, fut confinée dans des vases (identifiés aux Sefirot, ou ספירות), pour laisser ainsi de la place à l’univers. Certains de ces ustensiles ne purent résister à cette émanation, et leurs débris, avec les parcelles de cette lumière recouvertes dorénavant d’une écorce (représentant le mal), se répandirent dans le monde, causant ainsi un désordre cosmologique, la dispersion et l’exil de l’homme. Selon ces croyances, le devoir de l’homme est, par son action réparatrice (appelée Tikkun, ou תקון), de tenter de réunir ces étincelles dispersées et de restaurer les mondes ainsi ébranlés.
On trouve dans d’autres cultures l’image d’une fracture-catastrophe originelle, symbolisant l’imperfection humaine face à l’unité parfaite du divin, et de la tentative éternelle (et éternellement insatisfaite) de l’homme de parvenir à l’unification. Ainsi, Platon écrivait : « Le bien est l’aspiration fondamentale de l’Homme ; mais celui-ci ne sait quel chemin prendre pour y parvenir. Les uns, qui aspirent à l’immortalité, sont sensibles à la gloire politique ou militaire, aux succès olympiques ou académiques ; d’autres, attirés par la beauté physique et le plaisir des sens, cherchent le bonheur dans l’amour. Mais Zeus, pour les empêcher de se mesurer aux dieux, les coupe en deux pour les affaiblir sans les détruire. Ceci accompli, chaque moitié passera sa vie à rechercher son complément. »
Le voile s’est déchiré, et il a révélé l’homme à lui-même, vision ineffable, souvent insoutenable. Les systèmes qui ont prôné et imposé leur réponse à cette fracture se distinguent par leur totalitarisme sectaire ou politique, par leur négation de l’altérité, par leur bilan violent et destructeur qui n’est jamais arrivé à réunir. L’harmonie parfaite sur terre n’est qu’illusion et porteuse de mort, ce qui ne doit empêcher de tenter de réduire la cacophonie humaine, malgré les fractures politiques et économiques, sociales et personnelles, culturelles et linguistiques de notre tour de Babel.
1 My wing is ready for flight,
I would like to turn back.
If I stayed timeless time,
I would have little luck.
Mon aile est prête à l’envol, / Je voudrais revenir. / Si je restais un temps sans fin / Je n’aurais que peu de chance.

Ce n’est pas uniquement dû aux sièges inconfortables ; pourtant, je devais faire le grand écart assis (déjà que debout ça n’est pas facile pour un homme…) pour placer mes genoux en évitant d’avoir à les remonter jusqu’à mon menton, de par la proximité des sièges encore plus grande que dans la classe économique d’un charter pakistanais. Ce n’est pas que j’étais assis cette fois-ci à une place sans visibilité comme il m’arrive assez souvent, d’où l’on aperçoit un bout du côté cour de la scène tandis que l’action se passe côté jardin. Ce n’est même pas le public — qui toussait ce soir comme la Dame aux Camélias à sa dernière extrémité, entrant et sortant de la salle en plein concert (comme lors du Pavillon des Pivoines, mais cet opéra chinois durait 18 heures), ni cette voisine qui, à l’instar d’un Casals ou d’un Gould (mais sans violoncelle ni piano) fredonnait la musique, ou encore mon jeune voisin de gauche qui s’endormait à chaque pièce pour se réveiller au moment où elle se terminait. Et aucun téléphone portable n’a sonné durant le concert, cette fois-ci. Thank God for small blessings.
Ce n’est surtout pas le programme : le premier livre du Clavier bien tempéré de J.S. Bach est une œuvre devant laquelle on ne peut rester insensible, même si on n’est pas un inconditionnel du Cantor de Leipzig comme je le suis (sur une île déserte, équipée d’électricité et d’une chaîne stéréo, je ne manquerai pas d’y emporter les enregistrements que je possède de ce compositeur, avant tout autre). C’était l’interprétation. Daniel Barenboim est sans conteste un musicien extrêmement doué. C’était d’ailleurs un enfant prodige, qui a donné son premier concert à l’âge de sept ans. Il a croisé les plus grands : Artur Rubinstein et Adolf Busch ; Wilhelm Fürtwangler, Sergiu Celibidache, Josef Krips ou Otto Klemperer ; il prendra des cours de piano avec Edwin Fischer (photo ci-contre), le plus grand mozartien du
Ce soir (comme il y a une trentaine d’années, quand j’avais entendu Barenboim jouer le concerto n° 20 en ré mineur K. 466 de Mozart), il n’y avait pas d’âme, il y manquait de la profondeur, de la rigueur, de la structure : une œuvre de Bach est une architecture majestueuse et complexe qui n’est pas sans rappeler les œuvres des peintres de la Renaissance italienne après qu’ils aient découvert la perspective, tels le Tintoret ou Véronèse. Ce soir, c’était plat. Non pas que la dynamique n’était pas variée, bien au contraire : Barenboim a su faire sonner le piano du plus doux au plus fort (et souvent trop fort, parfois brutalement), mais est-ce justement ce que l’on attend dans Bach, où l’intensité s’exprime bien plus dans le contenu musical et la tension qu’il induit que par la mécanique de l’instrument — et pour cause, les instruments à clavier de son époque (clavecin ou orgue) n’étant capables de varier cette intensité que par des artifices de registration ? Son utilisation de la pédale était aussi outrée, et contribuait à produire une macédoine de sons là où la clarté s’impose. Approche finalement romantique très 
Les romans de Gaston Leroux n’ont rien perdu de leur charme désuet ni ses nouvelles de leur éclat mystérieux. Qui les a lus ne peut oublier le parfum évanescent de la Dame en noir, l’ombre menaçante de Frédéric Larsan, le son du violon enchanté sur lequel Érik, le malheureux et terrible fantôme de l’Opéra, joue à minuit la Résurrection de Lazare sur la plage de Perros-Guirec… et cet orgue de Barbarie d’où sort, lancinant, l’air qui tue — au fil de l’entrelacs d’une histoire passionnée et intrigante, persillée d’expressions d’autant plus inoubliables et pensantes de sens du fait de leur mise en italiques.
