Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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25 septembre 2006

Journalisme comparatif

Classé dans : Société — Miklos @ 7:01

Le regroupement électronique d’articles de la presse consacré à un même sujet montre en général un traitement identique, presque au mot à mot : pas étonnant, les sources des principales informations sont limitées à quelques agences, et les journaux n’hésitent pas à les reprendre telles qu’elles.

On est d’autant plus surpris quand on lit dans deux journaux une chose et son contraire. C’est le cas avec l’annonce de la découverte d’une bactérie, l’entérocoque résistant à la vancomycine (ERV) dans les hôpitaux de la région parisienne, et qui aurait contaminé 313 personnes en deux ans. Jusqu’ici, tout le monde s’accorde. Mais voici ce qu’affirme Libération :

En deux ans, elles ont réussi à contaminer, sans pour autant les rendre malades, 313 personnes dans les hôpitaux de l’Assistance publique – hôpitaux de Paris. Et « il n’y a aucun décès survenu à l’hôpital dont on puisse dire “ L’ERV l’a tué ” »,précise Vincent Jarlier, responsable des infections nosocomiales pour l’AP-HP.

tandis que L’Express – à l’instar d’une dizaine d’autres publications – titre « Une bactérie a fait 3 morts dans les hôpitaux d’Île-de-France » en citant Reuters :

Parmi elles, 53 ont développé une pathologie sous forme d’infections urinaires. L’établissement le plus touché serait le CHU de Bicètre, où la souche a contribué depuis août 2004 au décès de trois patients, selon un bilan effectué par l’Institut de veille sanitaire.

C’est Le Nouvel Obs, citant l’agence Associated Press, qui propose un article plus détaillé que ses confrères.

À la lecture de ces quotidiens, on est frappé que l’AP-HP (selon Libé) semble nier la létalité de cette bactérie dans ses hôpitaux à l’opposé de l’Institut de veille sanitaire (selon les autres sources) – les termes utilisés par ces deux organismes ont dû être attentivement choisis –, et qu’aucun de ces journaux n’ait soulevé cette apparente contradiction.

15 septembre 2006

Nous sommes tous des serial killers

Classé dans : Environnement, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 23:30

Un récent reportage rediffusé à la télévision tentait de cerner le profil des serial killers, ces individus qui, souvent sous l’emprise d’un besoin irrépressible et d’une froide détermination, torturent et tuent avec un plaisir total et une jouissance absolue ; ils ne vivent vraiment qu’à ces moments-là et pour ces moments-là. Interviewés dans leurs prisons, ils ont l’air de Monsieurs Tout-le-monde, semblent reconnaître l’horreur de leurs actes – mais en sont-ils vraiment convaincus, dans leur for intérieur, et récidiveront-ils, s’ils étaient libérés ? on en doute, eux aussi.

En regardant cette émission, je ne pouvais m’empêcher de penser aux récents avertissements des dangers du réchauffement climatique dont le caractère de plus en plus alarmiste ne peut laisser indifférent : James Lovelock est loin d’être le seul à en parler ; James Hansen, directeur de l’institut Goddard des études de l’espace de la Nasa affirme qu’il ne reste que dix ans pour réagir avant que les cataclysmes ne se déchaînent sur la terre :

« Les glaces y fondront rapidement, faisant monter le niveau de la mer au point que la plus grande partie de Manhattan sera sous l’eau. Les sécheresses prolongées et les périodes de canicule se multiplieront, de violents ouragans se formeront dans des régions où ils étaient jusque là inconnus et il est à prévoir que 50% des espèces disparaîtront. ».

Ses thèses – qui ne sont pas récentes et qui ne font que se préciser dans le temps – ne font pas plaisir aux industriels et donc aux politiciens qui en dépendent : dès 1981, l’administration Reagan avait réagi à ses avertissements sur le réchauffement en lui coupant équipe et fonds, tandis que les fonctionnaires politiques de la Nasa le censurent et lui limitent l’accès aux médias.

Demain est presqu’aujourd’hui. Même si le futur est ce qu’il est le plus difficile de prédire avec certitude, il semble acquis – du moins pour le commun des mortels qui n’a pas d’intérêts politiques ou industriels particuliers – qu’il faut agir ici, partout et maintenant.

