Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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12 février 2006

Blog block

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 22:50

Selon une enquête Gallup menée aux US, le lectorat des blogs stagne, voire recule légèrement, après des débuts très prometteurs : plus de 66% des internautes n’en lisent jamais, chiffre en légère croissance sur l’année dernière. L’étude classe cette activité au même niveau que celle du téléchargement de musique et d’achat aux enchères (20% des internautes), bien après le courrier électronique (87%), la consultation de la météo (72%), ou les achats en ligne et l’organisation de voyages (52%). Il en découle aussi le constat que le profil des activités en ligne n’a pas réellement évolué en 2005, ni même le pourcentage des internautes (75% des adultes). Le seul chiffre qui augmente est la durée du temps passé en ligne (plus de 51% des internautes sont connectés plus d’une heure par jour, contre 42% un an auparavant). Il serait intéressant de comparer les populations de lecteurs et d’auteurs de blogs : à quel point se recoupent-elles ? Je suis curieux de savoir le pourcentage des auteurs de blogs – activité qui peut prendre un temps non négligeable – qui en lisent (ou non) d’autres…

L’innovation serait-elle ce qui a attiré le lectorat au début, et sa fidélisation dépendrait-elle maintenant de la qualité intrinsèque et donc d’une lecture plus critique ? Plus fondamentalement, cette baisse pourrait confirmer la sortie de l’utopie (et de l’euphorie) initiale, qui caractériserait l’apparition de tout nouveau mode de communication selon le sociologue Philippe Breton, avec son entrée de plein pied dans la logique marchande : ainsi, AOL et Yahoo proposent de facturer des courriels « certifiés », qui seront livrés plus rapidement et contourneront les systèmes de filtrage, ce qui signale le début de la fin du tout-gratuit sur internet (l’a-t-il jamais été ?). De la même façon que des autoroutes à péage se sont mises en place pour assurer (en général) une circulation plus rapide en évitant les routes encombrées ou que des chaînes de télévision payantes fournissent des contenus que l’on ne trouve (en général) pas ailleurs, il n’est pas étonnant, au vu des chiffres que confirme l’étude de Gallup, que ce soit le courriel qui en fasse les frais en premier : c’est la principale offre et demande sur l’internet.

7 février 2006

Small isn’t beautiful (bis repetita non placent)

Classé dans : Livre, Société — Miklos @ 16:42

La joie par les livres – quel beau nom pour une bibliothèque destinée à offrir aux enfants d’un quartier populaire un lieu inspiré par le modèle anglo-saxon de lecture publique ! Créée à Clamart par un mécène privé, Anne Gruner-Schlumberger, en 1963 et inaugurée en 1965, elle se fera connaître dans le monde entier pour son action innovante. Quant à son centre de documentation, il est installé à Paris, et y propose plus de 190.000 documents, dont l’intégralité de la production éditoriale française pour les enfants depuis les années 60, ainsi que des publications périodiques critiques sur cette production.

« Quand j’ai su qu’une médiathèque devait être construite à Clamart, j’ai trouvé cela très bien, car il n’existe pas de bibliothèque pour adultes dans ce quartier. Mais la Joie par les livres est une bibliothèque-maison, une bibliothèque comme une maison. Je ne critique pas les médiathèques, je dis qu’elles ne sont pas de première nécessité pour un quartier. Quelqu’un qui ne connaît pas les livres, on ne peut pas le mettre dans un lieu immense : il ne saurait où donner de la tête. La bibliothèque, comme la Joie par les livres, c’est la première marche, la plus importante, je pense. On peut, sans attendre le grand bâtiment qui peut être intimidant, commencer dehors, sur les lieux de passage, dans les centres de protection maternelle infantile. Là, on montre les livres, et les adultes sont touchés de voir leurs propres bébés attirés par les images, par les pages qu’on tourne, par la voix de la personne qui raconte. Ensuite, on peut les inviter à la bibliothèque, elle est ouverte et il est possible d’emprunter ce qui fait envie. Puis, enfin, lorsqu’on est suffisamment à l’aise, là, Internet et la grande médiathèque peuvent être intéressants. »
Geneviève Patte, fondatrice de la bibliothèque

