Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

16 octobre 2013

Ceci n’est pas un titre

Pour ceux qui, à mon instar, épluchaient avidement la fameuse revue Scientific American, avaient dévoré La Chasse au Snark, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir, ou encore celles du prêtre détective Brown et parcouru (en diagonale, je l’avoue) La Complainte du vieux marin, Martin Gardner n’est pas un inconnu : c’était avant tout pour moi l’auteur d’une myriade de jeux mathématiques qu’il publiait dans sa rubrique du mensuel américain. C’est, soit dit en passant, une pratique fort ancienne aussi de ce côté-ci de l’Atlantique : il suffit de se plonger dans les Problèmes plaisants & délectables qui se font par les nombres de Claude-Gaspar Bachet (1581-1638) ou dans les Récré­ations mathématiques d’un lointain successeur, Édouard Lucas (1842-1891). Gardner y exposait souvent aussi des théories mathématiques d’une façon compréhensible pour le lecteur (très) appliqué que j’étais, passionné depuis mon enfance par les maths. Il le faisait avec intelligence et humour, et arrivé au bout de la lecture on ne pouvait que lancer un Ahhhhhhh ! d’émer­veil­lement, parfois de compré­hension mais aussi de soulagement. Puis je découvris ses commen­taires des œuvres de Lewis Carroll, de G. K. Chesterton et de l’épopée fantastique en vers de Coleridge : logiques, clairs, et tout aussi passion­nants, ils en donnent souvent des clés sans pour autant banaliser les côtés poétique, merveilleux et fantastique de ces textes. Bien plus tard, je tombai sur son roman initiatique The Flight of Peter Fromm, qui décrit de façon romancée sa propre recherche spirituelle à travers les divers mouvements et tendances protestants américains.

Le New York Times publie ces jours-ci un article consacré à Martin Gardner (et qui comprend une énigme que vous ne manquerez pas de tenter de résoudre, si, si !) à l’occasion du 99e anniversaire de sa naissance et la publication des son autobiographie, qu’il avait terminée peu avant son décès en 2010, dont le quotidien fournit un chapitre passionnant. On peut y lire la relation qu’en fait l’auteur de ses rapports amicaux et scientifiques avec quelques-uns des grands mathématiciens de la seconde moitié du XXe siècle. Il y parle entre autre de Raymond Smullyan, qui n’était pas que chercheur mais aussi auteur de nombreux recueils de problèmes tout aussi délectables et qui faisaient souvent appel à des paradoxes logiques autoréférentiels tels que ceux brièvement illustrés par les titres de deux de ces ouvrages dont on peut voir reproduites ici les couvertures.

Imaginez-vous un instant souhaitant acheter celui de gauche dans une librairie anglophone :

– Vous : “Hello, I’d like to know if you hold a book I’m interested in.”

– Le vendeur : “Sure. What is the name of this book?”

– Vous : “Sure: What Is the Name of This Book?

On peut supposer que le vendeur n’entendra pas les italiques et les majuscules dans votre réponse et que ce dialogue se poursuivra à l’instar de celui, célèbre, d’Abbott et Costello, Who’s on First? s’il ne se termine par un pugilat.

Il s’avère toutefois que Smullyan n’est pas le premier à avoir intitulé un livre ainsi : en 1841, parait (à Paris, s’il vous plaît !) The Book Without A Name de Sir T[homas] Charles and Lady Morgan. La dame en question – née Sydney Owenson en Irlande (vers 1783-1785, selon le Dictionary of National Biography, tandis que les Wikipedias française, anglaise et suédoise indiquent 1776, 1781 et 1783, respec­ti­vement) –, était femme de lettres en son propre titre, mais avait ici aidé son mari dans la rédaction de cet ouvrage-ci (et n’en était donc pas le seul auteur, contrairement aux informations wikipédiennes).

La choix du titre est expliqué dans l’introduction à l’ouvrage qui s’avère être la republication d’articles parfois inachevés qui s’étaient empilés dans un dossier et qui donneraient matière à ce qu’on appellerait aujourd’hui littérature de salon (les beaux livres qu’on place sur une table basse pour les y faire admirer à défaut de les lire) ou de salle d’attente… Avec un recul ironique, cette introduction en guise d’avertissement ne manque de sel à l’égard des modes de l’époque – on est en 1841 ! – qui sont toujours d’actualité… : « Maintenant, tout le monde écrit et peu ont le temps de lire. » La voici :

The reason for not giving a name to the following papers is, simply, that their authors had no name to give. The golden age of literature, when titles for books were “plenty as blackberries,” when publications were few, readers many, and authors (in the Horatian phrase) were things to point the finger at—that golden age is passed and gone. Now every one writes, few have leisure to read; and an unpreoccupied title is more difficult to be met with than the industry which goes to write a volume, or the enterprise that undertakes to publish it.

