Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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9 mai 2007

« Un site national et religieux »

Classé dans : Politique, Religion — Miklos @ 2:22


Vue aérienne d’Hérodion, site du tombeau d’Hérode.
Photo © Israeli Government Press Office. Publiée avec leur autorisation.

« Puis, les élections de mai 1977 amenaient pour la première fois dans l’histoire du mouvement sioniste, puis de l’État, une majorité de droite, leur offrant ainsi l’assise parlementaire dont ils avaient besoin. L’essoufflement idéologique du sionisme, vidé de sa substance par son succès même et réduit à un appareil bureaucratique sans âme et à une rhétorique creuse, leur offrait un boulevard (…). Les laïcs parlaient, eux faisaient. Les laïcs s’embourgeoisaient, en sacrifiant à la société de consommation et en écumant les sentiers hallucinogènes de l’Extrême-Orient, eux peuplaient la terre de l’héritage. » – Élie Barnavi : Les religions meurtrières

La découverte récente du tombeau présumé du roi Hérode Ier le Grand – nommé roi des Juifs en Judée par les Romains vers 40 avant J.-C. et mort en 4 avant J.-C (à ne pas confondre avec son fils Hérode Antipas ni avec Hérode Agrippa) – n’a malheureusement pas qu’un intérêt purement historique : elle suscite déjà des appétits nationalistes-religieux : selon la presse, « Shaoul Goldstein, responsable du conseil municipal de Gush Etzion, un groupe de colonies situées près de Bethléem (…), a appelé le gouvernement israélien à faire du site d’Hérodion, où a été trouvé le tombeau, “un site national et religieux” ». De son côté, la ministre palestinienne du tourisme, Khoulud Hdeib Douaibess, réservait son commentaire.

Cette exigence illustre ce que l’historien et le politologue Élie Barnavi, dans son passionnant ouvrage – qu’il qualifie lui-même de « pamphlet politique » – mentionné dans l’exergue (la citation fait écho aussi à une certaine actualité française), appelle le « fondamentalisme révolutionnaire juif ». Ce phénomène (qu’il ne faut pas confondre avec le nationalisme juif essentiellement laïc) vise à imposer en Israël un « système total », où la religion n’est pas « un domaine distinct des autres formes d’activité sociale » et politique (comme elle l’est dans le monde occidental) : « ici, pas d’État qui précède la “religion”, comme dans le christianisme, mais une “religion” qui invente l’État pour en faire sa chose, et qui se confond avec lui. » C’est cette confusion que l’on retrouve dans l’expression « national et religieux ». On ne peut qu’espérer qu’aucun groupuscule ne passera du souhait à l’action (comme on en a tragiquement vu des exemples dans un passé récent), lorsque le gouvernement – aussi affaibli soit-il – résistera à cette demande.

Selon Barnavi, cette tendance se retrouve dans le judaïsme comme dans l’islam, toutes deux religions sans autorité centrale, et orthopraxies – religions dont l’essence est un codex de lois qui règlent tous les domaines de la vie sans distinction, à l’opposé du christianisme, orthodoxie qui codifie ce qu’il faut croire. Or l’État d’Israël est essentiellement laïc1 et donne entière liberté d’expression aux militants pour une séparation complète de la religion et de l’état (parmi lesquels se trouvait le très grand savant – et Juif pratiquant – Yeshayahu Leibowitz) ; et surtout, le judaïsme n’a jamais eu de velléité prosélytique, bien au contraire2.

À l’inverse, la quasi-totalité des pays musulmans ne sont pas laïcs (à l’exception notable de la Turquie actuellement, et, pendant un temps, de l’Iran) : « En islam (…), la séparation des appareils relève de l’illusion d’optique ; ce qui a toujours été en cause, c’est l’autonomie de la politique entendue comme activité légitime, autrement dit sa capacité à dire la loi (…) En Occident, le roi donne la loi ; en terre d’islam, il est censé exécuter une Loi qui le précède et le dépasse. » Barnavi distingue, dans l’islamisme, « la différence entre fondamentalisme et intégrisme d’une part, fondamentalisme révolutionnaire de l’autre : les premiers veulent appliquer la charia et ramener les individus [parmi les leurs] vers l’islam(…), le second cherche à instaurer un ordre islamique mondial [appliqué à tous]. » C’est contre ce dernier qu’il appelle à une prise de conscience de l’Occident, dans cet ouvrage qui brosse comme cadre l’histoire des religions3 et des nations – et donc du pouvoir, ou plutôt des pouvoirs – à grands traits et qui analyse les raisons de la montée de ces tendances qui menacent, selon lui, le monde démocratique et laïc. Pour défendre « la liberté de choix, c’est-à-dire la liberté tout court ».