Mais voilà que l’État décide de fermer la bibliothèque, tout en conservant le centre de documentation, après une baisse constante des budgets de la première, qui a vu son personnel passer de 14 à 2 documentalistes et son budget d’acquisition de livres se réduire à… 50 €. À la Direction du livre et de la lecture, on justifie la fermeture de Clamart par « des problèmes de sécurité». Cette « petite antenne associative » de banlieue, « qui a été modèle en son temps et qui fonctionne d’ailleurs encore bien », ne justifierait plus de toute façon d’un financement national. Surtout depuis que se construit une grande médiathèque polyvalente…

De son côté, dans un communiqué ambigu, la direction de la Joie par les livres confirme d’abord que « A partir du moment où le maire de Clamart avait pris la décision d’ouvrir (…) à 350m. de la Bibliothèque des enfants de la Joie par les livres,  une médiathèque municipale (…) pourvue d’une section pour la jeunesse, la vocation de la Bibliothèque des enfants devait être reconsidérée et discutée ». Elle rajoute : « La Direction de la Joie par les livres, soucieuse du devenir de ce bâtiment emblématique et de haute valeur patrimoniale, a cherché de longue date à sensibiliser la Mairie de Clamart, propriétaire des locaux,  sur l’avenir du bâtiment et ses fonctions ultérieures (…). (Elle) souhaite que ce lieu, d’une grande valeur architecturale, et emblématique dans l’histoire des bibliothèques de lecture publiques françaises, reste un lieu de vie et de rayonnement culturel, au service des enfants et des jeunes. »

Ce vœu semble contradictoire à la logique de fusion qui aurait justifié cette fermeture et qu’elle invoque de par ailleurs dans le communiqué. Les grandes médiathèques qui se mettent dorénavant en place sont bien plus que des bibliothèques, et offrent des espaces de vie et de rayonnement culturel ; si celle-ci proposera des services aux jeunes, on ne voit pas quel rôle culturel pourrait être dévolu à la Joie par les livres sur ce même terrain de l’enfance et de la jeunesse sans redondance. Ou alors, deviendrait-elle une annexe de la médiathèque, et regrouperait tous les services jeunesse ?

Enfin, la position de la Mairie de Clamart n’est pas claire non plus. Le communiqué la met en cause clairement pour avoir laissé pourrir la situation : « Les conditions de sécurité du bâtiment, sur lesquelles la Direction de la Joie par les livres avait alerté à de nombreuses reprises le Maire deClamart (…) » qui n’a rien fait, d’où la demande de fermeture, tandis que le maire s’indigne de cette fermeture : « Cette décision est une insulte à Clamart comme à la politique nationale du livre ».

Après une mobilisation récente (occupation, pétition…), il semblerait que le ministère ne parle plus que de « risque mineur », et la mairie de Clamart aurait indiqué que les travaux peuvent être faits. Qu’en sera-t-il vraiment ? On le saura sans doute bientôt, une réunion doit se tenir au Centre National du Livre, le jeudi 9 février. Mais ne s’agit-il finalement que de la poursuite du désengagement de l’État de petites structures culturelles qui n’intéressent pas les principaux médias (aucun mot dans Le Monde ou dans Le Figaro), sur fond de conflit gauche (le maire)-droite (l’État) ? Small isn’t beautiful, indeed.

8 février :
France 3 a annoncé vers 20h que le Ministère de la culture est revenu sur sa décision de fermer la bibliothèque, et qu’il continuera à la subventionner.

9 février :
Le Monde vient enfin d’en parler (voir Sources).

11 février :
Selon Libé (voir Sources), la bibliothèque pourrait être réouverte dans « les tout prochains jours ». Une dépêche de l’AFP précise que « la bibliothèque (…) devrait rouvrir prochainement, vient d’annoncer la Direction du livre. (…) Par ailleurs, “l’Etat et la Ville s’engagent à maintenir les moyens humains et matériels pour assurer la poursuite des activités de la Joie par les livres”, a-t-il encore été annoncé. ».