This difficulty will be more readily acknowledged, when a further statement is made, that the present venture is, for the most part, a mere funding of literary exchequer bills, a gathering into the fold of certain stray sketches, some of which have already appeared in different leading periodicals of the last ten or fifteen years. Such re-publications are a prevailing fashion of the day (to which, by-the-by, we are indebted for much pleasant reading, that otherwise would have been “in the great bosom of oblivion buried”); and even while these pages were passing through the press, more than one appropriate title under consideration had been seized on by others, who, in thus “filching from us our good name,” had so far “made us poor indeed,” that they reduced us to the necessity of preferring no name at all to a bad one.

The original articles which have been added to the collection, (owing to the continued illness, for many months, of one of the authors), have been taken, rather than selected, from a portfolio, where many such “unfinished things” have from time to time been deposited, and all but forgotten.

Books like the present were allowed, in former days, to find sanctuary in the parlour window-seat, then the great receptacle for whatever, in literature, might be idly taken up, and as carelessly dropped. At present, they may aspire to become “bench fellows” with that large class of miscellaneous compositions, the albums, annuals, books of beauty, and beautiful books; and if got up “to match,” may make their way to the drawing-room table, along with other elegantly-bound volumes, “to be had of all the booksellers” and venders of knick-knacks in the kingdom.

Quant aux articles, il y a un peu de tout – cela aurait donné, de nos jours, matière à un blog, sans doute. On a lu le premier, Le Cordon Bleu, qui ne manque pas de sel (au figuré, s’entend) et qui, tout en portant un regard critique et amusé sur les mœurs culinaires et du rôle de la femme moderne (de l’époque) – c’est Lady M. qui s’exprime ici, sans aucun doute –, brosse une histoire (personnelle) de la gastronomie à travers les âges. En voici le début, en guise de mise en bouche, dans une traduction en français publiée la même année :

Nous vivons dans une triste époque… quand je dis, nous, je veux parler des femmes. Privées de tout pouvoir, nous n’exerçons même pas le plus léger contrôle sur les passions humaines ; l’amour devient un calcul, le mariage une spéculation, et l’amitié, cet attribut particulier de notre sexe, n’est plus qu’un vain nom. La lueur d’un cigare fait pâlir l’éclat des plus beaux yeux, et le plus séduisant de tous les pieds féminins peut se cacher sans regret désormais sous les épais falbalas d’une robe trop longue ; car des cœurs cuirassés par l’égoïsme ou par un Petersham sont maintenant à l’abri de pareils traits. La pantoufle de Cendrillon passerait de main en main dans tous les clubs de l’Angleterre sans inspirer la moindre passion, même parmi les gardes ou parmi les membres du club CrockfordThe Guards and Crockford’s, club londonnien.. La Jeune FranceRegroupement de romantiques à la coquetterie révolutionnaire
créé en 1831, en réponse à l’appel « À la JeuneFrance »
lancé par Victor Hugo dans une ode du 10 août 1830.
et le dandyisme de l’Angleterre ne fourniraient pas un seul individu capable de s’extasier sur un corsage avec Saint-Preux, ou d’envier avec Waller la pression d’une ceinture. Ils ne sont plus ces jours où l’enlèvement d’une boucle de cheveuxDans un poème de Pope. agitait la société jusque dans ses fondements, et cet âge d’or durant lequel toutes les femmes étaient charmantes et tous les hommes charmés, devient aussi fabuleux que les contes des Mille et une Nuits.

Femmes de ce siècle, où régnez-vous encore en souveraines ? Je vous le dis franchement, votre trône est maintenant….. dans la cuisine.

« Ma belle, demandait Henri IV à l’une des filles d’honneur de Marie de Médicis, quel est le chemin de votre cœur ? – Par l’Église, Sire, répliqua sans hésiter celle à qui s’adressait une semblable question. Mais si les sommités féminines du règne de son petit-fils, les Maintenon, les Conti et les Soubise, eussent été interrogées devant une chambre étoilée de coquettes, sur le moyen le plus certain de parvenir à un cœur royal, elles se fussent, sans aucun doute, empressées de répondre, d’après leur propre expérience : Par vos côtelettes, mesdames. »