1 Le droit israélien est basé essentiellement sur la common law et la législation britannique (la Palestine était une colonie britannique avant l’établissement de l’État d’Israël), à l’exception du droit familial, basé sur « une conception ethnico-religieuse » de ses citoyens et soumis à leurs instances religieuses respectives (fait peu connu : la loi religieuse juive reconnaît le concubinage, et lui donne force de mariage si les deux personnes auraient légalement eu le droit de se marier religieusement). Ainsi, il n’existe pas de mariage civil en Israël ; par contre, la Cour Suprême, institution éminemment civile et défenseur vigilant des droits de la personne, peut reconnaître des mariages contractés légalement à l’étranger (cette instance a même reconnu le droit à la pension de reversion pour un des deux partenaires d’un couple homosexuel après le décès de son compagnon).

2 Non pas pour préserver une prétendue « pureté » raciale, comme ne manquent pas de l’affirmer ses ennemis : la religion permet la conversion, et, selon le Talmud, une phrase suffit : l’affirmation sincère du désir désintéressé se convertir. Ce n’est que bien plus tard – et surtout au Moyen Âge, que les rabbins ont décrété des périodes plus ou moins longues d’apprentissage, destinées à prouver la sincérité de ce désir, après que certains convertis, ayant ultérieurement apostasié et étant revenus à leur religion d’origine, soient devenus parmi les pires ennemis du judaïsme.

3 Et qui n’est pas sans rappeler, à certains égards, celui de Jacques Ellul, écrit vers 1991, même si ce dernier oppose, théologiquement, la conception de la religion de l’islam à celles du judaïsme et du christianisme. Barnavi réfute, d’ailleurs, la thèse selon laquelle certaines religions seraient essentiellement pacisfistes : « En effet, même les religions considérées comme éminemment iréniques – l’hindouisme, le bouddhisme zen, et bien entendu, le christianisme, la religion du Sermon sur la montagne, du martyre et de la joue tendue – ont versé ou versent dans la violence. » C’est, bien entendu, aussi une affaire de période, certaines religions ayant fait leur aggiornamento au cours d’un long processus qui aura duré des siècles : le christianisme d’aujourd’hui n’est pas celui de la Renaissance. Malgré tout, on serait tenté de dire – bien avant la lecture du livre de Barnavi – que la plupart des conflits sur terre sont finalement des avatars de guerres de religion. C’est pourquoi on ne peut que se réjouir quand on apprend que l’un d’eux semble s’apaiser et formuler l’espoir que ce soit durable.

5 mai 2007

Demain sera un autre jour

Classé dans : Politique — Miklos @ 17:30

Mesures

• Transformer la Fête du travail du 1er mai, chômée et payée, en Faîtes du travail le 1er mai, journée de travail civique de 35 heures non payée.
• Donner aux salariés la possibilité d’obéir légalement à l’ordre de travailler les dimanches.

Grammaire : comment passer de l’infinitif à l’actif

•  « Travailler plus pour gagner plus » : le salarié travaille plus, le patron gagne plus.

Réduction du chômage

• Supprimer l’assistanat financier aux anciens présidents et ministres avec obligation de ne pas refuser plus de deux fois le métier qu’on leur proposera.

Économies

• Remplacer les services publics par les sévices publics.
• Remplacer l’action par l’actionnariat.

Références

• Bertold Brecht : La résistible ascension d’Arturo Ui
• Et aussi : Mouvements

26 avril 2007

Actualité du passé

Classé dans : Politique — Miklos @ 8:06
Le député était préoccupé. Il essayait de se rappeler à quelle formation politique il appartenait. Son parti s’était scindé en deux, les éléments des extrémités de chaque tronçon se repliant eux-mêmes par des systèmes d’imbrication vers trois formations diverses, lesquelles exécutaient un mouvement tournant autour du centre afin de s’y substituer, cependant que le centre lui-même subissait un glissement vers la gauche dans ses éléments centripètes et vers la droite dans ses éléments centrifuges. Le député était à ce point dérouté qu’il en venait à se demander si son devoir de patriote n’était pas de susciter lui-même la formation d’un groupement nouveau, une sorte de noyau centre-gauche-droite avec appa­ren­tements péri­phé­riques, lequel pourrait fournir un pivot stable aux majorités tournantes, indépendamment des charnières qui articulaient celles-ci intérieurement, et dont le programme politique pourrait être justement de sortir du rôle de charnière pour accéder au rôle de pivot. De toute façon, le seul moyen de s’y retrouver était d’avoir un groupe à soi.