18 février :
La bibliothèque a rouvert ses portes.

Sources :
• Nic Diament : Communiqués de presse de la Joie par les Livres, 3 et 7 février 2006.
• Clamart 2007 (association de droite décidée à « s’opposer aux dérives et aux décisions municipales risquant de dénaturer Clamart de façon irréversible »).
• Ange-Dominique Bouzet : Jour sans Joie à Clamart, Libération, 2 février 2006.
• Charles Silvestre : Menace sur « La joie par les livres » de Clamart ?, L’Humanité, 6 février 2006.
• Ange-Dominique Bouzet : Colère et banderoles au rayon bibliothèque, Libération, 6 février 2006.
• Charles Silvestre : Clamart conservera-t-il sa bibliothèque pour enfants ?, L’Humanité, 9 février 2006. Entretien avec Geneviève Patte, fondatrice de la bibliothèque.
• Magalie Ghu : A Clamart, la bibliothèque La Joie par les livres menacée de fermeture, Le Monde, 9 février 2006.
• [s.n.]: Réunion de concertation sur la bibliothèque « La Joie par les livres » de Clamart, communiqué du Ministère de la culture et de la communication, 9 février 2006.
• Marianne Lamal : Le Ministère de la Culture veut fermer la bibliothèque pour enfants, Lutte Ouvrière, 10 février 2006.
• Ange-Dominique Bouzet : Clamart s’accroche à sa bibliothèque, Libération, 11 février 2006.
• [s.n.] : La bibliothèque « La joie par les livres » devrait rouvrir prochainement, AFP, 11 février 2006.
• [s.n.] : La Joie par Les Livres rouvrira ses portes samedi 18 février à 14h, Marie de Clamart, 15 février 2006.
• Ange-Dominique Bouzet : Clamart retrouve « la Joie par les livres », Libération, 17 février 2006.
• Charles Silvestre : Livres enfants Clamart rouvre avec Marc Riboud, L’Humanité, 18 février 2006.
• Charles Silvestre : Victoire éclair pour la bibliothèque, L’Humanité, 21 février 2006.

Le silence relatif sur cette affaire et la répartition politique des réactions dans les médias sont particulièrement intéressants. À ce propos, cf. Livre et liberté.

(Texte mis régulièrement à jour)

30 janvier 2006

Le roi est nu

Classé dans : Publicité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 0:27

Dans un article fort intéressant publié aujourd’hui dans le Sunday Times, John Lanchester analyse la puissance technologique quasi illimitée de Google, et conclut qu’« ils ont le pouvoir de détruire l’industrie de l’édition, la presse, le commerce de détail qui a pignon sur rue. Ils ne le feront pas forcément, mais, pour la première fois, si l’on y pense sobrement, c’est devenu technologiquement possible. Ils sont riches et déterminés, et sont là pour y rester. Ils savent ce qu’ils font, technologiquement. Sociologiquement, ils ne peuvent le savoir, et personne d’autre non plus. » Je passerai sur le fait que l’aspect légal ne semble pas les inquiéter outre mesure non plus, comme on l’a vu dans leur approche « déterminée » à la mise en ligne de contenus sous copyright (photos dans leur rubrique Presse, numérisation de livres).1

L’article déplore longuement la perte de l’innocence de Google qui s’est manifestée par leur récente décision de se soumettre au filtrage de l’internet en Chine, afin de pouvoir rafler ce marché au potentiel à nul autre pareil (et pourtant, c’était en 1973 qu’Alain Peyrefitte avait écrit le livre Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera) – ce qu’ils font d’ailleurs depuis septembre 2004. Elle met à mal sa prétention : “Organize the world’s [all of it] information [all of it] so it will be universally [to everyone] accessible”2. Arrogance ou utopie ?

