Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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7 mars 2005

Paul Robeson

Classé dans : Musique, Politique — Miklos @ 21:15

Paul Robeson (1898-1976) aura été l’exemple même de l’homme de la Renaissance : athlète, acteur, chanteur, écrivain et activiste, polyglotte (il parlait 15 langues) — qui a excellé dans tous ces domaines. Né de père esclave émancipé, il fit des études exceptionnellement brillantes à l’université de Rutgers puis à celle de Columbia, où il acheva des études de droit, mais ne put exercer longtemps pour cause de racisme au sein du cabinet d’avocats qu’il avait rejoint. Il se tourne alors vers le théâtre, puis le chant : sa participation dans Othello a assuré à cette pièce de Shakespeare une longévité inégalée pour une pièce de théâtre à ce jour à Broadway : plus de 300 représentations, considérées comme l’une des meilleures productions américaines de Shakespeare. C’est d’ailleurs l’un des premiers acteurs noirs à avoir joué des rôles importants dans le théâtre « blanc » américain, ainsi que dans des films.

À la même époque, il mène une carrière de chanteur, surtout connu pour sa voix de basse chaude et profondément bouleversante, avec une élocution parfaitement claire, que ce soit dans les Spirituals (son interprétation de « Ol’ Man River » est un classique d’anthologie et devenu un symbole de la résistance civile), mais aussi dans des chants populaires en toutes langues, des lieder ou des arias d’opéra.1 Profondément aimé du public aux US et à l’étranger (et pas uniquement pour sa beauté et son charisme), où il donnait de nombreux concerts bénévoles pour des causes sociales, il se fit ainsi de nombreux amis et admirateurs inconnus ou connus (Eleanor Roosevelt, Pablo Neruda, Lena Horne, Harry Truman…).

Mais c’est son activisme nationaliste noir et anti-colonialiste qui lui attira les foudres du sénateur Joseph McCarthy. Malgré sa contribution inlassable à l’effort de guerre, Robeson devint un danger public pour l’Amérique conservatrice, à tel point que son passeport lui fut retiré et tout fut fait pour briser sa carrière. Ce n’est que huit ans plus tard qu’il put recouvrer ses papiers et reprendre ses concerts. Mais cette période laissa des traces : des dépressions successives l’amenèrent finalement à se retirer de la scène et de la vie publique jusqu’à son décès. Même aujourd’hui, la mémoire de ce grand homme souffre encore de l’obscurité créée par ses détracteurs, et son rôle dans l’histoire de la lutte pour droits civiques et de porte-parole des opprimés des nations reste encore relativement inconnu.

Il mérite donc d’autant plus qu’on parle pour lui. Pour ceux qui comprennent l’anglais, un DVD présente sa vie et son œuvre sur scène, à l’écran et à la radio, et son rôle dans la lutte pour les libertés. Un livre, écrit par son fils, rétablit la mesure de ce très grand homme. L’émission de radio de la chaîne NPR offre des extraits de sa voix splendide. Pour tout le monde, il y a quelques enregistrements (voir note ci-dessous).


1 Un bon exemple en est le CD Paul Robeson Live at Carnegie Hall, enregistré en 1958 avec Alan Booth au piano, et qui comprend des spirituals, des chants populaires en anglais, russe, chinois ou yiddish, des lieder de Schubert ou de Moussorgsky, des arias de cantates et d’opéra… Et surtout, le dernier monologue d’Othello de Shakespeare, l’un des moments les plus émouvants de ce concert, dans lequel, au moment où tout se défait autour de lui, il se souvient de ses jours de gloire quand il défendait Venise, puis se suicide. On ne peut s’empêcher de penser à l’oubli dans lequel Robeson avait sombré pour avoir justement défendu l’honneur de l’Amérique, en combattant avec passion et rectitude le fascisme à l’étranger et le racisme dans son pays.

4 mars 2005

C’est Mozart que l’on assassine

Classé dans : Musique — Miklos @ 23:09

On pose le décor : les Salons de Boffrand, du Palais du Sénat, mardi dernier à 20h30. Tenue de cocktail pour les invités, pas moins. Au programme, la pianofortiste Laure Colladant qui interprète la sonate K. 333 en si bémol majeur de Mozart, et la sonate op. 78 de Schubert. L’instrument, un pianoforte Molitor restauré par Johannes Carda (mari de la musicienne) est placé sur une estrade dans ces salons rutilants des ors du xviiie s., sous des lustres aux cristaux étincelants. Comme il se doit, des chaises d’époque, quand les habits tous froufroutants palliaient leur exiguïté et leur manque de confort.

