Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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21 avril 2012

« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. » — Lamartine, L’isolement.

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Société — Miklos @ 21:37

«Il y a dans les relations affectueuses une source indicible de bonheur. En exprimant nos sensations, en faisant avec un ami un sincère échange de nos idées et de nos conceptions, nous éprouvons une sorte de volupté, à laquelle l’ermite le plus indifférent ne reste pas indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers, ni raconter mes joies aux vents du soir. Mon âme soupire après une âme qu’elle aime comme une sœur ; mon cœur cherche un cœur qui lui ressemble. Le ciel et la terre disparaissent près de la femme que nous aimons. Loin du monde et de ses liaisons, quel plaisir goûterions-nous dans la plupart de nos connaissances, de nos sentiments et de nos pensées ? De même tout semble froid, morne, désert dans les réunions les plus brillantes, s’il ne s’y trouve pas un cœur attaché à nous par l’affection.

[…] [V]ous ne renonceriez point au monde, si vous y trouviez toujours un cœur qui répondit à votre cœur et non point quelques-unes de ces vaines poupées pareilles à celle dont une dame me parlait un jour. Elle était encore presque enfant, lorsque son tuteur lui donna une poupée des plus belles. Le lendemain il voulut voir quel effet avait produit son présent. La poupée était au feu. « Pourquoi, ma fille, dit le tuteur, as-tu anéanti ce que je t’avais donné ? » La jeune fille lui dit en pleurant : « J’ai dit à cette poupée que je l’aimais, et elle ne m’a pas répondu. » […]

Les penchants les plus évidents et les plus secrets, les besoins les plus naturels et les plus incontestables nous portent à nous rapprocher de nos semblables. Nous cherchons avec empressement une personne aimante, avec laquelle nous puissions nous lier de plus en plus, qui nous écoute plus complaisamment que d’autres, et nous comprenne mieux, qui agisse sur nous et qui éprouve en même temps notre influence. Les circonstances ne permettent pas toujours de choisir nos relations selon notre goût, selon les mouvements de notre esprit et de notre cœur. Mais le besoin de nous épancher l’emporte sur toutes ces considérations, et plus d’une belle dame, dans son isolement, peut dire, comme cette cuisinière de Hanovre, à qui l’on reprochait d’avoir eu une quantité de fiancés, et qui répondit : « Il faut qu’une jeune fille ait un ami, ne fût-ce qu’un échalas. »

Johann Georg Ritter von Zimmermann (1728-1795), La Solitude.

13 avril 2012

Les sondages sont-ils devenus infaillibles ?

Classé dans : Actualité, Littérature, Médias, Politique — Miklos @ 20:11

C’est la question que Marie Drucker posait ce soir à l’ouverture du journal télévisé de France 2. La réponse en a été donnée par Isaac Asimov il y a plus d’un demi-siècle, dans un récit dont nous avions déjà donné un extrait ici.

12 avril 2012

Cachez-moi ce truc que je ne saurais voir

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Médias, Photographie — Miklos @ 15:39


Extrait d’un spot publicitaire de Contrexeville (reconstruction).

Et par grâce, par pitié, cachez-moi ce trouble, qui confirme tous mes soupçons… — Eugène Scribe, La passion secrète. Paris, 1858.

Cet obscur objet du désir. — Film de Luis Buñuel (1977).

On ne va pas se la jouer Culture pub – dont on ne peut que regretter la dispa­rition et, il y a à peine deux mois, celle de son fondateur, Christian Blachas –, mais on va tout de même se risquer à parler de ce sujet envahissant.

Votre œil baladeur n’aura pas été sans remarquer les récentes affiches et affichettes qui vantent tel ou tel produit en se servant de la métaphore du ver solitaire, plus précisément, à l’aide d’une image d’un (seul) corps nu comme un ver (un ver, comme on le sait, n’a pas de sexe visible) ; on imagine le plaisir des féministes au constat que ce n’est plus le corps de la femme qui est ainsi exposé au regard concupiscent ou lubrique, mais celui de l’homme (ce qui, d’ailleurs, ne semble pas offusquer même les plus voilées des femmes). Et il s’agit évidemment pas de faire vendre là des sous-vêtements masculins.

