Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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22 juillet 2006

L’Ours

Classé dans : Lieux, Nature — Miklos @ 15:14


Ours à Berne © Miklos 2006

Les larmes de l’ours

Le Roi des Runes vint des collines sauvages.
Tandis qu’il écoutait gronder la sombre mer,
L’ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages,
Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer.
 
Le Skalde immortel dit : – Quelle fureur t’assiège,
Ô sombre Mer ? Bouleau pensif du cap brumeux,
Pourquoi pleurer ? Vieil Ours vêtu de poil de neige,
De l’aube au soir pourquoi te lamenter comme eux ?
 
– Roi des Runes ! lui dit l’Arbre au feuillage blême
Qu’un âpre souffle emplit d’un long frissonnement,
Jamais, sous le regard du bienheureux qui l’aime,
Je n’ai vu rayonner la vierge au col charmant.
 
– Roi des Runes ! jamais, dit la Mer infinie,
Mon sein froid n’a connu la splendeur de l’été.
J’exhale avec horreur ma plainte d’agonie,
Mais joyeuse, au soleil, je n’ai jamais chanté.
 
– Roi des Runes ! dit l’Ours, hérissant ses poils rudes,
Lui que ronge la faim, le sinistre chasseur ;
Que ne suis-je l’agneau des tièdes solitudes
Qui paît l’herbe embaumée et vit plein de douceur ! -
 
Et le Skalde immortel prit sa harpe sonore :
Le Chant sacré brisa les neuf sceaux de l’hiver ;
L’Arbre frémit, baigné de rosée et d’aurore ;
Des rires éclatants coururent sur la Mer.
 
Et le grand Ours charmé se dressa sur ses pattes :
L’amour ravit le cœur du monstre aux yeux sanglants,
Et, par un double flot de larmes écarlates,
Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs.

Charles-Marie Leconte de Lisle (1818-1894)
(in Poèmes barbares)

19 juillet 2006

L’enfant, l’oiseau et la chaussure

Classé dans : Lieux, Nature — Miklos @ 8:12

Un enfant de deux ans, probablement une fille, est assis sur le tronc d’un arbre, au fond à gauche. Ses longs cheveux blonds, lisses, scintillent sous le soleil d’été et descendent sur son front. Ses yeux bleus regardent pensivement au loin vers la droite, tandis qu’il suce une paille verte qui plonge dans un pack en carton jaune de jus de poire qu’il tient dans la main droite. Dans sa main gauche, une pâtisserie à la cannelle et au sucre en forme de limaçon, qu’il n’a pas encore entamée. Il est vêtu d’un long sweatshirt rouge aux manches bleu et blanc. L’écusson porte le numéro 34 inscrit en rouge, et qui est entouré de la mention Boys united brodée en blanc sur un fond bleu. Une bande de tissu blanc, et une autre bleue, plus large, traversent le polo à l’horizontale et passent sous l’écusson. Le pantalon, aux larges pans d’un bleu marine un peu plus clair que celui des manches, est replié jusqu’au haut des mollets de l’enfant, et laisse apercevoir ses jambes légèrement grassouillettes. Il porte aux pieds des sandales. La semelle est gris clair, et les deux lanières qui maintiennent le pied sont en tissu noir. Sur la plus large, proche de la jambe, on discerne le début d’un mot, food… (pied, en suédois).

Un oiseau est posé sur une autre branche de cet arbre mort, au devant à droite. Ses plumes, d’un gris sombre, brillent comme un diamant noir. Celles qui entourent le haut de son crâne tel un châle de vieille dame sont claires, presque blanches, puis deviennent noires en se rapprochant du bec. Un fin collier de plumes pâles pare son cou. L’oiseau est tourné vers l’enfant, qu’il regarde calmement. Attend-il qu’il fasse tomber le gâteau ou quelques miettes pour s’en saisir et disparaître d’un coup d’aile dans le ciel d’un bleu uni que traversent quelques légers nuages primesautiers et nonchalants ?

Au fond, à droite, un sneaker bleu marine est posé sur le sol couvert de copeaux de bois. Derrière lui, quelques herbes vertes. Son bout est d’un blanc délavé et le pourtour et l’intérieur orange. Une étroite bande jaune aux bords blancs le traverse en longueur sur le dessus. Il n’est pas bien plus grand que le pied de l’enfant, mais ne lui appartient sans doute pas. Il aurait pu servir de refuge à l’oiseau, si celui-ci nichait au sol.