Soyons généreux : utopie. Ce n’est pas la première fois, d’ailleurs, que la réalité met à mal les principes de Google : les deux fondateurs de Google ne déclaraient-ils pas : « Il nous semble que les moteurs de recherche financés par de la publicité seront biaisés, de façon inhérente. Il est donc crucial d’assurer l’existence d’un moteur de recherche transparent et situé dans le secteur universitaire. ». C’était en 1998, et maintenant on sait la place que prend la publicité chez Google. La réalité, en ce cas, c’est que l’information n’est pas un objet culturellement – et donc politiquement – neutre : les cultures (et donc les systèmes politiques et leurs lois) diffèrent de par le monde et l’on ne peut gommer cette différence, même dans le virtuel. Dans un récent ouvrage, L’autre mondialisation, Dominique Wolton, spécialiste des nouveaux médias et de la communication analyse leur impact sur notre exposition illimitée aux cultures du monde, et à la nécessite d’une réflexion sur la cohabitation culturelle et à son réancrage dans le physique (par contraste au virtuel) et dans le temps (par contraste à l’instantané).

Pour ma part, ces récents développements font écho à une inquiétude que j’avais soulevée déjà en 1999 : « imaginez un embargo d’une grande puissance sur une plus petite, qui aurait pour effet de lui couper l’accès aux réseaux… », puis derechef en mars 2004, lorsque le ministère de la justice américaine a enjoint aux éditeurs scientifiques de se plier à l’embargo américain à l’encontre de certains pays, et enfin en février dernier à propos du projet de numérisation de livres de Google : j’y exprimais l’éventualité que l’accès à cette « bibliothèque universelle » concentrée dans les ordinateurs d’une entreprise puisse devenir un enjeu politique, voire l’objet d’un embargo renouvelé.

Nous n’y sommes pas encore, mais on s’y rapproche. D’où la nécessité accrue d’adopter, pour une telle bibliothèque à prétention universelle, un modèle d’organisation répartie : les contenus (et leurs métadonnées) ne sont pas concentrés chez un prestataire, ce ne sont que les index qui y s’y trouvent ; c’est, d’ailleurs, ce que permet le modèle de réseau d’information que préconise Carl Lagoze dans un article très intéressant (dont la traduction en français a été récemment signalée dans Biblio-FR). Et de multiplier les prestataires.


1 L’article soulève aussi des inquiétudes au sujet du respect des libertés individuelles, dans la foulée de l’injonction du Ministère de la justice américaine de lui remettre certaines traces des recherches qui sont effectuées dans Google (afin d’étudier la prévalence de contenus pornographiques en ligne accessibles par des mineurs) – ce que Google s’est refusé de faire – l’auteur s’effare de la quantité de renseignements personnels que Google possède sur ses utilisateurs. Ce sont d’ailleurs des informations de ce type (lien entre numéro IP et courriel) fournis par Yahoo Hong Kong aux autorités chinoises qui leur ont permis d’arrêter le journaliste Shi Tao et de le condamner à dix ans de prison. Pourquoi s’effarer ? Eric Schmidt, PDG de Google, disait “We are moving to a Google that knows more about you” (« Nous allons vers un Google qui en saura plus sur vous », cité dans le New York Times du 10 février 2005).
2 « Concentrer toute l’information du monde pour un accès universel », objectif annoncé par le PDG de Google, Eric Schmidt.

18 décembre 2005

La terre est-elle réellement ronde ?

Classé dans : Philosophie, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 13:11

L’Espagne, comme la Grèce, est le pays du tragique. C’est le onze août 1934, à cinq heures du soir, juste à cinq heures, que le taureau Granadino blesse à mort Ignacio Sánchez Mejías qui décède de gangrène deux jours plus tard à l’âge de 43 ans. Après de nombreuses années d’absence de l’arène, il n’y était revenu que pour quelques combats, et celui qui lui fut fatal était un remplacement d’un collègue blessé. Ce n’était pas qu’un excellent torero : ami des grands poètes et écrivains de sa génération, il est aussi conférencier, acteur de cinéma, poète, écrivain, auteur de plusieurs œuvres pour le théâtre et du livret d’un spectacle musical Les rues de Cadiz1 pour sa maîtresse, la célèbre danseuse et chanteuse Encarnación López Júlvez, dite La Argentinita2.