Récentes affiches, mais le phénomène, lui, ne l’est pas : on oublie souvent l’origine d’une invention ou d’une découverte, ultérieurement utilisée, copiée, plagiée, détournée, rarement de façon créatrice ou avec un clin d’œil à la source.

Un très récent et fort amusant article sur le blog Les Copains d’abord nous fait redécouvrir ce qui doit être la mère – bon, le père – de cette famille de pub : celle pour les dalles auto-adhésives de la marque Gerflor, qui, voulant se rénover avec la ringardisation du linoleum (je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître), crève l’écran (de cinéma, c’était avant l’invention des ordinateurs personnels, bêta !) avec un spot repré­sentant un homme plus-ringard-tu-meurs dans une situation parti­cu­lièrement originale qui démontre en huit secondes la qualité du produit en question (on espère, pour l’acteur, que la sienne de dalle finit par se décoller sans trop de mal).

C’était en 1986. La marque fera quelques variations sur ce thème (qu’on peut voir dans l’article sus-cité, qui nous a suscité celui-ci).

Et voici ce qu’on peut voir ces derniers temps :

On remarquera que celle de gauche souligne lourdement le décalage en écrivant en toutes lettres « un look plus sexy », trop littéralement pour un second degré, tandis que celle de droite – signe de conservatisme ? – laisse apercevoir le boxer que porte l’homme-objet : les bienséances sont préservées ; le texte, lui, ferait un peu plus rêver si le mannequin était plus décati (on comprendrait mieux qu’il veuille changer son portable – je parle de l’ordinateur, là).

Quant à ces deux-là :

on pourrait sourire au nom du produit de gauche, quand on sait (mais il faut être anglophone) qu’en argot américain le mot pack dénote (cf. 14e sens ici) ce qu’on appellerait ici un paquet mais qu’on ne qualifierait jamais de « facile »… Quant à l’autre qu’on vous dévoile ici, celle de droite, elle utilise tout le corps, et en ce qui concerne les parties en question on se demande si elle n’a pas fait un jeu de mot en écrivant « le meilleur coût »…

On ne va pas faire couler beaucoup d’encre à ce sujet, mais on ne peut passer sous silence la mise en valeur de liquides – vins, alcools ou parfums – par l’utilisation de leurs bouteilles aux formes et à la position particulièrement suggestives :

D’ailleurs, on imagine mal ces récipients le col vers le bas, alors que pour les zooms de ces appareils photo, pas de problème :

Et si vous n’aviez saisi le message en décryptant l’image, vous le comprendrez à la lecture de la légende, ?????? ?? ????? ???????? (la taille ne compte pas, vous n’avez qu’à essayer les trucs extensibles de la marque en question pour vous en rendre compte). Mais malgré ce que suggère coquinement cette photo, n’oubliez pas que :

comme le dit si joliment cette affiche pour la campagne de Centraide contre la pau­vreté avec la participation du groupe Simple plan dans leur plus simple appareil (source).

Comme on le voit, tout peut se vendre ainsi, même un jeu vidéo qui n’a rien de sexy – la photo non plus, d’ailleurs – sans avoir à exploiter éternellement le féminin :

Et si vous vous demandez ce que vante cet instantané-là, on vous laissera consulter le spot plein de vigueur dont il est tiré :

Alors, la main sur… le cœur, vous aviez deviné ?

Eh oui, la chair vend n’importe quoi surtout quand elle est fraîche, et même de la viande surtout quand elle est fraîchement vendue sous vide :

c’est ce qu’un supermarché italien a littéralement montré (source).