Le pianoforte est un instrument délicat. Prédécesseur du piano, il permet de jouer plus ou moins fort (d’où son nom), ce dont le clavecin n’était pas capable. Il est loin d’avoir l’ampleur dynamique et le timbre d’un Büsendorfer ou d’un Steinway, ni la clarté d’un Pleyel, par exemple ; on ne peut y articuler avec autant de dextérité que sur un piano moderne. Mais il ne sert à rien de comparer, c’est un instrument en soi, qui requiert une technique et un art du toucher1 qui lui sont particuliers, et il permet fort bien d’y jouer de la musique qui fut composé pour y être interprété. Et surtout, un environnement intime (ces salons convenaient parfaitement) et calme. Or ce fut loin d’être le cas.

Dans les salons attenants, il devait y avoir un banquet. Avant le concert, nous avons eu droit à des chants (pas désagréables, mais nous n’étions pas venu pour cela), et, tout au court du concert, à un brouhaha étourdissant de voix et de bruits de couvert, et pourtant nous n’étions pas venu écouter un concert de musique concrète. À certains moments, ils couvraient la voix du pianoforte. En dehors de toute considération musicale, il faut saluer le courage, la persévérance et la patience de la musicienne lors de son long calvaire.

Venons-en à la musique. Cette sonate de Mozart, je l’avais connue bien avant de la jouer, l’ayant entendue sur un disque qui m’a fait découvrir des œuvres et des interprètes que je n’ai jamais pu oublier. Il s’agit d’un 33T, International piano festival – un concert au bénéfice des réfugiés, réalisé en 1962 au bénéfice de l’ONU — disque que j’ai écouté un nombre de fois impressionnant2 —, et qui réunissait des interprètes tels que Claudio Arrau, Byron Janis, Wilhelm Backhaus (dans des moments musicaux de Schubert, je n’ai jamais entendu mieux), Robert Casadesus, Alexander Braïlovsky et Wilhelm Kempff C’est Casadesus qui interprétait cette sonate, avec un toucher si « français », tout à la fois délicat et masculin, sans aucune afféterie. Si j’aime bien d’autres sonates de Mozart, j’ai pour celle-ci une affection particulière, qui me vient de cette familiarité dont je viens de parler. J’ai trouvé que Laure Colladant — que je ne connaissais pas avant ce concert — l’a jouée avec une certaine indifférence. Je me suis demandé si c’était dû à l’instrument, mais son interprétation du Schubert, où on l’a vue et entendue s’y mettre corps et âme, était autrement plus sentie. On peut préférer Schubert sur un piano plus moderne, mais alors on risque de tomber dans l’excès inverse3. Quant à sa technique qui semblait parfois incertaine, je la mets au compte des conditions désastreuses.

Bilan ? Mitigé, malgré le plaisir d’avoir entendu de la belle musique sur un instrument intéressant. Le Sénat et la musique n’ont rien en commun, ça, au moins, c’est ma conclusion non mitigée. Que Radio Classique se soit associée pour organiser cette série de concerts qui va de Charybde en Scylla, c’est plus étonnant.


1 D’autres musiciens nous ont donné de fort beaux enregistrements pour cet instrument, tels Paul Badura-Skoda (élève du très grand pianiste Edwin Fischer) ou Andreas Staier.
2 Il n’y a que peu d’enregistrements que j’ai littéralement usés à force de les rejouer. En voici d’autres : celui du concerto n° 20 en ré mineur K 466 de Mozart avec Edwin Fischer au piano ; le requiem de Fauré, dirigé par Cluytens. Il y a aussi la Passion selon St Jean et la cantate Actus Tragicus BWV 106 de Bach, sous la direction de Richter ; les quintettes de Brahms ou Einstein on the beach de Philip Glass…
3 Tel le précédent concert dans ce même lieu, et dont j’avais parlé ici : un jeu techniquement parfait, une dynamique qui aurait pété les enceintes (s’il y en avait eu) — mais ce n’était pas de la musique, c’était aussi un massacre, mais en direct, par l’« artiste » en personne.

27 février 2005

Un moment d’éternité

Classé dans : Musique — Miklos @ 11:17

La musique est éternelle, et certaines œuvres le sont plus que d’autres : pas plus tard que ce matin, Radio Classique donnait la Fantaisie pour clavier BWV 906 de Jean-Sébastien Bach, qui a traversé (et traversera, on l’espère) les temps sans prendre une ride, splendide, émouvante, lancinante — de ces œuvres dont on ne finit jamais de faire entièrement le tour et vers lesquels on revient régulièrement.