Dans le Trädgårdsföreningen (Göteborg)
C’est une paisible journée ensoleillée au Trädgårdsföreningen de Göteborg. On y entend le pépiement des oiseaux qui s’y interpellent, qui gaîment, qui de façon revendicatrice. Au loin, le bruit des voitures de la ville qui entoure ce très grand parc, vrombissement incongru et presque irréel dans cet endroit calme, mais qui ne trouble pas vraiment le sentiment de paix qui baigne ce lieu. De grandes pelouses traversées de chemins balisés alternent avec des fourrés de buissons et d’arbres d’essences variées qui recouvrent des collines rocheuses jetant une ombre bienvenue dans cette chaude journée ensoleillée, et où l’on peut se réfugier pour lire au calme et seul, comme dans un petit hermitage. Dans une marre, des canards plongent la tête soudainement dans l’eau pour se saisir d’une délicatesse, tandis que leurs croupions emplumés se dressent, frétillants, à la surface de l’eau à peine troublée par leur manœuvre. Ici et là, des enfants y jouent, des adultes y promènent leur chien, des sportifs le traversent en courant et disparaissent rapidement dans un bout de forêt. Le temps est comme suspendu.

8 juillet 2006

La bibliothèque et le bruit

Classé dans : Environnement, Livre, Progrès, Société — Miklos @ 19:09

Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Écoute ce qu’on entend lorsque rien ne se fait entendre (Valéry).

La variété des bruits est infinie. Il est certain que nous pos­sé­dons aujour­d’hui plus d’un millier de ma­chi­nes dif­fé­rentes, dont nous pour­rions dis­tin­guer les mille bruits dif­fé­rents. Avec l’inces­sante mul­ti­pli­cation des nou­velles ma­chi­nes, nous pour­rons dis­tin­guer un jour, dix, vingt ou trente mille bruits dif­fé­rents. Ce seront là des bruits qu’il nous faudra non pas sim­ple­ment imi­ter, mais com­biner au gré de notre fan­tai­sie ar­tis­tique.
    Luigi Russolo,
    L’art des bruits (1913)
La deuxième partie du dicton « Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien » (Saint François de Sales) semble doré­navant mise en cause après que la première se soit diluée dans la sur­mé­dia­ti­sation de la charité. Si le cosmos est baigné d’un bruit de fond, si la musique a intégré le bruit dans son univers sonore, si les moteurs de recherche ont imposé la vertu du bruit1 dans la recherche documentaire – voire l’ont romantisée, en le qualifiant en anglais de « seren­dip­ity »2 (« heu­reux hasard ») – il sem­blerait que les concepteurs des nouvelles bibliothèques imposent main­te­nant la vertu du brouhaha dans leurs espaces tandis le livre continue à y perdre sa primauté.3

Mark Schatz, un architecte qui a participé à la conception d’une bibliothèque à Belmont en Californie, affirme que celle-ci « est un espace ouvert, énergisé, et l’on ne devrait pas s’attendre à ce qu’il soit silen­cieux ». Ce que confirme Leslie Burger4, présidente de l’ALA (association des bibliothèques américaines) de Chicago : pour elle, c’est une « évolution naturelle » du rôle des bibliothèques qui doivent dorénavant offrir des environnements plus parti­ci­patifs : groupes de discussion, confé­rences, espaces de jeux pour enfants, cafés… qui rajoutent au niveau sonore des conversations (qui devra augmenter pour couvrir ce bruit additionnel), aux cliquetis de claviers, aux sons de musique issue des casques individuels, ou aux sonneries de téléphones portables. Ainsi, 95% de l’espace d’une bibliothèque qui vient de rouvrir à Princeton est « actif » (ce qui sous-entendrait que la lecture est passive ?) ; un lieu calme est réservé pour ceux qui ont désespéremment besoin de silence. Selon Burger, ces nouveaux lieux sont une vraie réussite, le nombre des visiteurs à Princeton est passé de 1.000 à 2.500 par jour avec sa réouverture, reléguant aux oubliettes la notion « romantique et nostalgique » de la bibliothèque comme refuge.