On terminera en signalant quelques publicités de service public : dans les deux premières, Adam Levine, avec un coup de main (pas sur le cœur en l’espèce) de sa compagne, et Adam Rickitt chapeau bas (il devra bien finir de l’en écarter pour faire la quête), tous deux dans la tenue d’Adam (ça tombe bien, c’est leur prénom à chacun), promeuvent…

…le dépistage des cancers de la prostate et des testicules (ce ne sont pas les seules célébrités médiatiques à l’avoir fait pour une campagne très british), tandis que dans celle-là des élus slovaques luttent pour…

…la suppression non pas de leurs vêtements mais de leur immunité parle­mentaire (source). Et celle de nos présidents, qui osera mani­fester ainsi contre, Romain Mesnil, peut-être ?

On laissera le dernier mot à l’Église qui, finalement, tombe aussi la robe :

Douze (ce nombre vous dit quelque chose dans ce contexte ?) de ses membres, tous d’un âge canonique (64 à 87 ans), n’hesitent pas à suggérer les leurs dans le calendrier 2012 de leur congrégation (la First Parish Unitarian Universalist Church à Framingham), suivant en cela l’exemple donné par des pompiers et des rugbymen bien connus, mais dans un style très Full Monty. (source)

Une version autrement plus métaphysique de ce geste se retrouve dans une gravure datant de 1644. Il s’agit de la Mort qui tient un crâne en guise de cache-sexe tout en entraînant le pape qui, malgré sa notoriété de son vivant, ne peut échapper à son sort de mortel. Elle est tirée du recueil La danse de la mort de Bâle illustré par Matthäus Marian (1593-1650) :

En guise de conclusion, on signalera aux endeuillés de Culture pub que nous sommes tous l’existence de son site où l’on peut trouver des spots utilisant le corps masculin dénudé à toutes sortes de fins, mais pas dans la posture si particulière qu’on a effleurée ici.

France 3 et la résurrection

Classé dans : Actualité, Littérature, Médias, Politique — Miklos @ 1:07

La résurrection d’un mort n’est pas plus impossible que l’illusion d’un grand nombre de témoins sages et éclairés qui l’attestent. — RR. PP. Richard et Giraud, Dictionnaire universel, dogmatique, canonique, historique, géographique et chronologique des sciences ecclésiastiques, t. 6, chap. « Religion ». Paris, 1765.

… le présent comporte un thème versif,un thème inversif et un thème aversif. […] Au thème versif qui oppose l’accompli à l’inaccompli, correspond, pour l’époque présente, le présent dit cursif, qui évoque un procès un cours. Au thème aversif qui verse l’inaccompli dans l’inaccompli, correspond le présent dit précursif, qui se montre habile, le style aidant, à exprimer le futur très prochain. — Annie Boone, André Joly, Dictionnaire terminologique de la systématique du langage. L’Harmattan, 2004.

On vient d’apprendre le décès d’Ahmed Ben Bella. Tous les médias en parlent, alors comment s’en distinguer ? Eh bien, France 3, ne voulant pas être de reste, annonce déjà sa résurrection prochaine – après tout, c’est de saison – et nous le montre bien vivant à Alger, parlant et bougeant, dans 7 mois et 4 jours. On imagine qu’ils ont utilisé la machine à explorer le temps de H.G. Wells pour un bref aller-retour qui leur a permis de rapporter ce scoop.

8 avril 2012

Vache de fiançailles !

Classé dans : Cinéma, vidéo — Miklos @ 15:05

Si vous avez aimé Luna Papa, le film tadjik de Bakhtiar Khudojnazarov (1999), vous adorerez El Chino, la comédie dramatique argentine de Sebastián Borensztein. Si vous ne les avez vus, précipitez-vous sur le second avant qu’il ne lui arrive le sort du premier (qu’on peut heureu­sement voir intégralement – pour le moment – sur YouTube), sa rapide disparition de nos écrans.