Mais il y en a qui le sont à d’autres égards. Ainsi, Organ2/ASLSP (« Organ squared/As slow as possible » — Orgue au carré/Le plus lentement possible) de John Cage, dont l’exécution a commencé le 5 septembre 2001 sur l’orgue de la ville de Halberstadt, et s’achèvera 639 ans plus tard. à l’origine composée pour le piano puis transposée à l’orgue, cette pièce était jouée en une vingtaine de minutes. à l’issue d’un débat sur le sens précis de l’injonction « le plus lentement possible », un groupe de musicologues et de facteurs d’orgues allemands a décidé de faire durer le concert 639 ans, à l’égal du laps de temps écoulé depuis l’inauguration de l’orgue Blockwerck en 1361. Le début de ce concert littéralement historique a consisté en un silence d’un an et demi, pendant lequel on a pu tout de même entendre le souffle de l’orgue. Les premières notes ont résonné en 2003.

Il y a mieux : cette pièce destinée (si le destin le permet, s’entend) à durer 1000 ans, et basée sur des sons de chants et de gongs tibétains. Elle diffère toutefois de la précédente, puisqu’elle est exécutée algo­rith­mi­quement par un ordinateur, tandis que l’œuvre de Cage a été composée et est jouée réellement sur un orgue, à l’aide d’un dispositif destiné à assurer son immuabilité. On n’a pas encore trouvé de pendant pour assurer celle du public.

Dans la catégorie des compositions que l’on peut sans doute écouter sans se décomposer, il y a la Symphonie n° 1 « Gothique » du compositeur britannique William Havergal Brian (1876-1972), qui a non seulement la particularité de nécessiter des effectifs record (plus de 1000 musiciens) mais celle d’être la plus longue : son exécution en 1980 sous la baguette de Schmidt a duré plus deux heures (dépassant même la Turangalîla-Symphonie de notre Messiaen national). Cette œuvre comprend deux parties gigantesques. La première, pour orchestre seul, pourrait en elle-même constituer une symphonie. La seconde la dépasse de loin en ampleur, comprenant un Te Deum pour chœur immense, solistes et orchestre, en une écriture vocale de style médiéval alternant avec des explosions orchestrales, et utilisant parfois des techniques de masses sonores qui prédatent celles de Ligeti (dont j’ai parlé hier) de quelque 50 ans. Le paysage qu’elle offre à l’auditeur est effectivement celui qui attend le visiteur d’une cathédrale gothique : le sublime, le grotesque, voire le terrifiant.

Pour les amateurs de musique de chambre, le Quatuor pour cordes n° 2 du compositeur américain Morton Feldman se distingue par sa durée de six heures et par le fait que les violons ne lèvent jamais l’archet des cordes, ce qui en rend la performance particulièrement difficile (le quatuor Kronos avait refusé de le jouer pour cette raison) autant que l’enregistrement. Il vient pourtant de sortir récemment sur CD et DVD.

Dans le genre musique soliste, le britannique (encore un) Kaikhosru Shapurji Sorabji a composé en 1930 son Opus Clavicembalisticum d’une durée de 4½ heures, et qui comprends 12 mouvements évoluant autour d’un thème et 44 variations, ainsi qu’une passacaille et 81 variations. Plus long encore, Le Piano bien tempéré du père de la musique minimaliste LaMonte Young qui nécessite 5 heures, 1 minute et 49 secondes pour être joué. Plus abordable est la Passacaille sur DSCH de Ronald Stevenson, qui ne dure que 80 minutes.

Enfin, les amateurs inconditionnels d’opéra seront comblés par Le Pavillon aux pivoines, opéra-théâtre chinois composé au xvie siècle par Tang Xianzu et représenté, en 18 heures réparties sur trois jours, à la Grande Halle de la Villette, il y a quelques années — c’était tout simplement splendide. Cette épopée raconte trois années de la vie de Du Liniang, jeune fille égarée dans un empire Ming qui annonce déjà sa déliquescence. Elle meurt d’amour et, devenue pur esprit, erre sur la terre à la recherche de l’amour qui la ramènera à la vie. Un texte très intéressant a été publié à cette occasion par le Festival d’Automne à Paris et Musica Falsa, et est disponible en ligne.

Dans d’autres genres (théâtre), on trouve aussi des œuvres remarquables, autant par leur qualité que leur durée (tel le « Mahabarata »). Tempus fugit… mais pas pour tout.