Mais est-ce vraiment le cas ? Le monde occidental est pris dans une logique d’hyperconsommation et de course en avant qui ne pas prêtes de s’arrêter par la seule volonté du consommateur de mettre fin à sa fringale, et par celle de ceux qui la nourrissent d’en tirer les bénéfices à court terme, financiers ou politiques : « ce que la science donne d’un côté en espérance de vie, l’hyperconsommation enlève de l’autre en dévorant les ressources de la planète » (Miklos), phénomène connu depuis plus de cinquante ans.

Mais il ne suffit pas de savoir pour vouloir ni pouvoir : qui est disposé à réduire ici et maintenant son train de vie et son confort – qui dépassent de loin le minimum vital, pour une bonne partie de la population du monde occidental ? Et comme il ne suffit pas de l’action de personnes isolées pour que cela ait un quelconque effet – d’abord sur l’industrie et donc sur l’économie – et sur le système global, il y en a qui se demandent, avec fatalisme ou cynisme, à quoi bon. Les autres, mañana.

Où sont les médias, qui relèguent souvent ce genre d’informations dans leurs pages intérieures, et mettent à la une ce qui attirera les regards et augmentera les ventes ? Ils pourraient mobiliser l’opinion, s’ils s’y mettaient. Où est le politicien qui fera fi des promesses mensongères d’un avenir toujours plus confortable nécessaires à assurer son élection, et qui saura entraîner tout un peuple, toute une planète, vers la sobriété et l’abstinence nécessaires à sa survie ? S’il est si difficile pour l’individu de renoncer à des comportements compulsifs nocifs (tabac, alcool, drogue…), comment ne le serait-il pas pour tout le monde ? Eh bien, l’émulation mutuelle pourrait jouer, une fois l’étincelle allumée.

La satisfaction du plaisir et le besoin de pouvoir de l’individu sont des moteurs éminemment humains. C’est, finalement, ce qui nous différentie des animaux, qui ont un comportement souvent bien plus social. Et nous continuons tous à consommer avidement, serials killers des générations qui grandissent sous nos yeux désabusés ou aveuglés.

5 septembre 2006

La fin du paradis, par Michael Powell

Classé dans : Environnement, Nature, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:10

Ce texte est la traduction intégrale d’un article paru dans le Washington Post, avec l’autorisation de son auteur.

ST. GILES-ON-THE-HEATH, Angleterre. Au cœur d’une forêt dense et profonde se trouve une clairière si charmante et exubérante qu’on dirait le refuge d’un hobbit. Une statue couverte de lichen se dresse dans un jardin d’herbes, tandis qu’une légère bruine tombe, goutte à goutte, des ardoises du toit. Aux confins de l’enclos, un rat musqué grassouillet se dirige en se dandinant vers le sous-bois.

« Bonjour ! »

L’homme, un gentleman élancé aux cheveux blancs, habillé d’un pull de laine bleue et d’un pantalon de toile, m’invite à entrer dans sa maison blanchie à la chaux. Nous nous asseyons à côté de la cheminée de pierre, tandis que sa femme, Sandy, une élégante blonde, nous sert des scones et du thé. James Lovelock dirige son attention vers ce qui est en train de se passer.

« Cela va trop vite », dit-il. Nous allons griller.

Pourquoi donc ?

« Notre fourneau global est déréglé, hors tout contrôle. En 2020-2025, on pourra voguer en voilier jusqu’au Pôle Nord. L’Amazonie sera devenu un désert, les forêts de Sibérie brûleront et dégageront encore plus de méthane, et les épidémies réapparaîtront ».

Lovelock n’a pas une imagination sulfureuse et n’est pas un adepte du style apocalyptique. À 88 ans, il reste l’un des scientifiques les plus novateurs de la planète, un Britannique plein d’humour et d’érudition, doté par surcroît d’un goût raffiné pour la controverse délicieuse. Il y a déjà quarante ans qu’il a découvert que les produits chimiques attaquant l’ozone se concentraient dans l’atmosphère, entraînant le monde sur un chemin irréversible. Peu après, il avait proposé Gaïa, une théorie selon laquelle la Terre fonctionne à l’instar d’un organisme vivant, un système auto-régulateur équilibré destiné à permettre à la vie de se développer.

Les biologistes avaient rejeté cette thèse qu’ils jugeaient alors hérétique et contraire à la théorie de l’évolution de Darwin. On peut affirmer aujourd’hui que Gaïa a transformé la façon dont la science comprend la Terre.