C’est au poète Federico García Lorca – dont on possède des enregistrements où il accompagne au piano L’Argentina – qu’il revient d’assurer le souvenir éternel de son ami, dans le saisissant chant funèbre Llanto por Ignacio Sánchez Mejías. Llorca avait une relation particulière à la musique ; son frère Francisco témoigne d’ailleurs qu’elle l’attirait plus que la littérature, au début. Après des études de piano et de théorie, il rencontre en 1919 Manuel de Falla, avec lequel il partage l’amour de la chanson populaire espagnole, et en particulier du flamenco et du canto jondo, passion qu’on ne manque d’entendre dans le rythme et la musicalité de ses textes. Le Llanto s’ouvre avec la description de l’arrivée de la Mort, dans une sorte de marche funèbre marquée par la répétition martelée d’un seul vers, qui indique l’heure fatale :

À cinq heures du soir.
Il était juste cinq heures du soir.
Un enfant apporta le blanc linceul
à cinq heures du soir.
Le panier de chaux déjà prêt
à cinq heures du soir.
Et le reste n’était que mort, rien que mort
à cinq heures du soir.
 
Le vent chassa la charpie
à cinq heures du soir.
Et l’oxyde sema cristal et nickel
à cinq heures du soir.
Déjà luttent la colombe et le léopard
à cinq heures du soir.
Et la cuisse avec la corne désolée
à cinq heures du soir.

Il n’est donc pas étonnant que des musiciens s’en soient saisi, à l’instar de Maurice Ohana (1914-1992), dont le premier chef-d’œuvre est le Llanto por Ignacio Sánchez Mejías (1949-1950). Mais Lorca était aussi proche des surréalistes français et espagnols (et particulièrement de Dalí) dont l’imagerie étrange participe aux autres influences profondes dont il s’inspire : baroque espagnol, romantisme, symbolisme… – et qui s’allie, avec le temps, à une vision de plus en plus tragique et morbide de la vie, qui n’est pas sans rappeler celle de Goya. Signe des temps ou prémonition ? Il mourra assassiné par les franquistes en 1936.

Le Théâtre de la Ville donne ces jours-ci dans sa salle des Abbesses le Llanto, sur une musique de Vicente Pradal et la mise en scène de Michel Rostain : sous-titré oratorio, c’est un spectacle bouleversant qu’il ne faut pas manquer3. Le texte est chanté en partie par les trois messagers porteurs de la nouvelle tragique à La Argentinita, qui en interprète le reste, accompagnés par quelques musiciens. Flamenco et musique gitane, parfois jazz (avec quelques influences klezmer) s’intègrent avec bonheur au texte pour en illustrer tout le tragique, le déchirement pour la disparition de la personne si tendrement aimée, la présence de la mort inéluctable et dévoreuse :

Sur la pierre est couché Ignacio le bien né.
C’est fini. Qu’y a-t-il ? Contemplez sa personne :
La mort l’a recouvert de pâles fleurs de soufre
Elle lui a fait une tête de sombre minotaure
 
C’est fini. La pluie pénètre par sa bouche.
L’air comme affolé fuit sa poitrine creuse,
et l’Amour, imprégné de larmes de neige
se réchauffe au sommet des terres d’élevage.
 
Que dit-on ? Un silence empuanti s’installe.
Nous sommes en présence d’un gisant qui s’estompe,
près d’une forme claire qui eut des rossignols
et devant nous se crible de cavités sans fond.