26 février 2005

Journée musicale

Classé dans : Musique — Miklos @ 17:35

Ligeti Lux aeterna – Un portrait (Sony, 2004)
Ce double CD comprend onze œuvres de ce grand compositeur hongrois dont j’avais parlé précédemment. Parmi celles-ci, Lux aeterna pour chœur à seize voix mixtes a capella (avec le London Sinfonietta Voices dirigé par Terrt Edwards) ou le Ricercare – Omagigio a Friscobaldi pour orgue (avec Zsigmond Zimmermann au clavier) illustrent son usage d’une micropolyphonie si dense qu’elle produit des masses sonores – non, ce n’est pas du bruit, bien au contraire -, nuages chatoyants qui enveloppent l’auditeur dans une atmosphère musicale complexe et riche. Son inspiration remonte aussi à l’art de la polyphonie du xive s. sans pour autant tomber dans une imitation relativement pauvre du passé, comme le font quelques compositeurs estonniens notables. Un autre pan de la musique contemporaine avec son langage si particulier et attachant, comme le personnage lui-même, d’ailleurs (je rappelle l’existence du très beau film de Michel Follin, où il parle en français de sa vie et de son œuvre, accompagné d’extraits musicaux).

Britten War Requiem (BBC Legends)
Ce CD nous donne l’enregistrement historique (du 6 avril 1969) de ce chef-d’œuvre commandé pour célébrer la consécration de la nouvelle cathédrale de Coventry (l’édifice médiéval d’origine ayant été pratiquement rasé par les bombardements massifs de la Seconde Guerre mondiale). Britten avait composé ce monument pacifiste à l’intention du baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau, de la soprano russe Galina Vishnevskaya et du tenor britannique Peter Pears. Vishnevskaya n’était pas disponible pour la création, mais il existe un enregistrement avec elle (je n’aime pas son vibrato, technique russe qui donne souvent le mal de mer par son ampleur). Ici, c’est le New Philharmonia Orchestra, dirigé par Carlo Maria Giulini, avec la soprano Stefania Woytowicz, le tenor (et compagnon du compositeur) Peter Pears, le baryton Hans Wilbrink, l’Ensemble Melos (dirigé par Britten) et le chœur d’enfants de la Wandsworth School. Splendide et poignant – rien que le Lacrimosa mérite l’écoute. Le remasterering est excellent, et les notes qui accompagne ce disques sont fort bien écrites (en français également).

Mendelssohn Trois motets pour chœur de femme et orgue, op. 39 (Brilliant Classics)
Le dernier des dix disques de l’intégrale de la musique pour chœur de Mendelssohn, interprétée par le chœur de chambre de l’Europe sous la direction de Nicol Matt. La musique chorale allemande – particulièrement celle de Mendelssohn, mais aussi de ses contemporains – me transporte particulièrement. Ce disque n’a pas manqué son effet, même si ce ne sont pas les plus grandes œuvres du compositeur. Celles-ci ont été insipirées par le voyage qu’avait effectué Mendelssohn en Italie, où il avait été enchanté par le son de chœurs (invisibles) de religieuses au monastère de S. Trinità de’ Monti. Ce coffret se vendait pour 12 €…

Beethoven Concerto pour piano n° 5, Mozart Concerto pour piano n° 26 (BBC Legends)
Cet autre disque de la BBC réunit cette fois Clifford Curzon au piano, l’orchestre symphonique de la BCC et… Pierre Boulez, enregistrés en 1971 et 1974. Une trace de plus, s’il en fallait, que l’enfant terrible de la musique contemporaine savait (et sait toujours) diriger fort bien le grand répertoire classique (même si je le trouve trop respectueux chez Mozart), avec clarté, il est vrai, mais aussi avec sensibilité. Comme le disent les notes qui accompagnent le disque: « Quant à Boulez, ses tentatives pour redéfinir la nature même de la musique ne traduisent pas dans ses œuvres un rejet du passé, mais bien au contraire la volonté d’en pénétrer l’essence. Pour composer la musique d’aujourd’hui, il avait besoin de diriger celle d’hier ; ses interprétations représentent toujours les efforts d’un compositeur moderne pour comprendre ce que les compositeurs du passé essayaient vraiment de faire, dans un sens non point musicologique mais musical. » Ceci se reflète d’ailleurs le plus clairement dans Répons de Boulez, œuvre inspirée par Joyce mais construite selon les principes responsoriaux de la musique médiévale.