Lovelock s’intéresse maintenant au réchauffement global. Son nouvel ouvrage, La vengeance de Gaïa : la crise climatique de la Terre et le destin de l’humanité1, s’est très bien vendu au Royaume Uni dès sa sortie, et vient de paraître aux USA. La conclusion de Lovelock est claire.

Nous sommes cuits.

Il a mesuré les gaz de l’atmosphère et la température des océans, il a étudié les forêts tropicales et arborées (l’année dernière, une forêt de la superficie de l’Italie a brûlé en Sibérie, région dont la température augmente particulièrement rapidement, en dégageant du permafrost une grande quantité de méthane, ce qui contribue d’autant plus au réchauffement global). Il en conclut que Gaïa se trouve prise dans un cercle vicieux de boucles de rétroaction positives : de l’air à l’eau, tout se réchauffe simultanément. La biosphère a pour particularité que, sous la pression de l’industrialisation, elle résiste à ce réchauffement, puis résiste encore plus.

Puis elle s’adapte.

Dans dix ou vingt ans, selon Lovelock, le thermostat de Gaïa aura grimpé d’au moins 10°F (5,5°C). La Terre sera plus chaude qu’à toute période depuis l’Éocène, il y a 55 milliards d’années, quand les crocodiles nageaient dans l’océan arctique.

« On ne se rend pas compte à quel point la planète change rapidement et que c’est irréversible », dit Lovelock. « Quelque 200 millions de personnes migreront vers les zones arctiques pour survivre. Même si nous prenions des mesures extraordinaires, il faudra à la Terre 1000 ans pour s’en remettre ».

Un tel discours soulève l’ironie dans certains cercles, et notamment dans celui des scientifiques américains, dernier bastion des sceptiques du réchauffement global. Lovelock n’y va pas par quatre chemins, et une partie de ses collègues n’apprécie pas sa façon aussi élégante que directe de s’exprimer. Ses sombres prédictions sont en général présentées par les médias avec celles des sceptiques, considérées comme trop radicales les unes comme les autres et éloignées du juste milieu.

La vision radicale de Lovelock ne s’accorde pas avec celle de David Archer, chercheur à l’Université de Chicago et contributeur régulier du site RealClimate, qui admet la réalité du réchauffement global.

« Personne, même pas Lovelock, n’a proposé un scénario quantitatif spécifique d’une catastrophe climatique qui signifierait la fin de l’homme », écrit Archer.

Dans son article, il n’hésite pas à qualifier Lovelock de « renégat des sciences de la Terre », tout en respectant sa qualité de scientifique. C’est une description plutôt curieuse.

Lovelock travaille indépendamment sur plusieurs projets de biochimie. Son laboratoire est situé dans une vieille étable derrière sa ferme du Devon. Il s’oppose souvent à l’establishment scientifique, qu’il considère handicapé par son orthodoxie de clan. (Il n’hésite pas à critiquer les verts – Lovelock défend passionnément l’utilisation de l’énergie nucléaire comme remplacement du charbon pour réduire le réchauffement global). Mais il serait difficile de traiter de renégat de la science un homme qui compte 50 brevets à son actif, et qui est membre de la Royal Society (la société savante britannique).

Ce qui est finalement tout aussi étonnant c’est le nombre des scientifiques de la plus haute renommée qui se refusent à rejeter les avertissements de Lovelock. Ainsi, Sir David King, conseiller pour la science du premier ministre britannique Tony Blair, a salué la publication de cet ouvrage de Lovelock, en déclarant que le réchauffement global était une menace autrement plus grave que le terrorisme. Sir Brian Heap, biologique à l’Université de Cambridge et ex secrétaire des affaires internationales de la Royal Society, confirme la solidité de l’argumentation de Lovelock (même si elle est trop sombre).

Quant à Paul Ehrlich, le célèbre biologiste de l’Université Stanford, il avait publié, il y a quelque trente ans, La bombe p, 7 milliards d’hommes en l’an 2000, ouvrage dans lequel il se lamentait de l’accroissement trop rapide de la population mondiale.

Les désastres ne se sont pas passés exactement comme il l’avait prédit, et on l’avait traité alors de faux prophète de malheur. Mais il se peut qu’Ehrlich ait été en avance sur son temps.

