Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

23 octobre 2005

Tapez moins fort, Big Brother vous écoute

Classé dans : Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 23:53

La FCC américaine (Federal Communications Commission, l’équivalent de l’ANRT, en quelque sorte) vient de publier le décret d’application d’une directive qu’elle avait émise en août, étendant les provisions d’une loi de 1994 concernant les écoutes : dorénavant, celles-ci s’appliqueront aussi aux universités, aux bibliothèques, aux aéroports fournissant des connexions sans fil et aux fournisseurs d’accès à l’internet (commerciaux, publics – comme les municipalités).

La loi d’origine obligeait les compagnies de téléphone d’adapter leurs systèmes à leurs propres dépens afin de permettre aux Strasky et Hutch fédéraux d’y avoir éventuellement accès. Le nouveau décret requiert cette adaptation de la part de tous ces autres modes de communication (courrier électronique, voix sur IP) jusqu’au printemps 2007.

Les protestations les plus fortes sont venues des universités, qui indiquent que le coût qu’elles auraient à supporter s’élève à 7 milliards de $ au moins, sans pour autant assurer de pouvoir identifier les contrevenants. Elles se préparent donc à ester en justice auprès de la Cour d’appel des US, mais ne remettent pas en cause le droit du gouvernement à utiliser les écoutes pour combattre le terrorisme et la criminalité sur les campus universitaires.

Par contre, le Center for Democracy and Technology, groupe d’activistes pour les libertés civiles, va déposer plainte à l’encontre de cette tentative du gouvernement de contrôler l’internet.

Source : Le New York Times.

19 avril 2005

Après Les Survivants, ou pourquoi je voterai “oui”

Classé dans : Littérature, Politique, Société — Miklos @ 0:25

C’est précisément parce qu’il pouvait dire “Wo ich bin, ist die deutsche Kultur” que Thomas Mann devait écrire Le Docteur Faustus, le roman dans lequel il tentait de montrer les liens existant entre le fascisme et sa chère culture allemande. Pour George Steiner, la même chose est vraie. Parce que, plus que quiconque, il est chez lui dans la culture européenne, une grande part de son œuvre, à commencer par Langage et silence, se caractérise par des questions comme : Pourquoi la trahison des clercs ? Pourquoi le lien indéniable entre esthétisme et barbarie ? Pourquoi l’éducation libérale n’a-t-elle pu empêcher la torture, les camps de la mort, l’Holocauste ?

Nous n’avons pas besoin d’évoquer, une fois encore, Heidegger et ses tendances fascistes, ni l’officer ss rentrant chez lui jouer du Schubert après sa journée de boucherie1. Nous refaisons sans cesse cette constatation, que ni la connaissance intellectuelle ni l’éducation libérale n’offrent la moindre garantie d’un bon jugement moral, sans parler d’une meilleure moralité. Des esprits érudits peuvent cultiver le nihilisme et nombreux sont les intellectuels qui, obsédés par des concepts abstraits comme “mondialisme” ou “capitalisme”, n’hésitent pas à légitimer la violence terroriste. Là encore, rien de nouveau. Dostoïevski a décrit cela dans Les Possédés : l’hypocrisie, la corruption intellectuelle, la fascination de la violence, la soif de pouvoir et un conformisme sans borne caractérisent un trop grand nombre d’intellectuels.

Tout cela est vrai. Mais ce qui est vrai aussi, c’est la longue liste des poètes et des penseurs qui n’ont pas été la proie de cette corruption intellectuelle, qui sont restés fidèles à leurs obligations morales envers le monde de l’esprit. Pour n’en nommer que quelques-uns : Thomas Mann, Ossip et Nadejda Mandelstam, Arnold Schönberg, Dietrich Bonhoeffer, Joseph Brodsky, Hermann Broch, Albert Camus, Paul Celan, René Char, Andreï Tarlovski, Václav Havel et George Steiner lui-même. Steiner, à contre-courant, est resté fidèle à son code moral et intellectuel personnel, à sa vocation d’“inviter autrui au sens” sans céder au nihilisme, au populisme ni à la politisation.