15 février 2005

« Sombres dimanches – une anthologie en noir »

Classé dans : Musique — Miklos @ 0:47

Sombre dimanche… les bras tous chargés de fleurs
Je suis entré dans notre chambre le cœur las
Car je savais déjà que tu ne viendrais pas
Et j’ai chanté des mots d’amour et de douleur.
Je suis resté tout seul et j’ai pleuré tout bas
En écoutant hurler la plainte des frimas…
Sombre dimanche…
 
Je mourrai un dimanche où j’aurai trop souffert
Alors tu reviendras mais je serai parti…
Des cierges brûleront comme un ardent espoir
Et pour toi, sans effort, mes yeux seront ouverts
N’aie pas peur, mon amour, s’ils ne peuvent te voir
Ils te diront que je t’aimais plus que ma vie…

Sombre dimanche…

La chaîne de télévision Mezzo diffusait ce soir le concert qu’a donné le saxo­phoniste Brandford Marsalis (frère de Wynton et accom­pa­gnateur occa­sionnel de Tina Turner ou de Sting) dans le cadre du festival Jazz à Vienne, en compagnie de ses acolytes, le pianiste Joey Calderazzo, le bassiste Eric Revis et le batteur Jeff « Tain » Watts.

Soudain, mon attention est attirée par le morceau qu’il se met à jouer, reconnaissable dès ses toutes premières notes : il s’agissait de Sombre dimanche, chanson que j’ai découverte et déchiffrée enfant dans une musique en feuille datant de 1951, et dont la couverture, illustrée d’un saule pleureur, disait (c’est ce qui avait dû me fasciner) la célèbre chanson interdite à Budapest.

Puis silence radio jusqu’au concert des 25 ans du génial quatuor Kronos, où je suis stupéfait de les entendre jouer cet air en bis, l’annonçant comme « mélodie populaire d’Europe centrale » – ce que je savais qu’elle n’était pas. Comme David Harrington me dit ne pas en connaître l’origine, je décide de mener ma petite enquête.

Un long travail de détective m’a permis de découvrir la genèse de cette chanson et d’en faire une discographie (sous le titre de cet article). Créée par Rezsö Seress dans les années 1930 (intitulée Szomorú vasárnap en hongrois), il l’aurait jouée d’un seul doigt au piano (c’est ce qu’il savait faire), à l’occasion de la rupture qu’il venait de subir. C’est là que fiction et réalité commencent à créer une légende urbaine qui a longtemps perduré : cette chanson aurait suscité ou accompagné une longue suite de suicides, d’abord en Hongrie (pays où le taux de suicides est un des plus élevés en Europe), puis dans les pays où cette mélodie – toute simple, mélancolique ou lancinante mais loin d’être macabre – s’est répandue au fil de ses traductions et aurait été interdite à certaines périodes (ce qui n’est pas prouvé). En tout état de cause, son auteur s’est suicidé en 1968.

Sunday is gloomy, my hours are slumberless.
Dearest, the shadows I live with are numberless.
Little white flowers will never awaken you,
Not where the black coach of sorrow has taken you.
Angels have no thought of ever returning you.
Would they be angry if I thought of joining you?
Gloomy Sunday.
 
Gloomy is Sunday; with shadows I spend it all.
My heart and I have decided to end it all.
Soon there’ll be candles and prayers that are sad, I know.
Death is no dream, for in death I’m caressing you.
With the last breath of my soul I’ll be blessing you.
Gloomy Sunday.

Mais cette diffusion s’est accompagnée aussi d’une quantité d’interprétations de grande qualité et variété de genres (j’en ai recensé plus d’une soixantaine) : en France, de la grande Damia à un Serge Gainsbourg déjanté : aux Etats-Unis, elle a été rendue célèbre (sous le titre de Gloomy Sunday) par Billy Holliday – plus mélancolique que sombre -, puis a été reprise par le très grand chanteur noir Paul Robeson, puis par une pléthore d’interprètes – tels Sarah McLachlan, Elvis Costello, Sinéad O’Connor ou Marianne Faithful. L’une des plus remarquables est la déchirante interprétation de Diamanda Galás, chanteuse américaine d’origine grecque (qui a aussi écrit et chanté une élégie extraordinaire à la mémoire de son frère mort de sida). Dans le genre jazz et blues, il y a Charles Brown, Jimmy Witherspoon, Hal Russell ou Artie Shaw, mais surtout Stan Kenton, dont l’interprétation haletante est splendide. Enfin, pour les amateurs de gothique, il y a même Christian Death…

Un film éponyme est récemment sorti en Allemagne et a été diffusé sur Arte, où il illustre de façon quelque peu romancée l’histoire, qui ne manque pas de romance elle-même, de cette mélodie, qui n’a pas fini de faire chavirer des cœurs et chanter et jouer des musiciens de tous genres.

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