Actuellement, Ehrlich considère le réchauffement global et la croissance de la population comme une menace combinée sur les ressources naturelles de pétrole et de gaz. « Techniquement parlant, la plupart des scientifiques sont des [injure] apeurés », dit Ehrlich. « Lovelock et moi sommes les prophètes du malheur, parce que nous le voyons arriver. »

« Tels les Nornes dans L’Anneau du Niebelung de Wagner, nous sommes au bout du rouleau, et la corde qui dévide notre sort est sur le point de craquer. »

On peut lire des phrases de ce genre dans La vengeance de Gaïa et l’on demande alors à ce prophète de malheur : pourquoi tant de noirceur ? Lovelock sourit. Non, on ne le comprend pas. Il a fondé une famille au cœur des ténèbres du blitz à Londres, il a neuf petits-enfants qu’il aime et un pays dont il est fier.

« Je suis un optimiste », dit-il. « Je pense que lorsque le réchauffement se sera installés, les survivants, établis dans la zone arctique, trouveront une façon de s’adapter. Ce sera une vie difficile pleine d’excitation et de peur ».

Ce n’est pas très encourageant.

Lovelock et Sandy, qu’il a épousée après le décès de sa première femme, se promènent l’après-midi dans le Devonshire, tandis qu’il cite du Shakespeare, sur la joie qu’il éprouve à la découverte d’une primevère au bord d’une source2. Lovelock ne se dit pas athée, les mystères de l’univers n’ont de cesse de l’enchanter. Mais c’est avant tout un biochimiste, un scientifique rigoureux qui ne veut pas ignorer la réalité, aussi dure soit elle.

Lovelock a grandi dans le Londres des ouvriers. Il ne pouvait se permettre d’étudier à Oxford ou à Cambridge, et l’a donc fait de nuit : durant la Deuxième guerre mondiale, il patrouillait sur les toits du laboratoire en compagnie de professeurs. Ils épiaient les lumières clignotantes des fusées V-1 allemandes se rapprochant de l’Angleterre.

« Il arrivait qu’un missile change de cours et explose, et les professeurs étaient alors saisis par l’urgence de dispenser leur savoir, » dit-il en souriant. « C’était une sorte de cours universitaire de haut niveau. C’est terrible, mais la guerre nous rend plus vivants. »

Lovelock était un étudiant prodige, et a décroché des diplômes en chimie et en médecine. Dans les années 50, il conçoit une machine à détecter les électrons, qui fournit à Rachel Carson les données nécessaires à la démonstration de sa théorie que les pesticides infestent tout, depuis les pingouins jusqu’au lait maternel. Ultérieurement, il s’embarque vers l’Antartique avec un détecteur et prouve que les produits chimiques humains – les CFC – percent un trou dans la couche d’ozone.

« Gaïa, pffffff ! », s’exclame Ehrlich, ce biologiste de Stanford qui critique la théorie de Lovelock. « Si Lovelock n’avait découvert l’érosion de l’ozone, nous serions en train de vivre dans l’océan un masque au nez et avec des palmes pour échapper à ce maudit soleil ».

En 1961, Lovelock coopère avec la Nasa, qui souhaitait concevoir un module pour partir à la recherche de traces de vie à la surface de la planète Mars. Selon Lovelock, c’était une idée farfelue : que se passerait-il si ce module atterrissait au mauvais endroit ? et si la vie sur Mars n’était pas bactérienne ?

Lovelock fit un saut conceptuel. S’il y avait de la vie sur Mars, les bactéries devraient utiliser de l’oxygène pour respirer, et dégageraient des déchets sous forme de méthane. Lovelock découvrit alors que l’atmosphère de la Terre contenait des quantités importantes d’oxygène et de méthane, gaz indicatifs typiques de la présence de vie. Celle de Mars, en revanche, est saturée de dioxyde de carbone, signe d’une planète morte.

Cette découverte changea le cours de sa vie. Il commença à concevoir la Terre comme une biosphère auto-régulatrice. Le soleil l’ayant réchauffé de 25% depuis l’apparition de la vie, la Terre produisit en conséquence plus d’algues et de forêts pour absorber le dioxyde de carbone, ce qui permit de maintenir une température plus ou moins constante. En 1969, il ne lui manquait plus qu’un nom pour sa théorie.

Lors d’une rencontre avec l’écrivain William Golding, celui-ci lui dit qu’un concept important avec besoin d’un nom important, et lui suggéra de l’appeler Gaïa.