Cette tendance ne fait pas le bonheur de tous. Gina Pera, spécialiste du trouble déficitaire de l’attention, remarque que le niveau de bruit augmente en général dans la société, ce qui nécessite un niveau de stimulation de plus en plus élevé pour capter l’attention. Cette évolution ne manquera pas d’accroître les difficultés d’apprentissage, et de par là, celles de développement de capacités mentales solides. C’est aussi le cas dans les classes d’école et d’université : l’utilisation d’ordinateurs portables pour la prise de notes génère des bruits divers (clics des touches, mais aussi bips et musiques de messageries ou de jeux) qui se rajoutent au traditionnel brouhaha des élèves tendant à chahuter, à tel point que certains enseignants américains en interdisent l’utilisation dans leur classe et que des organismes se sont mis en place pour promouvoir un environnement moins bruyant dans les écoles.

« Le regard de Maigret rencontra celui du gamin. Ce fut l’affaire de quelques secondes. N’empêche qu’ils comprirent l’un et l’autre qu’ils étaient amis. » (L’Affaire Saint-Fiacre). Tandis que l’enfant de chœur se faisait traiter par sa mère de gibier de potence pour avoir dérobé le livre de messe de la comtesse de Saint-Fiacre, Maigret se souvenait qu’à cet âge il aurait aimé, lui aussi, posséder un beau missel doré, avec des lettrines rouges au début de chaque verset. Et ce souvenir a mis dans le regard du com­mis­saire une expres­sion de douceur et de complicité qui n’a pas échappé à l’enfant : derrière le policier, il a trouvé un ami. Situation révé­latrice de toute la person­nalité de Maigret : son aptitude à com­prendre l’autre jusqu’à assumer son compor­tement et commu­niquer en silence avec lui, au-delà du langage, des gestes et des mots. Francis Lacassin : « Maigret ou la clé des cœurs », Magazine littéraire n° 107, décembre 1975.Si le silence est nécessaire à l’intro­spection et est l’un des vecteurs de la commu­ni­cation intime avec l’autre (ce qui est impossible à distance), le bruit cherche à l’annihiler : l’écoute de musique à des volumes élevés et à des rythmes obses­sionnels, que ce soit sur casque ou dans des rave parties, noie les voix parvenant du for intérieur et de l’extérieur, et induit un état de transe, probable contrecoup à l’indi­vi­dualisme de masse exacerbé par les complexités et la rapidité croissante du monde contem­porain : on n’est plus face à soi ni face à l’autre, on est tous les autres dans l’expression la plus simple de cette communion gommant l’inquiétude de la « dissolution des repères iden­titaires, d’une perte des pôles du Même et de l’Autre » (A. Parrau). Cette tribalisation ne peut amener l’individu à un niveau plus élevé de connaissance et de liberté, ni à celui de recon­nais­sance de l’autre ; bien au contraire, pour mieux fonctionner en tant qu’élément hyper­con­necté dans ce réseau (social, technique), il devra s’adapter, se simplifier. Certains y voient une évolution positive vers la symbiose collective, selon laquelle nous devenons les neurones d’un cerveau global. Mais il n’aura pas fallu attendre l’émergence des réseaux informatiques pour que d’autres (Aldous Huxley ou George Orwell, par exemple, mais aussi Primo Levi ou Robert Antelme) aient perçu une dystopie dans les tendances au collectivisme idéalisé, antithétique au visage de l’autre et à l’humanisme de l’autre homme lévinassiens.

Mais il n’y a pas que le bruit acoustique qui nécessite une attention accrue : l’homme moderne est exposé – qu’il le veuille ou non – à une quantité incalculable et toujours croissante de messages qui ne peut que saturer ses filtres perceptifs ; du fait même de cette abondance, les émetteurs tentent d’attirer l’attention des destinataires en en accroissant le volume (sonore, visuel, temporel…) ; publicité toujours plus flashy, courriels de spam répétés à l’infini, développement de méthodes sophistiquées pour bien se positionner dans les moteurs de recherche5 (pour eux, ce n’est pas le silence qui est d’or !), traitement des messages publicitaires à la télévision qui, sans pourtant dépasser un niveau autorisé, semblent être émis à un volume sonore bien plus élevé que les émissions dans lesquelles ils s’insèrent. Ce degré d’incertitude croissant dans lequel on est plongé ainsi est dénoté, dans les sciences de l’information par l’entropie du système, par analogie avec le deuxième principe de la thermodynamique. Si ce principe n’est pas réfuté et si l’analogie tient, nous somme condamné à la mort par noyade sous le trop-plein de messages et dans la croissance inéluctable des organisations6 jusqu’à l’hypertrophie voire à l’implosion, peut-être avant même que l’univers n’atteigne son état d’entropie maximale.