Qui plus est, les chefs-d’œuvre de l’héritage culturel européen portent eux-mêmes témoignage de ce qu’ils signifient pour la vie humaine. Qui n’a encore jamais fait l’expérience du pouvoir de l’art peut lire, dans le livre de Primo Levi, comment celui-ci a trouvé le courage de vouloir survivre à Auschwitz en se rappelant le Canto d’Ulysse dans La Divine Comédie de Dante. Alexander Watt écrit dans Mon siècle2 qu’il eut soudain la certitude de pouvoir supporter la Loubianka, la prison de Staline à Moscou, lorsque, par un petit matin de printemps, il entendit au loin un fragment de la Passion selon saint Matthieu, de Bach. Ces deux exemples célèbres montrent bien que si quelque chose — en dehors de l’amour et de l’amitié — est capable de donner un sens à la vie, c’est la beauté de l’art.

La culture n’est qu’une invitation, une invitation à cultiver la noblesse de l’esprit. La culture parle à voix douce : “Du sollst dein Leben ändern.” La sagesse qu’elle propose n’est pas révélée par les mots, mais par les actes. Être “cultivé” demande bien plus que de l’érudition et de l’éloquence. Avant tout, cela signifie courtoisie et respect. La culture, pas plus que l’amour, n’a la capacité de contraindre. Elle n’offre aucune garantie. Et pourtant, la seule chance d’atteindre et de protéger notre dignité humaine nous est offerte par la culture, par l’éducation libérale.

Il ne faut pas que les artistes et les intellectuels soient rois. Il ne faut pas même qu’ils s’efforcent de devenir rois ou de faire partie d’une élite au pouvoir. Mais une société qui ignore l’ennoblissement de l’esprit, une société qui ne cultive pas les grandes idées humaines finira, une fois de plus, dans la violence et l’autodestruction.

Bob Riemen,
Fondateur et directeur
de l’institut Nexus
3


1 Gitta Sereny, Au fond des ténèbres: de l’euthanasie à l’assassinat de masse, un examen de conscience. Denoël, 1973. (note de Miklos)
2 Alexander Wat, Mon siècle. Confession d’un intellectuel européen. Préface de Czesław Miłosz, trad. G. Conio et J. Lajarrige, Paris-Lausanne, De Fallois/L’Âge d’homme, 1989.
3 Extrait de l’introduction à George Steiner, Une certaine idée de l’Europe. Essai traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf. Actes Sud, 2005.
L’institut Nexus est un groupe de réflexion qui se donne pour tâche de stimuler le débat culturel et philosophique européen.

16 avril 2005

Labyrinthes I : le paysage politique (pour M.)

Classé dans : Littérature, Politique — Miklos @ 4:02
Le député était préoccupé. Il essayait de se rappeler à quelle formation politique il appartenait. Son parti s’était scindé en deux, les éléments des extrémités de chaque tronçon se repliant eux-mêmes par des systèmes d’imbri­cation vers trois formations diverses, lesquelles exé­cutaient un mouvement tournant autour du centre afin de s’y substituer, cependant que le centre lui-même subissait un glissement vers la gauche dans ses éléments centri­pètes et vers la droite dans ses élé­ments centri­fuges. Le député était à ce point dérouté qu’il en venait à se demander si son devoir de patriote n’était pas de sus­citer lui-même la formation d’un grou­pement nouveau, une sorte de noyau centre-gauche-droite avec appa­ren­tements périphériques, lequel pourrait fournir un pivot stable aux majo­rités tournantes, indé­pen­damment des charnières qui arti­culaient celles-ci inté­rieurement, et dont le programme po­li­tique pourrait être justement de sortir du rôle de charnière pour accéder au rôle de pivot. De toute façon, le seul moyen de s’y retrouver était d’avoir un groupe à soi.