Lors du concert d’hier, Finale était encadrée par le Doppelsextett (double sextuor) à la forme complexe et pourtant composée d’éléments rythmiques très basiques, et …, den 24.XII.1931 (…, le 24 décembre 1931), œuvre bouillonnante de fantaisie et de sérieux. Son titre est la date de naissance de Kagel, qui s’était demandé « ce qui s’était passé ce jour-là hormis ma naissance. J’ai posé la question à mes parents, qui ne voyaient aucun événement particulier digne d’être signalé : seul le souvenir de l’accroissement de la famille restait gravé dans leur mémoire. La remarque de ma mère : “ Dans de telles circonstances, les femmes qui occupent la salle des accouchements n’ont pas pour coutume de feuilleter les journaux ”, me sembla tout à fait plausible, et à la hauteur du sérieux de la situation. » Kagel choisit donc quelques événements, qui forment les épisodes de cette œuvre : une émeute à Buenos Aires, une opération « hygiénique » des troupes japonaises en Mandchourie, la horde nazie en marche en Europe, l’effondrement d’une partie de la bibliothèque du Vatican, ou la mise en action de clochers nord-américains par télécommande à partir de la Palestine… Pour illustrer ces épisodes, Kagel utilise, comme souvent, une panoplie de modes de jeu qui font résonner les instruments de façon inhabituelle, et d’objets hétéroclites — cloches (bien plus sonnantes que utilisées dans le concert Mahler dont j’avais parlé le 2 avril), sifflets, arcs électriques, chaussures… dont l’Ensemble Intercontemporain jouait avec plaisir et précision. Mais il faut surtout mentionner le baryton allemand Roland Hermann, dont la voix puissante et l’interprétation intense ont fait honneur à cette très belle œuvre.
Dans le sillage de leurs caravelles, les Espagnols, puis les Portugais (qui n’étaient pas en reste dans leur expansion mondiale) amenèrent aussi musique et compositeurs. Ceux-ci ne se contentent pas de recréer pour les colons nostalgiques le style de leur mère-patrie, mais, pour certains, s’intéressent à la langue et à la musique des autochtones, ce que leurs œuvres vont refléter de multiples façons. C’est ce que le
Le programme en question comprenait quatre parties, regroupant chacune plusieurs œuvres, en général brèves, et de genres connexes. À la surprise de tous ceux qui ne connaissent pas Joel Cohen, celui-ci a introduit en très bon français (après tout, il a étudié deux ans auprès de Nadia Boulanger en France), avec humour, intelligence et passion, chacune des parties, recadrant les œuvres dans leur contexte historique et musical : compositeurs hispaniques ou portugais, composant en Europe ou en Amérique latine, les influences populaires et la musique savante… Certaines œuvres de facture européenne traditionnelle (grégorienne, renaissance…) tranchaient avec d’autres ou en faisaient une synthèse (d)étonnante, tel ce Hanacpachap cussicuinin composé par Juan Peréz Bocanegra en 1631, frère franciscain qui a accompli un ministère de quelque quarante ans auprès des descendants des Incas au Pérou. C’est probablement la toute première pièce de musique polyphonique imprimée, et elle est chantée en Quechua. Dame albriçia, ‘mano Anton de Gaspar Fernandez, originaire du Portugal, raconte que « Jésus est né en Guinée, ses parents sont une fille et un vieux type… et tous les Noirs danseront » : ce compositeur est célèbre pour avoir intégré dans ses œuvres des textes d’inspiration africaine et indienne, ce qui n’est pas étonnant, car il était chargé de chœurs composés de religieuses, d’indigènes mexicains et d’esclaves africains libérés.
Ce contraste – et cette intégration-fusion –; entre le style savant européen et la tradition populaire afro-américaine était bien souligné par la différence entre les deux chœurs : d’un côté, les voix très policées et distinguées des chanteurs de la Camerata (la soprano avait un peu de mal avec les aigus, mais cela ne portait pas à conséquence ; le contre-ténor, qui jouait aussi du cornet, avait une barbe blanche qui ne correspondait en rien à la tessiture de sa voix ; le ténor excellent, et le baryton-basse un fond d’accent américain de Boston très distingué, surtout en latin) – voix qui ne manquaient pas d’humour, loin de là – et de l’autre côté, celles populaires, chaudes, swinguées des Haïtiennes, alternant les unes avec les autres ou se rejoignant dans certaines œuvres. Même Joel Cohen dirigeait différemment les deux ensembles : le sien, avec des gestes précis, l’autre avec une liberté débridée d’un pasteur américain en extase, jouant des castagnettes et dansant des claquettes (quand il ne jouait pas, de façon très sage et classique, du luth), ce qui ne manquait pas de faire sourire tout le monde et d’entraîner, pour la Guaracha finale (de Juan Garcia de Zéspiedes, Mexique, 1650), toute la salle à frapper des mains au rythme endiablé (si je puis dire) de ce chant de Noël. Les trois autres instrumentistes étaient aussi excellents, Olav Chris Henriksen à la guitare baroque, Carol Lewis à la viole de gambe, mais surtout Frances Conover Fitch, au clavecin et à l’orgue, en accompagnement ou en soliste. Il existe des disques (chez Erato) où la Camerata interprète ce répertoire, pour ceux qui souhaiteraient l’écouter, mais rien ne vaut le spectacle vivant.