Organiser signifie standar­diser, planifier, pro­gram­mer, coor­donner. Orga­niser consiste, de manière synthé­tique, à réduire l’incer­ti­tude. Innover signifie exac­te­ment le contraire (…). À l’évi­dence, ces deux actions sont donc tout à fait anta­go­niques, mais tout autant elles sont complé­men­taires : une même entre­prise ne peut pas se défi­nir par ses seules capa­cités d’orga­nisation ou ses seules capa­cités d’inno­vation. (Norbert Alter : L’innovation ordinaire. 2e édition mise à jour. Quadrige / PUF, 2005)Toutefois, le bruit n’est pas que pollution, même s’il indique un désordre, un état d’incertitude : il peut signaler la transition d’un ordre à un autre, voire servir à l’annoncer et à le mettre en valeur, comme la dissonance en musique. Il accom­pagne l’innovation, qui transgresse l’ordre établi et qui repré­sente « le passage, le processus, la durée qui permet à une nouveauté de devenir une pratique sociale courante » (Norbert Alter, cf. encadré). L’état d’incer­titude qu’elle instaure produit du bruit dans le système qui visera à se réor­ganiser (ce que l’univers ne peut pas faire d’où sa mort programmée) en se l’appropriant. C’est le cycle de « destruction créatrice », moteur de l’économie capi­taliste, tel que l’a identifié l’économiste Joseph Schumpeter.

Ainsi, c’est le bruit en tant que désordre établi qui dérange. La bibliothèque est-elle destinée à subir sa présence définitive et croissante, signe avant-coureur de sa désagrégation en un lieu aussi banal qu’un centre commercial, refuge d’individus en errance ? Ou, au contraire, saura-t-elle canaliser cette transformation pour mieux articuler son identité entre conservation sérieuse, médiation efficace et appropriation joyeuse des biens communs que sont le savoir et l’information, et participer ainsi au renforcement du tissu social ?


Notes :

1 Dans la recherche documentaire, le bruit dénote les réponses fournies qui ne correspondent pas à la question posée, tandis que le silence dénote l’absence de certaines réponses qui auraient été pertinentes. Un « bon » moteur est celui qui minimise bruit (en réduisant le nombre de réponses inutiles) et silence (en augmentant celui des réponses utiles).

2 Le mot « serendipity » a été inventé en 1754 par Horace Walpole pour qualifier la bonne chance des héros d’un conte persan qu’il avait récemment lu, Les Trois princes de Serendip (Serendip désignait alors le Sri Lanka).

3 Une partie des informations de ce texte provient d’un article du Inside Bay Area. Lire aussi à ce propos un article de la Oakland Tribune.

4 Et non pas Linda Berger, comme l’écrivait la journaliste.

5 En février de cette année, Google a exclu de ses réponses les pages Web de la firme BMW en Allemagne, qui auraient utilisé des méthodes informatiques (dites de pages satellites, ou doorway pages, invisibles aux usagers) pour améliorer leur positionnement dans ce moteur. Bien qu’elles n’aient rien d’illégal (sauf si c’est Google qui fait la loi), elles contournent le modèle utilisé dans les algorithmes de Google pour déterminer la « popularité » des sites (le fameux page ranking). Ce que Google qualifie d’« immoral » en annonçant son intention de « purifier » ses index.

6 De l’épicerie au supermarché, du supermarché au centre commercial, du centre commercial à la multinationale…

18 février 2006

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre

Classé dans : Cinéma, vidéo, Nature — Miklos @ 10:03

Enfin, ce n’étaient pas exactement des pigeons. Ils étaient tous deux du sexe fort. L’amour les saisit dans la nature, et ils s’aimèrent durant de longues années, envers et contre tout. Jusqu’à ce que l’un des deux se trouva une compagne. L’autre tomba en dépression. Finalement, il se maria, lui aussi.