Gaïa fut controversée, et non pas uniquement parce que son nom faisait trembler d’émotion les prêtresses new age (« Gaïa n’est pas “vivante” et je crains de ne pas être le parfait gourou », remarque Lovelock ironiquement). Les biologistes manquèrent de s’étouffer – ils affirmèrent que des organismes ne peuvent agir de concert, ce qui supposerait qu’ils aient la faculté de prévoir.

Lovelock se souvient d’avoir été attaqué lors d’une conférence à Berlin.

Cette intolérance lui fut pénible. Lovelock affirmait que la biomasse mondiale pouvait agir sans pour autant être « consciente ». « Les néodarwinistes ressemblent aux fondamentalistes religieux », dit-il. « Ils passent leur temps à défendre des doctrines stupides ».

Quarante ans plus tard, le discours sur la planète en tant que système interconnecté est monnaie courante des sciences de la Terre. La Reine a décerné un prix à Lovelock, Oxford l’a invité à venir y enseigner, et son petit laboratoire perdu dans la forêt a récolté plus de contrats gouvernementaux qu’il ne peut traiter. (L’octogénaire n’y suit que le strict minimum de mesures de sécurité nécessaires à sa survie : « Je ne peux y tuer que moi, c’est une merveilleuse liberté », dit-il).

Mais ses amis disent de lui qu’il est impatient.

« Peut-être que Jim pense que tout le monde considère sa théorie avec complaisance », pense Lee Kump, un éminent géologue à l’Université Penn State. « Il considère que Gaïa nous traite comme un corps qui réagit à une infection – il essaie de nous brûler ».

« La fonte des glaces au Groenland s’accélère, selon des mesures prises par des satellites ». (BBC, 2006)

« L’une des plus célèbres écologistes du monde, Dr Deborah Clark de l’Université du Missouri, affirme que les recherches démontrent que l’écosystème en Amazonie est en train d’exploser hors de tout contrôle. Elle ajouter que l’évolution de Amazonie est dramatique. » (CNN, 2006)

Comment la Terre, notre splendide vaisseau spatial, est devenue si rapidement un four qui nous détruit ? Lovelock s’explique.

Cela commence par la fonte des glaces et des neiges. Avec la désertification de la zone arctique – la couverture glaciaire du Groenland diminuant bien plus rapidement que prévu – un sol de couleur sombre se dégage et absorbe de la chaleur. Ceci a pour conséquence de faire fondre encore plus de neige et de ramollir les tourbières, qui dégagent alors du méthane. Avec le réchauffement des océans, les algues meurent et absorbent en conséquence moins de dioxide de carbone, cause du réchauffement.

Au sud, la sécheresse tue les grandes forêts tropicales de l’Amazonie. « Les forêts disparaîtront comme la neige », ajoute Lovelock.

Même les forêts nordiques, ces merveilles de pins et de sapins austères, souffrent. Elles absorbent la chaleur et protègent ours, lynx et loups durant les rudes hivers. Mais de récentes études ont montré que les forêts boréales sont entrain de se dessécher et de dépérir, ce qui accroît le réchauffement.

À l’horizon de 30 ou 40 ans, Lovelock prévoit que les zones subsahariennes seront invivables. L’Inde commence à manquer d’eau, le Bengladesh est noyé, la Chine jette son dévolu sur la Sibérie, et les seigneurs de guerre régionaux se battent à mort pour les ressources d’eau et d’énergie.

Lovelock remarque notre expression et s’arrête.

« C’est la raison pour laquelle mon livre est si sombre », dit-il.« Encore un peu de thé ? »

Notre esprit foisonne d’objections. Finalement, ce ne sont que des hypothèses. Le Jour d’après, Sur la plage, Helen Caldicott, Nostradamus, tant de prédictions de fin du monde ont émaillé l’histoire humaine. Nous sommes intelligents. N’enverrons-nous pas un parasol dans l’espace pour détourner les rayons solaires (comme l’ont proposé un couple de professions californiens) ?

Lovelock soupire avec lassitude.

« Nous pensons que l’ouragan Katrina ou la canicule européenne étaient des événements exceptionnels », dit-il. « Ou nous sommes persuadés que nous trouverons une solution technologique ».