C’est là un fait incontestable ; jamais les femmes ne sentirent mieux tout le parti qu’elles pouvaient tirer de la cuisine qu’à l’époque de leur plus grande puissance. Elles comprirent cet art important dans sa physiologie, dans sa moralité et dans sa politique. Les fameuses côtelettes à la Maintenon de la maîtresse de Louis XIV ne favorisèrent pas moins ses projets de domination absolue que la révocation de l’édit de Nantes, et ses dragées et ses dragonnades aboutirent au même résultat, c’est-à-dire au triomphe de son insatiable ambition. Les femmes anglaises qui ont reçu la meilleure éducation connaissent à peine aujourd’hui le matériel d’une entrée, ou les éléments qui donnent un certain caractère à un entremets ; elles ne sauraient pas préciser le moment de l’apparition d’un hors d’œuvre, ou de l’enlèvement d’une pièce de résistance. Mais cette grande femme d’État, cette écrivain élégant, la première cuisinière de son siècle, – qui gouvernait la France et exerçait une si grande influence sur l’Europe, – était aussi capable de tenir, avec un égal génie et la même attention pour les moindres détails, le plus modeste ménage de son royaume. Il y a dans la correspondance de madame de Maintenon une lettre que toutes les maîtresses de maison devraient étudier et apprendre par cœur, comme leur Bréviaire : c’est celle dans laquelle la signataire fait le relevé de la dépense de la maison et de la table de son prodigue frère, et s’efforce de mettre un frein salutaire au désordre domestique de sa belle-sœur, qu’elle accuse de connaître aussi peu la science de la toilette que celle de la cuisine. Cette lettre se termine ainsi : « Si mes calculs peuvent vous être utiles, je n’aurai pas de regret à la peine que j’ai prise de les faire, et du moins je vous aurai fait voir que je sais quelque chose du ménage. »

Les femmes ont été créées par Dieu pour faire la cuisine ; et si parfois les hommes ont usurpé un certain pouvoir dans le ménage comme dans l’État, cet envahissement eut toujours pour cause le besoin temporaire qu’on avait de leur force physique.

Pas très féministe, mais savoureux.

15 octobre 2013

« Il dit non avec la tête. Mais il dit oui avec le cœur. » (Prévert)

Classé dans : Langue, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 19:57


Google Translate, ou, Tout et son contraire.
Cliquer pour agrandir.

Tout le monde n’est pas Claude Hagège, et d’aucuns s’en consolent en faisant appel à Google Translate. Mais voici les deux traductions du même texte, l’une vers le français et l’autre vers l’anglais, que propose notre AMIAspirateur Mondial de l’Information. à tous :

1. “Do not worry, I can answer your questions you may have about it.”

2. « Ne vous inquiétez pas, je ne peux répondre à vos questions que vous pourriez avoir à ce sujet. »

Pas un fort en thème, c’est le moins qu’on puisse dire. Quel cancre, là !

On a vérifié une demi-douzaine d’autres traductions : elles s’accordent avec l’anglais, démontrant une fois de plus le leadership la domination mondiale de ce dialecte, tandis que la version française, qui dit l’opposé non seulement de toutes les autres traductions mais de l’original, ne fait que démontrer, une fois de plus, l’esprit franchouillard de contradiction à l’œuvre.

On se demande alors si les grands conflits internationaux ne sont finalement pas uniquement dus à ces bugs défauts de logiciel de communication.

Et pour être plus terre-à-terre, comment faire confiance à un interprète qui dit tout et son contraire ?

14 octobre 2013

Life in Hell: Akbar is getting ready

Classé dans : Actualité, Société — Miklos @ 10:27


Click to enlarge.

Ce n’est pas la première fois qu’Akbar est convié à une cérémonie dans le beau monde, mais, pour ne pas se trouver pris en défaut, il révise assidûment sa bible des Usages du monde, rédigée par l’ineffable plume de la baronne de Staffe, qui, sans avoir été baronne était nonobstant la célèbre précurseuse d’une autre baronne qui ne l’était pas non plus du moins à ses débuts (suivez mon regard, dit Akbar in peto) et qu’il avait épluchée (la bible, pas la baronne) avant d’être allé prendre le thé chez Sissi.

Il note bien l’anecdote qu’elle y raconte au chapitre « Passage des portes » : Vous connaissez peut-être, dit-elle – mais non, il ne connaissait pas – la vieille histoire : Louis XIV invitait l’ambas­sadeur anglais à monter dans son carrosse et s’effaçait pour l’y laisser entrer le premier, le lord fit un mouvement de respectueux recul, mais le roi eut un geste d’insistance et le grand seigneur monta vite pour ne pas désobliger le souverain en le forçant à se tenir debout plus longtemps à la portière de son carrosse. Ça peut vraiment être utile si l’on vient me chercher ainsi, se dit-il toujours in peto.

