À toute chose Mahler est bon
Aimez-vous Brahms ? Moi oui, beaucoup. Est-ce incompatible avec le goût pour Mahler ? Je me le demande encore : quand j’en étais fada limite hystérique (surtout de ses symphonies ; comment un jeune homme ne peut-il s’y noyer avec délectation morbide ? Mahler n’en disait-il pas : « Le terme Symphonie signifie pour moi : avec tous les moyens techniques à ma disposition, bâtir un monde. » ?), je ne connaissais Brahms que de nom (enfin, presque), et ce n’est qu’à la sortie de l’adolescence que leurs places se sont inversées dans mon cœur, avec la découverte des quintettes et des sextuors ineffables, des très belles Variations sur un thème de Haydn, des splendides Rhapsodie pour alto et Requiem allemand… mais je n’ai pas oublié Mahler. Avec le temps, ce sont ses lieder que j’ai appris à apprécier.
Si je l’avais découvert avec délectation sous la baguette (enregistrée) de Bruno Walter — qui trône à mon panthéon des chefs du xxe s., avec Wilhelm Furtwängler — c’est sous celle de Pierre Boulez que j’en ai redécouvert les symphonies. Oh, pas qu’avec lui, mais avec lui plus que tout autre : dépouillées de pathétique étouffant voire de pathos maladif, elles en prennent une dimension tragique dans la lecture lumineuse qu’il en fait.
C’était le cas de la Deuxième symphonie Résurrection, monumentale, que Boulez a dirigée hier à Berlin (retransmise plus tard sur Arte et sur France musiques), lors de l’un des cinq concerts qu’il y donne à l’occasion de son 80e anniversaire. Elle y était interprétée par l’Orchestre de la Staatskapelle de Berlin, avec la soprano Diana Damrau (quelque peu aigre et acidulée) et la contralto Petra Lang, à la voix chaude, puissante, envoûtante, expressive, précise… Dirigée sans effets de manches par un Boulez impassible qui ne surinterprète pas, qui laisse la musique s’exprimer (ce qui ne veut pas dire qu’il ne fait que battre la mesure !), et Dieu sait si elle se suffit à elle-même. Cette œuvre pour orchestre, solistes et chœurs est, encore aujourd’hui, l’une des plus jouées de Mahler, même si elle n’est pas son œuvre la plus aboutie. Voici ce que le compositeur en disait :
Parallèlement se pose la question centrale : Pourquoi as-tu vécu ? Pourquoi as-tu souffert ? Tout n’est-il en définitive qu’énorme et tragique plaisanterie ? Il nous faut d’une façon ou d’une autre résoudre cette question pour pouvoir continuer à vivre, ou même à mourir ! Celui qui, ne serait-ce qu’une fois, a perçu cette question, est à même d’y répondre : et cette réponse, je la donne dans le dernier mouvement…
Et voici ce que Boulez disait de Mahler :
N’est-ce pas cela qui nous attire, les reflets sentimentaux, bizarres ou sarcastiques d’un monde en perdition qu’un homme a su capter avec acuité ? Cela saurait-il suffire pour retenir et captiver notre attention ? Aujourd’hui, la fascination provient très certainement de la puissance hypnotique d’une vision embrassant avec passion la fin d’une époque — qui doit absolument mourir pour qu’une autre renaisse de l’anéantissement : cette musique illustre presque trop littéralement le mythe du phénix. Cependant, au-delà de la substance crépusculaire, plus surprenant, existe ce bouleversement qu’il apporte dans le monde de la symphonie. Avec quelle résolution, quelle sauvagerie parfois, il attaque la hiérarchie formelle de ses formes jusqu’à lui amplifiées, mais figées dans une convention rigide et décorative. (…) De même que Wagner a saccagé l’ordre artificiel de l’opéra pour créer dans le drame une démarche infiniment plus démiurgique, de même Mahler bouleverse la symphonie, ravage ce territoire trop bien ordonné, investit de ses fantasmes le saint des saints de la logique ; Beethoven, ce barbare qui avait en son temps semé à profusion désordre et désarroi, n’est-il pas le vrai exemple à évoquer ?
Bref, un magnifique concert, même si la caméra soulignait de façon un peu trop insistante et méthodique les instruments solistes (pour contribuer ainsi à l’écoute), tout en s’égarant parfois sur un joli minois de violoncelliste.

Ce soir, il dirigeait au Châtelet la Passion selon Saint Matthieu de J.-S. Bach, et y accompagnait à l’orgue les récitatifs. Œuvre magnifique (je lui préfère toutefois la Passion selon Saint Jean, plus intérieure), redécouverte après un long silence par Mendelssohn, elle relate les dernières heures de Jésus : trahison, procès, mort et résurrection, dont la trame est le récit qu’en fait l’évangéliste, interprété de façon splendide et bouleversante par le ténor suisse
Le style Koopman est aussi clair qu’on pouvait s’y attendre, et cette lecture par un ensemble aux effectifs somme toute modestes permet de distinguer la trame musicale, de comprendre chaque parole, et les nuances qu’il apporte soulignent la trame dramatique et se construit autour du récitatif, d’une façon presque pré-classique, qui me rappelle le splendide Oratorio de Pâques (1623) de Heinrich Schütz (qui n’a pas été sans inspirer Bach), et composé presque cent ans auparavant, dans lequel l’évangéliste relate l’histoire de la résurrection de Jésus en un long récitatif avec accompagnement léger et quelques interventions de voix : économie de moyens, sobriété au service du dramatique . Les tempi de Koopman sont parfois un peu rapides et trop expéditifs à mon goût, ce qui peut nuire à l’atmosphère de recueillement de l’événement, tout en contribuant à sa dramatisation.
Mais ce style n’a pas bien « marché » au Châtelet : cette salle n’est pas l’Église Saint Thomas de Leipzig, où l’œuvre avait été dirigée par Bach, et dont l’ampleur — double chœur, double orchestre — y était admirablement servie par les deux tribunes en regard dans l’édifice : l’acoustique exceptionnelle devait contribuer à l’opulence somptueuse de cette œuvre, qui n’aurait pu manquer d’impressionner encore plus son public (comme lorsque l’on entend le grand orgue de Notre Dame de Paris, par exemple). Ce soir, ça sonnait sec et plat, les effectifs réduits contribuant encore plus à cet effet d’écrasement. Il est probable que l’approche de Koopman aurait mieux fonctionné pour une œuvre telle que l’Oratorio de Schütz, composé pour des effectifs très modestes. Quoi qu’il en soit, le sublime était là, et c’est ce qui compte, finalement.
La soprano 