Lovelock nous rappelle que les prophètes Mayas, pour citer d’autres annonceurs de malheur, ne s’y étaient pas trompés. Leur grande civilisation s’est éteinte suite à une apocalypse écologique. Et ce n’est pas une vision romantique. Les recherches actuelles suggèrent que les indigènes de par le monde, des Indiens d’Amérique aux Aborigènes d’Australie et aux chasseurs européens, ont joué un rôle clé dans le brûlement des forêts et l’extinction de milliers d’espèces animales. De nos jours, ceux qui possèdent une conscience écologique cherchent le salut dans les cellules solaires, le recyclage et des dizaines de milliers d’éoliennes. « Ça ne changera rien à rien », dit Lovelock. « Ils se trompent en pensant que nous avons quelques dizaines d’années devant nous. Ce n’est pas le cas ».

Lovelock est favorable aux OGM qui consomment moins d’eau, et à l’énergie nucléaire. Il n’y a que l’atome qui soit capable de fournir suffisamment d’électricité pour convaincre les pays industrialisés d’abandonner l’utilisation des énergies fossiles. La France tire 70% de ses besoins énergétiques des réacteurs nucléaires.

Mais qu’en est-il de Three Mile Island, de Tchernobyl ? Lovelock réagit avant que l’on ait le temps de poursuivre la liste. « Combien de personnes sont mortes ? » demande-t-il. Quelques centaines ? La zone d’exclusion autour de Tchernobyl pour cause de radiation possède une flore et une flore d’une diversité exceptionnelle, la plus élevée en Eurasie.

Sir Brian Heap est d’accord avec ces thèses. Mais il s’inquiète du prix terrifiant que l’Asie du sud et l’Afrique auront à payer pour les conséquences terribles des abus de l’occident. Quelle responsabilité avons-nous à leur égard ? « Les pauvres ne sont pas notre problème », dit-il. « Ce sont nous qui sommes leur problème ».

Lovelock reconnaît ce paradoxe moral. Mais il ne voit pas de solution qui transcendera les différences régionales ou nationales. Les vagues de chaleur qui tueront des millions de gens, les tornades dévastatrices, la sècheresse qui étouffera les villes causeront une recrudescence des nationalismes.

Après ce long moment passé en sa compagnie, on a du mal à comprendre sa bonne humeur. Sa machine intérieure semble en état de marche presque parfait : il se lève à 5h30, lit, écrit et parcourt la campagne. Dans son excessive politesse, il paraît à peine ennuyé à la suggestion que ses prédictions seraient quelque peu frivoles.

« Les gens me disent : “Vous avez 87 ans, vous ne le verrez pas arriver” », dit-il. « J’ai des enfants, j’ai des petits-enfants, je ne souhaite rien de tout cela. Mais c’est notre destin ; nous devons reconnaître le fait que c’est une nouvelle guerre. Nous avons un besoin désespéré de trouver le Moïse qui nous mènera vers les zones arctiques et préservera la civilisation. »

« Il est trop tard pour reculer ».

© 2006 The Washington Post Company

Notes (du traducteur) :
1À ma connaissance, non encore publié en français.
2 « I know a bank where the wild thyme blows, / Where oxlip and the nodding violet grows. » (« Je sais un banc où s’épanouit le thym sauvage, où poussent l’oreille-d’ours et la violette branlante », dit Obéron à Puck, dans Le Songe d’une nuit d’été, trad. de F. V. Hugo).

24 août 2006

Entre l’un et l’autre

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Société — Miklos @ 1:10

N’est pas Freud qui veut : le regard sur l’autre est souvent plus perspicace que l’auto-analyse. Ce n’est pas uniquement le cas pour l’individu face à l’autre, mais aussi face au groupe. C’est ainsi que l’outsider (l’étranger, le marginal) peut percevoir l’essence d’une société mieux (ou pour le moins autrement) que ses propres membres : ni tout à fait dehors, ni tout à fait dedans, la perspective et l’angle de son regard lui en donnent une vision particulière, plus aiguë. Dans sa quête d’intégration, il est capable d’adopter ces traits de caractère mieux qu’un autochtone, quitte à en devenir l’archétype. C’est ainsi que Joseph Conrad ou Eugène Ionesco, nés en Pologne et en Roumanie, sont considérés comme de grands écrivains « typiquement » anglais et français, et l’allemand Jacques Offenbach comme le plus français des compositeurs d’opérette (lui qui n’avait jamais perdu son « lourd » accent), tandis que son compatriote Thomas Nast (1840-1902) est incontestablement le plus grand caricaturiste américain de son époque (et inventeur de l’âne et de l’éléphant comme symboles des partis démocrate et républicain).

Mais c’est à Hollywood que ce phénomène prend une tournure particulière, avec l’arrivée, dès le début du XXe s., d’une vague d’immigrants1 nés dans les communautés juives d’Europe centrale : Warner, Fox, Goldwyn, Mayer, Tahlberg ou Zukor deviendront les tycoons de l’industrie cinématographique, et inventeront de toutes pièces le « rêve américain », l’image d’un pays accueillant, tolérant et optimiste – ce qu’il n’était pas vraiment, il suffit de se souvenir du sort réservé aux Indiens et à bien d’autres minorités – mais qui deviendra son idéal et son symbole universel dans la foulée de la diffusion de leurs films2. Cette volonté farouche d’intégration à ce qui leur semblait le plus typique est d’ailleurs fort bien illustrée dans le tout premier film parlant, Le Chanteur de jazz, lorsque Jackie Rabinowitz, fils d’un chantre juif traditionaliste, se noircit le visage pour chanter du jazz dans un cabaret : le marginal américain typique n’est pas le Juif immigré, mais le Noir et sa musique. Quant à ce dernier, il tentait surtout d’échapper à sa négritude qui n’avait rien de pittoresque ou de romantique – jusqu’à se blanchir le visage et à s’en retailler les traits, comme le fera bien plus tard un certain Michael Jackson.

Mais il y a pire que la situation du marginal : celui de l’entre-deux, du métis (ethnique, culturel, social ou sexuel), rejeté tout à la fois par la majorité et par la minorité, et qui ne parvient à s’identifier totalement ni à l’une ni à l’autre. Plus la société dans laquelle il vit est conformiste, plus il en bave. C’est ce qu’illustre fort bien La Croisée des destins (Bhowani Junction, en anglais3), dont la projection a inauguré la saison de la Cinémathèque française et son intégrale consacrée à George Cukor (né à New York dans une famille d’immigrés juifs de Hongrie). Victoria Jones (Ava Gardner), fille d’un conducteur de train gallois (Edward Chapman) et d’une indienne, est un officier subalterne d’une garnison britannique dans une Inde où fermente la révolte, peu de temps avant son accession à l’indépendance. D’une élégance toute anglaise, elle est méprisée par certains de ses collègues (qui la traitent de chee chee), sans pour autant être considérée comme indienne par les indigènes. C’est à l’occasion d’une scène d’une violence psychologique rare – l’humiliation de manifestants non violents par des intouchables, à l’instigation d’un officier britannique (Stewart Grainger) – qu’elle prend conscience de la partie indienne de ses origines, tandis qu’un de ses amis (Bill Travers), anglo-indien comme elle, fera le chemin inverse. Elle tentera de s’y conformer, tout d’abord en adoptant le sari et la coiffure traditionnels – typiquement premier pas des converts –, en insistant pour affirmer, aux yeux des Anglais, sa nouvelle identité. Elle essayera en vain tomber amoureuse d’un Sikh fort sympathique (Francis Matthews) et pacifiste – dont la mère (l’excellente Freda Jackson) est une farouche nationaliste – pour l’épouser et se convertir à sa religion. Mais elle ne pourra parvenir au bout de sa démarche : elle sent que son adhésion ne sera pas complète. C’est alors qu’elle réalise que son identité doit se construire de l’intérieur, et non pas par mimétisme et par conformité avec un groupe ou un autre.

Autour de cette ligne directrice est construite une trame fort riche et intéressante (à part les quelques vingt premières minutes du film, qui peine à démarrer) qui mêle l’histoire d’une nation en devenir avec sa violence et ses contradictions, et une complexe histoire de désir, de jalousie et d’amour. Ce film d’une grande tension autour des conflits d’identité et d’intérêt personnels et collectifs est ponctué de pauses d’humour qui permettent de reprendre son souffle. Si le jeu des acteurs est sans reproche, ce sont surtout les mouvements de foule – lors de manifestations paisibles ou violentes, dans des ruelles bondées – qui sont exceptionnels dans leur densité et leur ampleur épique, à la mesure des soubresauts de ce sous-continent.

Notes :
1 Quelques 26 millions d’immigrants arriveront aux États-Unis de 1870 à 1920 – suite, principalement, aux tourmentes politiques en Europe –, plus de quatre fois plus que durant les cinquante ans qui avaient précédés cette période. (Cf. « The Immigrant Eye » de Lori Jirousek).
2 C’était le sujet de la conférence de Neal Gabler le 29 juin dernier dans le cadre des Revues parlées du Centre Pompidou, à l’occasion de la sortie en France de son livre Le Royaume de leurs rêves : la saga des Juifs qui ont fondé Hollywood (Calmann-Lévy, prix du meilleur livre étranger sur le Cinéma).
3 Le film est tiré d’un roman éponyme de John Masters (sa traduction française est sortie chez Press Pocket en 1967), lui-même officier et descendant d’une famille d’officiers de l’armée britannique en Inde, à l’instar du Colonel Savage dans le film. Si la plupart de ses « romans indiens » ont été traduits en français, ce n’est le cas que de la première partie de son autobiographie ; il semblerait que The Road Past Mandalay, un texte d’une intensité tragique, ne l’ait pas été.

10 juillet 2006

Libraries and noise

Classé dans : Livre, Société — Miklos @ 14:59

In a recent article, Suzanne Bohan raises the issue of noise in the new libraries and of its effect on concentration. Actually, the trend in the increase of noise (which, in thermodynamics and information systems is denoted by entropy) is also noticeable in the schoolroom: on top of the “natural” tendency of children and students – and of any crowd, actually – to rowdiness if left to their own devices, the use of laptops for note-taking (or for playing games, emailing or chatting) contributes a wealth of noises, from clicks to rings. Add to this cell phones, and the acoustical ambience has indeed become much noisier in these sheltered places than it used to be.

But there is another kind of noise which libraries and information systems in general have to face: informational noise. It measures the degree of irrelevance of results to a query. Library catalogues strive to zero-noise level, while search engines don’t care too much about noise, as long as there are results: the worst thing for them is silence (no relevant results, regardless of the number of irrelevant ones).

Noise has never been absent, neither from human culture nor from the universe for that matter (the so-called cosmic microwave background). It is an indication of disorder in a system, which may or may not be useful. Architect Mark Schatz, quoted by Suzanne Bohan, obviously thinks the best of it, equating it with openness and energy. Search engines attribute to it the quality of serendipity.

Yet this kind of environmental noise in a library defeats its main purpose, the appropriation of contents by the patrons. Yet the kind of serendipity generated by the proximity of books on a library shelf has nothing to do with that of the answers provided by search engines, as in the former case these books are topically related to their neighbors (as they are arranged by criteria other than purely lexicographic or syntactic, which is what most search engines do as of now).

With the growth in the quantity of physical and informational stimuli reaching us due to the unprecedented developments of communication media, devices and networks, the noise level inevitably increases. Our technical and perceptual filters aren’t adapted to deal with this amount, and this may cause a saturation effect: noise, from very loud music on earphones or in parties, is sometimes used as a means of isolation (from oneself, from the other as an individual). As a consequence, in order to be perceived in the fray, people speak louder in a crowd, and publicity is more pervasive than ever1, thereby retroactively increasing the noise level.

Noise may be useful, however. In certain conditions: when the disorder it denotes is transient, or when the transgression of the rules it signifies does not bring the system too far away from its existing stasis or its stated purposes. In music, dissonance has a function, that of denoting transitions and tensions; when they resolve, a new harmonic state is reached. In organizational and economic systems, innovation creates noise by disorganizing the existing order2. It is adopted when it is integrated “in the system”, which has to adapt.

Libraries have a stated purpose, that of preserving heritage and providing experienced and adequate mediation (tools, people) to allow for the appropriation by their patrons of the common goods that are knowledge and information. The classroom likewise. Turning them into “open and energized” malls won’t achieve this purpose: on the contrary, it may actually defeat this purpose by going too far away. If general organizational trends have heretofore been to grow and expand ad inf. – from local store to mall to chain to multinational and sometimes until implosion – some companies have already started thinking about the virtues of downsizing3. Libraries had better focus on their business while adapting to the changing world. Keep the noise level reasonable, please4.


1  This was superbly described over 50 years ago – much before the Internet – by Ann Warren Griffith in “Captive Audience”, The Magazine of Fantasy and Science Fiction, vol. 5 n° 2, 1953, and ten years later by J. G. Ballard in “The Subliminal Man”, New Worlds, 1963.

2  The visionary economist Joseph Schumpeter called this cycle creative destruction.

3  This is precisely what Texas Instruments has been doing by “focusing more closely on its core [business]”, as reported in the July 9th issue of the New York Times by Damon Darlin, in Cashing In Its Chips.

4  And have architects agree to work for at least two years in the environment they designed.

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