Outre le même événement inimaginable et fondateur (on n’ira pas jusqu’à en faire une lecture mythologique) qui s’y retrouve – une vache tombée du ciel tue Alik, fiancé de Mamlakat dans le premier, tandis que dans le second, une autre vache, elle aussi tombée du ciel, tue la fiancée de Jun au moment où il s’apprête à la demander en mariage –, ces deux films allient avec finesse et délicatesse sensibilité et humour, sont joués par des acteurs qui collent si bien à leurs personnages issus de milieux très modestes et de cultures traditionnelles très variées et étrangères à la modernité uniformisante – des archétypes, en quelque sorte –, et nous montrent, notamment dans le premier pour l’Asie centrale, mais aussi dans le second pour le Fujian et l’Argentine, des paysages splendides et globalement une très belle photo sans sombrer dans l’esthétisme ou le maniérisme. Dans El Chino, le premier plan, qui se passe sur une rivière en Chine bordée d’immenses rizières vertes avec, au loin, des montagnes embrumées, n’est pas sans rappeler le shanshui chinois, montagne et eau. Idyllique, il sera le siège d’une scène tragique dont l’aspect incroyable ne peut empêcher le spectateur de rire, tout en étant horrifié. Sans transition, on se retrouve dans une rue devant la façade d’une modeste quincaillerie, où le seul élément végétal est un arbre planté solidement au milieu de l’image. Qui est inversée, la tête en bas. Normal, on est passé aux antipodes, en Argentine. Lentement, l’image se redresse.

Cette quincaillerie appartient à Roberto (un Ricardo Darín formidable, lui qu’on a connu dans Les Neuf Reines), un bel homme dans la force de l’âge, ronchon, honnête – jusqu’à compter les clous dans les boîtes où ils lui sont livrés en gros et râler quand il en manque, mais qui en donne toujours plus à ses clients sauf quand ils sont des hijos de puta – bosseur, généreux sans le paraître, homme de peu de paroles si ce n’est quand il explose dans une bordée d’injures exprimant sa frustration devant les injustices ou sa surprise devant l’inattendu. Il paraît imperméable au sentiment amoureux, et ne réagit pas aux avances que lui fait la belle et jeune Mari, est-ce parce qu’il est si fidèle à la mémoire de sa mère, morte à sa naissance, ou parce qu’il est étranger à ses propres sentiments ? Pour seule distraction il découpe dans de vieux journaux des articles concernant des faits divers incroyables (il y a une bonne raison à cela), tel l’histoire de ce coiffeur tué par une barre de fer qui avait transpercé la devanture de son échoppe tandis qu’il était en train de raser un client qui s’en retrouve égorgé – et à la lecture desquels il s’imagine en être l’acteur (et dans ce cas, l’égorgé un de ses vrais clients qui l’exaspère au point qu’il le jette à la porte de sa quincaillerie).

Juan, le jeune chinois dont la fiancée a été tuée par cette vache tombée du ciel, tombera lui aussi du ciel, en quelque sorte (même s’il a dû descendre normalement d’un avion) dans ce petit monde où il ne se passe rien que du quotidien, venu chercher son seul proche, un oncle installé en Argentine. Dépouillé et abandonné par le chauffeur de taxi qui l’emmenait de l’aéroport, il sera recueilli par Roberto qui était en train de picniquer au bord de la route. Et c’est la confrontation de ces deux univers qui n’ont même pas un mot en commun, et dont le langage corporel est aussi étranger, que décrit ce film avec sensibilité et humour. Ce n’est pas que ce manque de communication qui frustre Roberto, si parcimonieux de paroles en général et qui doit faire des efforts surhumains pour tenter de se faire comprendre, mais le fait même que cet ours solitaire se retrouve vivre, pendant un temps, avec le jeune homme qu’il a recueilli, un parfait étranger, dans tous les sens du terme, et qui causera d’ailleurs une catastrophe. Qui s’avèrera être, comme d’autres dans ce film, salutaire, voire providentielle.

Qu’on se rassure : tout est bien qui finit bien, et la toute dernière scène du film fait d’ailleurs un clin d’œil fort amusant à la toute première.

Quant au curieux événement en question dans ces deux films, il a bien eu lieu en 1997 (et non pas en 2007 comme l’indique le site de Canal Plus).

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