Romain Gary, Les Racines du ciel (1956)

18 mars 2007

Un appel d’actualité brûlante

Classé dans : Politique, Société — Miklos @ 10:39

(…) Nous appelons d’abord les éducateurs, les mouvements sociaux, les collectivités publiques, les créateurs, les citoyens, les exploités, les humiliés, à célébrer ensemble l’anniversaire du programme du Conseil national de la Résistance (C.N.R.) adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944 : Sécurité sociale et retraites généralisées, contrôle des « féodalités économiques », droit à la culture et à l’éducation pour tous, presse délivrée de l’argent et de la corruption, lois sociales ouvrières et agricoles, etc. Comment peut-il manquer aujourd’hui de l’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes sociales, alors que la production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l’Europe était ruinée ? Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie.

Nous appelons ensuite les mouvements, partis, associations, institutions et syndicats héritiers de la Résistance à dépasser les enjeux sectoriels, et à se consacrer en priorité aux causes politiques des injustices et des conflits sociaux, et non plus seulement à leurs conséquences, à définir ensemble un nouveau « Programme de Résistance » pour notre siècle, sachant que le fascisme se nourrit toujours du racisme, de l’intolérance et de la guerre, qui eux-mêmes se nourrissent des injustices sociales.

Nous appelons enfin les enfants, les jeunes, les parents, les anciens et les grands-parents, les éducateurs, les autorités publiques, à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. Nous n’acceptons pas que les principaux médias soient désormais contrôlés par des intérêts privés, contrairement au programme du Conseil national de la Résistance et aux ordonnances sur la presse de 1944.

Plus que jamais, à ceux et celles qui feront le siècle qui commence, nous voulons dire avec notre affection : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ».

Lucie Aubrac (†), Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin (†), Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont (†), Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant (†), Maurice Voutey
12 mars 2004

7 mars 2007

Le comble du sondage

Classé dans : Littérature, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 22:36

« Tu vois, Linda, jusqu’à il y a une quarantaine d’années, tout le monde votait. Lorsqu’on voulait décider qui serait le prochain Président des États-Unis, les Démocrates et les Républicains choisissaient chacun un candidat, et tout le monde était appelé à dire qui il préférait. Après le jour des élections, on comptait combien de personnes voulaient du candidat démocrate et combien voulaient du républicain, et celui qui avait obtenu le plus de votes était élu. Tu vois ? »

Linda fit un signe d’assentiment puis demanda : « Comment tout le monde savait pour qui voter ? Est-ce que Multivac le leur disait ? »

Matthew fronça les sourcils et dit d’une voix sévère : « Ils utilisaient leur propre jugement, c’est tout ».

Elle s’écarta, et il baissa la voix : « Je ne suis pas en colère, Linda. Mais tu vois, ça prenait parfois une nuit entière pour compter toutes les voix, et les gens s’impatientaient. Alors ils ont inventé des machines spéciales qui comparaient les quelques premiers votes avec ceux des années passées au même endroit. C’est ainsi qu’elles purent calculer ce que serait le scrutin final, et qui serait élu. Tu vois ? »

Linda fit un signe d’assentiment. « Comme Multivac ».

« Les premiers ordinateurs étaient bien plus petits que Multivac. Mais les machines devirent de plus en plus puissantes, et pouvaient déterminer le résultat avec de moins en moins de votes. Finalement, ils construisirent Multivac, qui est capable de se déterminer à partir d’un seul électeur. »

(…)

« Multivac considère toutes sortes de facteurs, des milliards d’entre eux. Un seul facteur est inconnu, et pour longtemps : c’est le schéma de réaction de l’esprit humain. Chaque Américain est soumis à l’effet de moule causé par tout ce que les autres Américains disent et font, par ce qu’on lui fait et ce qu’il fait aux autres. N’importe quel Américain peut être amené devant Multivac pour enquêter sur son état d’esprit. À partir de cela, la tendance de tous les autres citoyens sera calculée. (…) Multivac possède déjà la plupart des informations nécessaires pour déterminer le résultat de toutes les élections, nationales, régionales et locales. Il lui reste à vérifier certains états d’esprit impondérables, et il se servira de vous pour cela. Nous ne pouvons savoir quelles questions il vous posera, et il se peut qu’elles ne vous semblent pas faire sens. Il pourrait vous demander ce que vous pensez du ramassage des ordures dans votre quartier, et si vous êtes pour l’incinération centralisée. »

Isaac Asimov, The Franchise (1955)
in American Satire

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