Il est tout de même interloqué par l’injonction selon laquelle Le chapeau de cérémonie ne s’accommode pas de la voilette. Ne portant jamais cette dernière, où est le problème, se demande-t-il. Pour la suite, c’est plus clair mais assez contraignant : Lorsqu’on va dîner en ville, on quitte, en arrivant chez l’amphitryon, son chapeau et son manteau (vu le temps, il ne se voyait pas mettre un manteau, mais s’il le faut…), mais on garde ses gants jusqu’à ce qu’on soit assis à table. Alors, seulement, on les retire et on les glisse dans sa poche. Mes gants de ski n’entreront jamais dans ma poche, s’exclame-t-il silencieusement (ahahah !) mais je ne me vois pas manger avec, comment faire ?

Hôtes et invités sont en grande toilette du soir : les hommes en habit et pantalon noir, cravate blanche, gilet blanc ou noir de forme croisée, gants mastic ou blancs, souliers fins. Le plus fin que j’ai comme souliers, se souvient-il, ce sont en fait mes sandales. Mais pour le reste, ça va, soupire-t-il rassuré.

Au moment où sonne l’heure du dîner, le maître d’hôtel, ou la simple bonne, ouvre les doubles battants de la porte du salon et prononce gravement le sacramentel : « Madame Monsieur est servie. » Akbar n’hésite pas à corriger la baronne, enfin, son texte, là où il faut le mettre au goût du jour. Comme il ne connaît presque aucun des convives, il est rassuré de lire que Dans le cas où ce voisin et cette voisine de table seraient inconnus l’un à l’autre, pour faciliter l’expansion (entre nous, ce n’est pas le quotidien qu’Akbar préfère), ou tout au moins les mettre à même de rompre aisément la glace (on n’est pas au cœur de l’hiver, où est le problème ? grommelle-t-il, ou alors on aura le dessert en entrée ?), l’amphitryon ferait en sorte de leur donner, en quelques mots, avant le dîner, une idée claire de leur position sociale et de leurs familles respectives. Et, rajoute-t-elle délicatement mais fermement, Ce procédé est à recommander très fortement.

Avec ça, je suis prêt à attaquer le repas, résume-t-il sobrement.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

29 septembre 2013

Au-delà de l’infini

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature, Médias, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 10:35


François Guizot, Nouveau dictionnaire universel des synonymes de la langue française, 1822.
Cliquer pour agrandir.

« Ce qui a été, sera, et ce qui a été fait, sera fait, et n’y a rien de nouveau sous le soleil. » — Ecclésiaste I:9, trad. Castellion.

« Nous disons donc hardiment que tout ce qu’il y a dans la nature, matière, esprit, nombre, durée, est actuellement et positivement infini. [...] La grande réponse que nous faisons par avance sur les contradictions prétendues qu’on nous formera sur l’infini, est que nous admettons, sans balancer, des infinis plus grands les uns que les autres, et surtout différents les uns des autres ». —Traité de l’infini créé, attribué à Malebranche (1638-1715).

Selon que l’on ait une vision cyclique ou linéaire du temps et de l’espace, et donc de la vie et de l’univers –, notre conception de l’infini variera du tout au tout : dans le premier cas, à force d’avancer on revient à son point de départ, ad inf. C’est la vision de l’Ecclésiaste. Dans l’autre, c’est la vision de Malebranche – deux cents ans avant les nombres cardinaux de Cantor (qui n’ont rien à voir avec le décompte des électeurs du pape, soit dit en passant), tout de même – qui prévaut.

Ces profondes réflexions nous sont suggérées par l’expression « Merci infiniment » dont l’emploi croissant (on vient d’entendre l’ineffable Claire Chazal le répéter au nonpareil Jean d’Ormesson), et donc croassant à nos délicates oreilles, a infiniment banalisé le sens littéral : on rejoint là la conception antique de l’infini. Autant dire « Merci », tout simplement, voire ne rien dire du tout.

Par contre, pour ceux des adeptes de Malebranche qui souhaitent réellement exprimer l’infini tout en ne fermant pas la perspective à des remerciements encore plus ampoulés, emphatiques ou boursouflés, on conseillera l’usage des nombres cardinaux de Cantor : « Merci transfiniment », pour faire court, ou, si l’on souhaite pinailler, « Merci א0 », « Merci א1 » (qui se disent respec­tivement Aleph zéro et Aleph un)… selon le degré de remerciement que l’on souhaite exprimer. Nous, on ira pendant ce temps relire L’Aleph de Borgès, recueil qui commence, comme il se doit, par L’Immortel et se termine par la nouvelle éponyme L’Aleph.