Non, il ne s’agit pas non plus de ces deux cowboys qui s’étaient rencontrés à Brokeback Mountain, mais de deux vautours mâles du zoo de Jérusalem, ville où tous les miracles sont possibles, qui avaient construit leur nid ensemble et avaient élevé trois nourrissons adoptifs, après avoir couvé des œufs discrètement posés par des experts du zoo. C’est en 2005 que le couple battit de l’aile et se sépara, après dix années de vie commune. (Source : TSR)

Quant aux deux cowboys du film en question, la situation et son développement sont, somme toute, convenus. Ce qui en fait surtout l’originalité est le genre – le « grand » cinéma genre Hollywood – et donc son circuit de diffusion et sa visibilité. Heath Ledger joue le rôle d’un cowboy de peu de mots et mal à l’aise avec la parole, surtout au début, mais c’est son jeu que je trouve laborieux et peu convainquant. Le vrai héros du film est finalement la nature, presque inhumaine dans son immensité et sa beauté grandioses, monde en marge du monde, paradis sur terre d’où le couple sera chassé vers la réalité.

C’est aussi un homme « nature » et de peu de paroles, le trappeur Jed Cooper, que joue Victor Mature dans The Last Frontier (La Charge des tuniques bleues). Cet excellent film d’Anthony Mann, datant de 1955, vient d’être montré sur le splendide écran de la Cinémathèque française (dans le cadre d’une rétrospective) dans une version très bien restaurée. Quel jeu que celui de Cooper ! Ici aussi, il s’agit d’un homme pris dans ses contradictions – entre son besoin de solitude et l’appel de la nature, d’une part, et le sort qui le place dans un milieu antithétique, celui de l’armée, de ses règles et de sa hiérarchie, d’autre part. Ce personnage est loin d’être unidimensionnel et fait montre de profondeur, d’humour et de sentiments tout en se débattant dans un réseau complexe de circonstances historiques et sociales auquel sont convoqués des personnages de tragédie grecque : le Colonel (Robert Preston), d’une rigidité inhumaine et mortifère qui dissimule mal son sentiment d’infériorité et d’inadéquation ; sa femme (Anne Bancroft, récemment décédée), d’un excellent milieu, qui, après avoir aimé son mari malgré tout, en méprise la dure faiblesse et tombe amoureuse du trappeur qui s’humanise à son contact ; le jeune et beau Capitaine (Guy Madison), qu’on aurait pu croire destiné par des conventions de casting à convoler, tel un jeune premier, avec la toute aussi jeune et belle Colonelle, mais que nenni : il représentera l’honneur de l’armée et son humanité. Ce sont les Indiens dépossédés feront les frais de l’utopie américaine.

16 février 2006

Ne plus entendre, ne plus écouter

Classé dans : Environnement, Sciences, techniques — Miklos @ 8:10

De nouvelles études indiquent que l’écoute de musique sur des lecteurs portables nuit de plus en plus à l’ouïe : les écouteurs sont placés directement dans l’oreille, ce qui a pour effet de l’exposer à un niveau sonore plus élevé ; mais comme ils isolent moins bien du bruit ambiant, les usagers en augmentent encore plus le volume. D’autre part, leurs piles ont une durée de vie plus importante, ce qui favorise de plus longues écoutes ininter­rompues.

Mais il s’avère que le genre de musique joue aussi un rôle : le rap et le rock sont en général écoutés à un niveau sonore beaucoup plus élevé que la musique classique ou country. C’est ce que confirme Pete Townshend, le guitariste légendaire des Who, qui annonce sur son site web qu’il souffre de troubles auditifs causés par l’utilisation d’écouteurs en studio. Il ajoute : « j’ai malheureusement participé à inventer et à développer un genre de musique qui rend ses principaux acteurs sourds. La perte de l’ouïe est une chose terrible, car elle est irréversible. Si vous utilisez un iPod ou quelque chose de ce genre, il se pourrait que ce soit OK, mais mon intuition me dit que cela entraînera des troubles terribles ».

L’exposition continue à la musique n’affecte pas que l’ouïe, mais l’écoute elle-même. Une étude menée par une équipe de recherche à l’université de Leicester sur la direction d’Adrian North indique que les auditeurs deviennent de plus en plus passifs dans leur façon de consommer de la musique. La facilité d’accès implique une indifférence accrue et une dévalorisation de l’expérience musicale. Celle-ci devient un objet de consommation et une activité secondaire, musique de fond en somme. Si notre attitude envers la musique au quotidien est complexe, voire sophistiquée, elle ne serait plus caractérisée par un investissement émotionnel comme par le passé.

Schoenberg, Adorno ou Walter Benjamin avaient déjà analysé cette perte de l’« aura de l’œuvre » et sa transformation en un objet de consommation comme un autre dues à l’apparition des modes de diffusion de masse tel que la radio et celles de reproduction mécanique – qui ne font que se développer à l’ère du numérique.

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