Vicente Pradal, fils du peintre andalou Carlos Pradal, exilé en France, est né à Toulouse en 1957. « Federico, c’est ainsi que ses fervents admirateurs appellent toujours Lorca, a toujours été très présent dans ma vie. J’aime rappeler que don Antonio Rodriguez Espinosa, mon arrière grand-père, fut son instituteur à Fuente Vaqueros, près de Grenade, et que des liens étroits unissaient sa famille à la mienne. Dès mon plus jeune âge, enfant de l’exil, j’entendais prononcer son nom, réciter ses poèmes, évoquer sa mémoire lumineuse, son génie et sa fin tragique. Plus tard, à maintes reprises, j’ai travaillé sur l’ œuvre théâtrale, musicale et poétique de ce poète qui m’est familier, naturel. Ma musique prétend agir comme un lance-pierres qui propulse ses vers haut et fort. »

Des quatre chanteurs, il faut reternir surtout l’interprétation de la splendide María Luna (beauté méditerranéenne classique, dans le rôle de La Argentinita) : elle y est tout simplement excellente, autant pour son jeu de scène – altier et réservé, tragique et intense – que pour sa voix, rauque et puissante, à qui sont attribués les plus bouleversants passages musicaux, et qui fait pendant à celle du cantaor gitan Luis de Almería, toute aussi caractéristique. Le jeune Juan Carlos Echeverry, ténor d’origine colombienne, possède une très belle voix (et pour cause) mais trop travaillée pour ce genre de répertoire. Enfin, Vicente Pradal s’est surtout fait remarqué à la guitare, qu’il joue de façon remarquable (comme il le fait dans le disque Angélique Ionatos chante Frida Kahlo). Quant aux musiciens, ils étaient uniformément bons, mais on aura particulièrement remarqué Hélène Arntzen aux saxophones, qu’elle joue avec virtuosité, intensité, chaleur et passion. L’instrumentation n’est d’ailleurs pas conventionnelle pour ce genre de musique : on y entend aussi piano (Jean-Luc Amestoy), violoncelle (Emmanuel Joussemet), flûtes (Luis Rigou) et percussions (Arntzen, Rigou). Vicente Pradal le refera dans une autre de ses créations musicales sur une œuvre de Lorca, le Romancero gitano (donné l’année dernière au Théâtre de la Ville), où il utilise accordéon et violoncelle.

Les notes de programme distribuées dans la salle, comprennent le texte intégral et sa traduction (par Claire et Vicente Pradal). Un surtitrage aurait facilité le suivi de l’œuvre, pour ceux qui ne comprennent l’espagnol. Et on aurait pu faire l’économie d’amplification sonore : dans cette salle, les voix et les instruments n’y auraient rien perdu, bien au contraire.

Le disque (chez Virgin) de cette œuvre de Pradal a été enregistré en public. Si on y retrouve les voix de Pradal et de Almería, ainsi que les saxos d’Arntzen et les flûtes de Rigou, j’y déplore l’absence de María Luna : Raquel Villar y chante avec plus d’effets dramatiques (avec une insistance sur les mouvements de glotte ; trop sonores) que tragiques ; sa voix est moins rauque que celle de Luna. L’équilibre sonore, entre les instruments et les voix, n’est pas toujours assuré – un problème de mixage ? Quoi qu’il en soit, c’est le seul témoignage de l’œuvre, et il en vaut la peine, malgré ces quelques défauts.

Rien ne remplace le spectacle vivant : allez le voir.


1 Textes de García Lorca d’inspiration populaire, musique de Falla.

2 « La petite argentine », née à Buenos Aires en 1898 quelques années après Antonia Mercé, La Argentina, elle-même amie de Falla. Toutes deux sont considérées comme les principaux acteurs de la modernisation et la promotion internationale de la danse espagnole au XXe s. Elle décède en 1945.

3 Dates disponibles ici.

17 décembre 2005

Les nouveaux maîtres du monde

Classé dans : Politique, Publicité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 22:09

C’est Google qui semble avoir raflé le gros lot sous le nez de Microsoft – 5% des actions d’AOL pour la coquette somme d’un milliard de dollars. Mais le prix que les fans de Google payeront, eux, sans le savoir, sera bien plus élevé : un meilleur placement des contenus d’AOL dans les réponses que ce moteur fournit aux affamés du Web, qui se rajoute à la place prééminente qu’il accorde à la publicité (pour le moment, encore distincte, elle, des réponses).

Et pourtant, comme l’avaient analysé deux spécialistes déjà en 1998 :

« Le modèle actuel des moteurs de recherche à vocation commerciale est basé sur la publicité. Le business model de celle-ci ne correspond pas toujours aux critères de choix de contenus de qualité pour l’utilisateur (…). Pour ces raisons et comme le montre l’histoire des médias, il nous semble que les moteurs de recherche financés par de la publicité seront biaisés, de façon inhérente. Il est donc crucial d’assurer l’existence d’un moteur de recherche transparent et situé dans le secteur universitaire. » (Reporté par Nick Carr dans son excellent blog.)

Il s’agit de Sergey Brin et de Larry Page, les co-fondateurs de Google. Comme quoi, leurs principes n’ont pas résisté longtemps à l’appât du lucre. Disons-le clairement et une fois pour toutes : Google est biaisé. J’avais d’ailleurs écrit en février 2005, à la suite de leur annonce de création de ce qui serait la bibliothèque numérique mondiale :

« L’omniprésence de Google impose sa vision. La somme des connaissances est telle qu’elle nécessite des partis pris, explicités ou non : c’est vrai dans le virtuel comme dans le réel, pour les moteurs de recherche comme pour les journaux ou les bibliothèques. Mais les partis pris des moteurs de recherche, dans la sélection et dans la présentation de leurs sources, incluent, à grande échelle, des considérations commerciales (notamment pour ceux qui sont cotés en bourse) et technologiques (sélection des sources, critères de recherche, algorithmes, mesures de pertinence…), qui priment sur le devoir d’information du public ou celui de préservation, de diffusion et de valorisation du patrimoine humain (culturel, scientifique). Un des critères les plus pernicieux de sélection des sources en est leur popularité ; ce hit parade n’est pas un critère de qualité mais il devient le principal critère de pertinence dans le monde massifié de la mondialisation numérique, où le maître-mot de son darwinisme est la statistique et le chiffre d’affaire. »

Leur stratégie de mainmise sur « toute l’information au monde » a été explicitée – il s’agit bien de contrôle : la façon dont on y accède, d’une part, mais aussi l’utilisation de leur contenu personnel et privé (l’analyse des courriels, par exemple). Ce qui n’est pas sans soulever périodiquement des tollés de la part d’organismes, voire de pays– que ce soit sur la violation du respect de la propriété intellectuelle (les photos dans Google News, les livres sous copyright dans Google Print), ou de la sécurité nationale (les photos dans Google Earth). Et pourtant, le particulier (le consommateur de Google) ne semble pas s’en émouvoir, lui, tandis qu’il est concerné au premier chef par ce monopole croissant et inquisiteur, qui, soit dit en passant, le dérange bien moins que ceux, passés ou présents, d’IBM, de Microsoft ou de Coca Cola.1

Est-ce parce que l’information, de nature immatérielle, fait moins peur ? Est-ce que la mémoire est si courte, pour oublier ce à quoi ont servi des « fichiers » infâmes en des temps loin d’être encore révolus ? En tout cas, c’est l’une des raisons pour lesquelles la mise en œuvre de sources d’information et de savoir alternatives2 et indépendantes pour leur fonctionnement des lois du marché est essentielle. Un tel contre-pouvoir a besoin, pour faire levier, d’un soutien conséquent et durable, de ceux que peut fournir la puissance publique dans le cadre de ses missions citoyennes. Si cette mise en œuvre requiert des moyens importants, ceux-ci ne pourront que bénéficier à la recherche et au développement, et donc aux industries, qui s’y seront impliquées. Cette démarche ne profitera pas uniquement au citoyen en lui accordant la liberté de choisir ses sources et de s’informer honnêtement, mais aussi à la construction collective de la culture et du savoir, ainsi qu’à l’économie des pays qui s’y seront attelés.


1 Bien au contraire, il voudrait encore étendre son emprise, lorsqu’il conseille de leur remettre les fonds que les bibliothèques nationales européennes souhaitent numériser. Qui ne seront accessibles – recherche comme contenus – que via le moteur de Google, et qui ne pourront être indexés par nul autre moteur de recherche.

2 Il ne s’agit pas « lutter contre » Google, mais de proposer des alternatives valables et viables.

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