26 septembre 2013

Trois p’tits clicks et puis s’en vont


Honoré Daumier : Les Badauds. 1839.

Dans un article où il analyse le phénomène du click sur le bouton Like (« J’aime ») de Facebook – notamment au regard du 1,6 millions de Likes sur la page Facebook de soutien au bijoutier de Nice qui avait abattu un jeune cambrioleur –, Xavier de la Porte le qualifie de « geste politique nouveau » et cite le sociologue Dominique Cardon, selon lequel c’est un investissement minimal, certes, mais c’est quand même un engagement, car il est public, ce qui le différencie du vote, qui est d’ordre plus privé.

Pour ma part, je suis loin d’être convaincu que clicker sur Like soit un geste politique. Bien au contraire, d’ailleurs : il me semble être dans la majorité de cas celui d’un badaud, aux sens que donne le Trésor de la langue française à ce terme :

1. Celui, celle qui s’arrête dans ses flâneries à regarder les spectacles les plus quelconques, en s’étonnant de tout, en admirant tout.

2. Personne un peu sotte, manquant de jugement et de personnalité, qui croit tout ce qu’on lui dit, et s’empresse de suivre les idées des autres.

3. Qui manifeste une curiosité toujours en éveil et un peu niaise.

4. Qui manifeste un esprit crédule et conformiste.

En d’autres termes, ce click est avant tout un geste « comme ça », facile et rapide, effectué sans réflexion – donc apolitique. Geste public, dit l’article ? Oui, mais vu le nombre de ces gestes publics que font certains, ils deviennent négligeables, ils n’ont aucun sens. Vu aussi le nombre de clicks – ou de vues sur YouTube (on pense à un certain clip personnel franco-français « vu » presque sept millions de fois depuis sa mise en ligne il y a moins de cinq mois) – on est en droit de se demander au moins s’ils sont le fait de personnes qui ont bien consulté le contenu en question. Autre question : s’il y avait un bouton Hate, quel serait le nombre de clicks de ce type-là ?

Ce mécanisme n’est qu’un avatar de la publicité : par ce Like, on adhère à un slogan, à une image, à des contenus souvent proposés en fonction de leur popularité croissante (et dont on se demande s’ils ont été lus par ceux qui ont signalé leur adhésion). Il n’y a qu’à voir les sites de périodiques – même ceux des plus grands – qui indiquent le palmarès des articles les plus appréciés ou les plus partagés : si tout le monde a aimé, vous aimerez aussi ; si tout le monde a acheté, achetez aussi. Comment cela s’appelle, déjà ? Le conformisme, même dans son anticonformisme.

Quant au mécanisme de diffusion de cette notoriété, il s’apparente à celui de la boule de neige, du bouche-à-oreille, et surtout de la rumeur, sorte d’hystérie collective se nourrissant en général de peurs sourdes et souvent injustifiées, voire fabriquées de toutes pièces. « De telles aberrations répondent à un processus bien connu des psycho-sociologues et qui s’articule autour de trois axes : simplifier, accentuer et généraliser. Autant d’attitudes qui, partant de paroles en l’air, aboutissent au déni de la vérité, à l’abdication de la raison, à l’anéantissement du simple bon sens. » (Robert Poinard) Car il s’agit bien d’une simplification à l’extrême, binaire : c’est 0 ou 1, donc aucune place pour les nuances…

Là où le danger de cette attitude neutre, principalement amorale, souvent instinctive, parfois émotionnelle mais rarement réfléchie devient politique, c’est qu’actuellement les grands tribuns de la politique se trouvent l’une à l’extrême droite, l’autre à gauche de la gauche, et qu’il se pourrait que les prochaines élections – le fait de jeter un bulletin dans une urne s’apparentant trop souvent pour une bonne partie de l’électorat à un Like (nourri par les multiples sondages précédant la date fatidique) – ne fasse monter l’un ou l’autre de ces personnages bien au-delà de ce que l’on aurait pu imaginer.

En passant, une autre raison pour laquelle j’évite d’utiliser ce mécanisme propre à Facebook, c’est pour qu’il (Facebook) ait plus de difficulté à me profiler (ce qu’il ne manque de faire, ainsi que Google et les autres « services » dont nous sommes les serviteurs volontaires) : cela ne m’empêche nullement de citer des articles, de donner les adresses de leurs pages Web en rajoutant un commentaire personnel ou non ; c’est aussi une façon plus… réfléchie de partager l’information qui m’intéresse.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos