Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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14 octobre 2013

Life in Hell: Akbar is getting ready

Classé dans : Actualité, Société — Miklos @ 10:27


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Ce n’est pas la première fois qu’Akbar est convié à une cérémonie dans le beau monde, mais, pour ne pas se trouver pris en défaut, il révise assidûment sa bible des Usages du monde, rédigée par l’ineffable plume de la baronne de Staffe, qui, sans avoir été baronne était nonobstant la célèbre précurseuse d’une autre baronne qui ne l’était pas non plus du moins à ses débuts (suivez mon regard, dit Akbar in peto) et qu’il avait épluchée (la bible, pas la baronne) avant d’être allé prendre le thé chez Sissi.

Il note bien l’anecdote qu’elle y raconte au chapitre « Passage des portes » : Vous connaissez peut-être, dit-elle – mais non, il ne connaissait pas – la vieille histoire : Louis XIV invitait l’ambas­sadeur anglais à monter dans son carrosse et s’effaçait pour l’y laisser entrer le premier, le lord fit un mouvement de respectueux recul, mais le roi eut un geste d’insistance et le grand seigneur monta vite pour ne pas désobliger le souverain en le forçant à se tenir debout plus longtemps à la portière de son carrosse. Ça peut vraiment être utile si l’on vient me chercher ainsi, se dit-il toujours in peto.

Il est tout de même interloqué par l’injonction selon laquelle Le chapeau de cérémonie ne s’accommode pas de la voilette. Ne portant jamais cette dernière, où est le problème, se demande-t-il. Pour la suite, c’est plus clair mais assez contraignant : Lorsqu’on va dîner en ville, on quitte, en arrivant chez l’amphitryon, son chapeau et son manteau (vu le temps, il ne se voyait pas mettre un manteau, mais s’il le faut…), mais on garde ses gants jusqu’à ce qu’on soit assis à table. Alors, seulement, on les retire et on les glisse dans sa poche. Mes gants de ski n’entreront jamais dans ma poche, s’exclame-t-il silencieusement (ahahah !) mais je ne me vois pas manger avec, comment faire ?

Hôtes et invités sont en grande toilette du soir : les hommes en habit et pantalon noir, cravate blanche, gilet blanc ou noir de forme croisée, gants mastic ou blancs, souliers fins. Le plus fin que j’ai comme souliers, se souvient-il, ce sont en fait mes sandales. Mais pour le reste, ça va, soupire-t-il rassuré.

Au moment où sonne l’heure du dîner, le maître d’hôtel, ou la simple bonne, ouvre les doubles battants de la porte du salon et prononce gravement le sacramentel : « Madame Monsieur est servie. » Akbar n’hésite pas à corriger la baronne, enfin, son texte, là où il faut le mettre au goût du jour. Comme il ne connaît presque aucun des convives, il est rassuré de lire que Dans le cas où ce voisin et cette voisine de table seraient inconnus l’un à l’autre, pour faciliter l’expansion (entre nous, ce n’est pas le quotidien qu’Akbar préfère), ou tout au moins les mettre à même de rompre aisément la glace (on n’est pas au cœur de l’hiver, où est le problème ? grommelle-t-il, ou alors on aura le dessert en entrée ?), l’amphitryon ferait en sorte de leur donner, en quelques mots, avant le dîner, une idée claire de leur position sociale et de leurs familles respectives. Et, rajoute-t-elle délicatement mais fermement, Ce procédé est à recommander très fortement.

Avec ça, je suis prêt à attaquer le repas, résume-t-il sobrement.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

29 septembre 2013

Au-delà de l’infini

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature, Médias, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 10:35


François Guizot, Nouveau dictionnaire universel des synonymes de la langue française, 1822.
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« Ce qui a été, sera, et ce qui a été fait, sera fait, et n’y a rien de nouveau sous le soleil. » — Ecclésiaste I:9, trad. Castellion.

« Nous disons donc hardiment que tout ce qu’il y a dans la nature, matière, esprit, nombre, durée, est actuellement et positivement infini. [...] La grande réponse que nous faisons par avance sur les contradictions prétendues qu’on nous formera sur l’infini, est que nous admettons, sans balancer, des infinis plus grands les uns que les autres, et surtout différents les uns des autres ». —Traité de l’infini créé, attribué à Malebranche (1638-1715).

Selon que l’on ait une vision cyclique ou linéaire du temps et de l’espace, et donc de la vie et de l’univers –, notre conception de l’infini variera du tout au tout : dans le premier cas, à force d’avancer on revient à son point de départ, ad inf. C’est la vision de l’Ecclésiaste. Dans l’autre, c’est la vision de Malebranche – deux cents ans avant les nombres cardinaux de Cantor (qui n’ont rien à voir avec le décompte des électeurs du pape, soit dit en passant), tout de même – qui prévaut.

Ces profondes réflexions nous sont suggérées par l’expression « Merci infiniment » dont l’emploi croissant (on vient d’entendre l’ineffable Claire Chazal le répéter au nonpareil Jean d’Ormesson), et donc croassant à nos délicates oreilles, a infiniment banalisé le sens littéral : on rejoint là la conception antique de l’infini. Autant dire « Merci », tout simplement, voire ne rien dire du tout.

Par contre, pour ceux des adeptes de Malebranche qui souhaitent réellement exprimer l’infini tout en ne fermant pas la perspective à des remerciements encore plus ampoulés, emphatiques ou boursouflés, on conseillera l’usage des nombres cardinaux de Cantor : « Merci transfiniment », pour faire court, ou, si l’on souhaite pinailler, « Merci א0 », « Merci א1 » (qui se disent respec­tivement Aleph zéro et Aleph un)… selon le degré de remerciement que l’on souhaite exprimer. Nous, on ira pendant ce temps relire L’Aleph de Borgès, recueil qui commence, comme il se doit, par L’Immortel et se termine par la nouvelle éponyme L’Aleph.

26 septembre 2013

Trois p’tits clicks et puis s’en vont


Honoré Daumier : Les Badauds. 1839.

Dans un article où il analyse le phénomène du click sur le bouton Like (« J’aime ») de Facebook – notamment au regard du 1,6 millions de Likes sur la page Facebook de soutien au bijoutier de Nice qui avait abattu un jeune cambrioleur –, Xavier de la Porte le qualifie de « geste politique nouveau » et cite le sociologue Dominique Cardon, selon lequel c’est un investissement minimal, certes, mais c’est quand même un engagement, car il est public, ce qui le différencie du vote, qui est d’ordre plus privé.

Pour ma part, je suis loin d’être convaincu que clicker sur Like soit un geste politique. Bien au contraire, d’ailleurs : il me semble être dans la majorité de cas celui d’un badaud, aux sens que donne le Trésor de la langue française à ce terme :

1. Celui, celle qui s’arrête dans ses flâneries à regarder les spectacles les plus quelconques, en s’étonnant de tout, en admirant tout.

2. Personne un peu sotte, manquant de jugement et de personnalité, qui croit tout ce qu’on lui dit, et s’empresse de suivre les idées des autres.

3. Qui manifeste une curiosité toujours en éveil et un peu niaise.

4. Qui manifeste un esprit crédule et conformiste.

En d’autres termes, ce click est avant tout un geste « comme ça », facile et rapide, effectué sans réflexion – donc apolitique. Geste public, dit l’article ? Oui, mais vu le nombre de ces gestes publics que font certains, ils deviennent négligeables, ils n’ont aucun sens. Vu aussi le nombre de clicks – ou de vues sur YouTube (on pense à un certain clip personnel franco-français « vu » presque sept millions de fois depuis sa mise en ligne il y a moins de cinq mois) – on est en droit de se demander au moins s’ils sont le fait de personnes qui ont bien consulté le contenu en question. Autre question : s’il y avait un bouton Hate, quel serait le nombre de clicks de ce type-là ?

Ce mécanisme n’est qu’un avatar de la publicité : par ce Like, on adhère à un slogan, à une image, à des contenus souvent proposés en fonction de leur popularité croissante (et dont on se demande s’ils ont été lus par ceux qui ont signalé leur adhésion). Il n’y a qu’à voir les sites de périodiques – même ceux des plus grands – qui indiquent le palmarès des articles les plus appréciés ou les plus partagés : si tout le monde a aimé, vous aimerez aussi ; si tout le monde a acheté, achetez aussi. Comment cela s’appelle, déjà ? Le conformisme, même dans son anticonformisme.

Quant au mécanisme de diffusion de cette notoriété, il s’apparente à celui de la boule de neige, du bouche-à-oreille, et surtout de la rumeur, sorte d’hystérie collective se nourrissant en général de peurs sourdes et souvent injustifiées, voire fabriquées de toutes pièces. « De telles aberrations répondent à un processus bien connu des psycho-sociologues et qui s’articule autour de trois axes : simplifier, accentuer et généraliser. Autant d’attitudes qui, partant de paroles en l’air, aboutissent au déni de la vérité, à l’abdication de la raison, à l’anéantissement du simple bon sens. » (Robert Poinard) Car il s’agit bien d’une simplification à l’extrême, binaire : c’est 0 ou 1, donc aucune place pour les nuances…

Là où le danger de cette attitude neutre, principalement amorale, souvent instinctive, parfois émotionnelle mais rarement réfléchie devient politique, c’est qu’actuellement les grands tribuns de la politique se trouvent l’une à l’extrême droite, l’autre à gauche de la gauche, et qu’il se pourrait que les prochaines élections – le fait de jeter un bulletin dans une urne s’apparentant trop souvent pour une bonne partie de l’électorat à un Like (nourri par les multiples sondages précédant la date fatidique) – ne fasse monter l’un ou l’autre de ces personnages bien au-delà de ce que l’on aurait pu imaginer.

En passant, une autre raison pour laquelle j’évite d’utiliser ce mécanisme propre à Facebook, c’est pour qu’il (Facebook) ait plus de difficulté à me profiler (ce qu’il ne manque de faire, ainsi que Google et les autres « services » dont nous sommes les serviteurs volontaires) : cela ne m’empêche nullement de citer des articles, de donner les adresses de leurs pages Web en rajoutant un commentaire personnel ou non ; c’est aussi une façon plus… réfléchie de partager l’information qui m’intéresse.

24 septembre 2013

Life in Hell: Le Slow Message Service de Bouygues

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 15:07


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(Ici) Spirou se lève presque dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne : à son réveil, à 10 heures du matin, il se dépêche d’envoyer un SMS à Akbar retenu au loin, afin de s’enquérir s’ils déjeuneront ensemble ce jour-là.

(Là-bas) Le téléphone d’Akbar retentit discrètement pour lui signaler que Bouygues vient de lui livrer un SMS. Il l’ouvre et le lit. Il le relit, étonné que Spirou lui parle de déjeuner alors qu’il est déjà presque l’heure du thé, 15h24. Pourtant : son horloge est à l’heure, et il n’y a aucun décalage horaire entre son emplacement géographique et celui de l’expéditeur que je sache, marmone-t-il.

(Toujours là-bas, quasiment même heure) Second retentissement discret. Un autre SMS arrive dans la foulée du premier, en provenance d’un autre correspondant qui semble avoir écrit le sien au lever du soleil. Akbar vérifie : Bouygues affirme avoir reçu ces deux SMS aux alentours de 10 heures du matin, mais pourquoi diantre ne les a-t-il pas livrés aussitôt ?, se demande-t-il in peto. Son téléphone était joignable tout ce matin-là, la preuve, il s’en est servi !

(Hypothèse) Ni Spirou ni l’autre correspondant n’ont suffisamment affranchi leur SMS, qui est allé passer quelques heures dans le purgatoire d’une poste restante.

(Résultat) Spirou est mort de faim.

(La morale de cette histoire, larirette, larirette…) Avec Bouygues, rien ne sert de courir ni même de partir à temps.

(Bonus) Pour ceux de ses lecteurs qui se demandent encore pourquoi ces deux courriers ont pris tant d’heures pour parvenir à destination, Akbar propose une explication plus mathématique :


Étienne Bezout, Cours de mathématiques à l’usage de la marine et de l’artillerie, 1812.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

19 septembre 2013

Life In Hell : « Chez Bouygues Telecom vous bénéficiez du meilleur service client mobile »

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 15:38

Voulant préparer graduellement son changement d’opérateur – après tout, 0 €/mois c’est plus avantageux que 25 €/mois –, Akbar souhaite débloquer (ou, pour les initiés, désimlocker) son portable de secours, un Nokia tout simple, mais verrouillé chez Bouygues.

Pour ce faire (gratuitement, vu l’âge de l’appareil), il apprend qu’il lui suffit de contacter le service client chez Bouygues Telecom (appel payant, bien entendu) qui fournit en retour un code supposé effectuer l’opération requise. Elle échoue. Rappel. Autre code. Qui échoue aussi. Impossible d’en obtenir plus de deux par période de six mois, c’est la règle de ce service chez Bouygues Telecom : comme ça, on fidélise les clients récalcitrants.

Akbar s’entête. Six mois plus tard, il rappelle. Autre code, inopérant lui aussi, mais alors ce troisième essais bloque définitivement l’appareil. Akbar doit le porter à une boutique Bouygues Telecom. Dont acte, le 12 août. En retour, un reçu qui indique que « le délai moyen de réparation est de 3 semaines sauf devis ». Il n’y a pas de devis, c’est gratuit.

Un mois plus tard, toujours rien. Akbar se rend à cette boutique où il s’entend dire que Bouygues n’étant pas arrivé à effectuer l’opération requise, ils ont demandé il y a déjà dix jours un téléphone de remplacement à Nokia qui n’a jamais répondu. Akbar se demande in peto s’ils n’auraient pas dû le demander plutôt à Microsoft. Il lui faudra donc s’armer de patience, indéfiniment.

Quelques jours plus tard, appel de Bouygues : renonçant à obtenir de Nokia un téléphone de remplacement, ils proposent à Akbar de choisir entre deux modèles équivalents. Celui qu’il sélectionne, lui précise-t-on italiquement, lui sera envoyé le jour même – on est le 13/9 – au magasin où il avait déposé le sien. Il sera prévenu de son arrivée, pourra s’y rendre, l’y faire débloquer (il préfère que ce soit eux qui échouent) et le prendre.

Une semaine plus tard, toujours rien. Akbar appelle le magasin qui affirme n’avoir rien reçu. Il raccroche et – oh miracle ! – quelques secondes plus tard il reçoit un SMS de Bouygues qui lui annonce : « Votre mobile est disponible dans votre magasin Bouygues Telecom. » Akbar rappelle ledit magasin, qui lui réaffirme n’avoir rien reçu, mais que le portable a peut-être été livré à un magasin Bouygues Telecom voisin… Le vendeur prend le numéro d’Akbar, lui dit qu’il va appeler ses collègues pour voir s’ils ont reçu l’appareil en question et l’en informer dans la foulée.

Très longue foulée, puisque toujours rien des heures plus tard. Akbar rappelle le numéro du SAV général – le 01 53 40 99 60, à toutes fins inutiles – et tombe (il n’en est pas surpris) sur un message enregistré qui lui annonce (comme lorsqu’il avait appelé un mois plus tôt) que le temps d’attente estimé est « de une minute ».

Pendant les quinze minutes que cette minute a prises*, toutes sortes de messages défilent dans son oreille agacée, dont celui qui fait l’objet du titre de ce billet, et, pire, celui-là : « Bouygues Telecom vous remercie de votre appel et s’efforce de réduire votre attente. » Quand finalement un humain– qu’on dirait situé au moins de l’autre côté de la Méditerranée – lui répond, c’est pour lui dire que le mobile est dans l’un des deux magasins, il ne saurait dire lequel, et Akbar n’a qu’à les appeler ou y aller.

Akbar rappelle le premier qui appelle le second. Conclusion : le mobile ne se trouve ni chez l’un ni chez l’autre, on lui conseille d’attendre indéfiniment. Conclusion de la conclusion : soit le SAV qui affirme avoir livré ledit téléphone se trompe, soit l’un des magasins se trompe. Soit (entre deux alternatives il y a souvent une troisième) c’est une technique bien rodée pour rendre plus ardu et pénible le départ d’abonnés vers des cieux moins chargés en espérant qu’ils renonceront ou le regretteront.

La morale de cette histoire : plus vite Akbar aura quitté Bouygues, mieux il s’en trouvera. Il envisage d’ailleurs de migrer vers une techno­logie de communication à distance éprouvée, très portable, gratuite et ne tombant jamais en panne :


La panacée : une technologie de communication à distance éprouvée, très portable,
gratuite et ne tombant jamais en panne.

______________
* Ce qui n’est rien à côté des quarante minutes qu’un autre abonné exaspéré a dû attendre et s’il n’avait alors raccroché, il aurait attendu plus longtemps.
Lui aussi essayait de faire débloquer son portable, il semble n’y être jamais arrivé…

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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