Romain Gary, Les Racines du ciel

19 mars 2005

Un blog à lire…

Classé dans : Humour, Politique — Miklos @ 12:21

 

7 mars 2005

Paul Robeson

Classé dans : Musique, Politique — Miklos @ 21:15

Paul Robeson (1898-1976) aura été l’exemple même de l’homme de la Renaissance : athlète, acteur, chanteur, écrivain et activiste, polyglotte (il parlait 15 langues) — qui a excellé dans tous ces domaines. Né de père esclave émancipé, il fit des études exceptionnellement brillantes à l’université de Rutgers puis à celle de Columbia, où il acheva des études de droit, mais ne put exercer longtemps pour cause de racisme au sein du cabinet d’avocats qu’il avait rejoint. Il se tourne alors vers le théâtre, puis le chant : sa participation dans Othello a assuré à cette pièce de Shakespeare une longévité inégalée pour une pièce de théâtre à ce jour à Broadway : plus de 300 représentations, considérées comme l’une des meilleures productions américaines de Shakespeare. C’est d’ailleurs l’un des premiers acteurs noirs à avoir joué des rôles importants dans le théâtre « blanc » américain, ainsi que dans des films.

À la même époque, il mène une carrière de chanteur, surtout connu pour sa voix de basse chaude et profondément bouleversante, avec une élocution parfaitement claire, que ce soit dans les Spirituals (son interprétation de « Ol’ Man River » est un classique d’anthologie et devenu un symbole de la résistance civile), mais aussi dans des chants populaires en toutes langues, des lieder ou des arias d’opéra.1 Profondément aimé du public aux US et à l’étranger (et pas uniquement pour sa beauté et son charisme), où il donnait de nombreux concerts bénévoles pour des causes sociales, il se fit ainsi de nombreux amis et admirateurs inconnus ou connus (Eleanor Roosevelt, Pablo Neruda, Lena Horne, Harry Truman…).

Mais c’est son activisme nationaliste noir et anti-colonialiste qui lui attira les foudres du sénateur Joseph McCarthy. Malgré sa contribution inlassable à l’effort de guerre, Robeson devint un danger public pour l’Amérique conservatrice, à tel point que son passeport lui fut retiré et tout fut fait pour briser sa carrière. Ce n’est que huit ans plus tard qu’il put recouvrer ses papiers et reprendre ses concerts. Mais cette période laissa des traces : des dépressions successives l’amenèrent finalement à se retirer de la scène et de la vie publique jusqu’à son décès. Même aujourd’hui, la mémoire de ce grand homme souffre encore de l’obscurité créée par ses détracteurs, et son rôle dans l’histoire de la lutte pour droits civiques et de porte-parole des opprimés des nations reste encore relativement inconnu.

Il mérite donc d’autant plus qu’on parle pour lui. Pour ceux qui comprennent l’anglais, un DVD présente sa vie et son œuvre sur scène, à l’écran et à la radio, et son rôle dans la lutte pour les libertés. Un livre, écrit par son fils, rétablit la mesure de ce très grand homme. L’émission de radio de la chaîne NPR offre des extraits de sa voix splendide. Pour tout le monde, il y a quelques enregistrements (voir note ci-dessous).


1 Un bon exemple en est le CD Paul Robeson Live at Carnegie Hall, enregistré en 1958 avec Alan Booth au piano, et qui comprend des spirituals, des chants populaires en anglais, russe, chinois ou yiddish, des lieder de Schubert ou de Moussorgsky, des arias de cantates et d’opéra… Et surtout, le dernier monologue d’Othello de Shakespeare, l’un des moments les plus émouvants de ce concert, dans lequel, au moment où tout se défait autour de lui, il se souvient de ses jours de gloire quand il défendait Venise, puis se suicide. On ne peut s’empêcher de penser à l’oubli dans lequel Robeson avait sombré pour avoir justement défendu l’honneur de l’Amérique, en combattant avec passion et rectitude le fascisme à l’étranger et le racisme dans son pays.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos