On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de la portière dans le corridor.
La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait.
La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté.
Javert aperçut la sœur et s’arrêta interdit.
On se rappelle que le fond même de Javert, son élément, son milieu respirable, c’était la vénération de toute autorité. Il était tout d’une pièce et n’admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien entendu, l’autorité ecclésiastique était la première de toutes, il était religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous. A ses yeux, un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse était une créature qui ne pèche pas. C’étaient des âmes murées à ce monde avec une seule porte qui ne s’ouvrait jamais que pour laisser sortir la vérité.
En apercevant la sœur, son premier mouvement fut de se retirer.
Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le poussait impérieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de rester, et de hasarder au moins une question.
C’était cette sœur Simplice qui n’avait menti de sa vie. Javert le savait, et la vénérait particulièrement à cause de cela.
— Ma sœur, dit-il, êtes-vous seule dans cette chambre ?
Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit défaillir. La sœur leva les yeux et répondit :
— Oui.
— Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j’insiste, c’est mon devoir, vous n’avez pas vu ce soir une personne, un homme, il s’est évadé, nous le cherchons, — ce nommé Jean Valjean, vous ne l’avez pas vu ?
La sœur répondit : — Non.
Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans hésiter, rapidement, comme on se dévoue.
— Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondément.
O sainte fille ! vous n’êtes plus de ce monde depuis beaucoup d’années; vous avez rejoint dans la lumière vos sœurs les vierges et vos frères les anges ; que ce mensonge vous soit compté dans le paradis ! »
L’affirmation de la sœur fut pour Javert quelque chose de si décisif qu’il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu’on venait de souffler et qui fumait sur la table.
Le quai de la station de métro était noir de monde. La foule remplissait aussi les escaliers d’accès. Épuisés après une longue journée de travail, de soldes acharnées ou de tourisme forcené, les voyageurs chargés de paquets pour la plupart attendaient de façon résignée une improbable rame dans laquelle ils pourraient monter. Celles-ci arrivaient très irrégulièrement, parfois l’une à la suite de l’autre, parfois après une interminable attente. Elles étaient toutes bondées, et les passagers qui auraient voulu en descendre n’auraient d’ailleurs pu se frayer un passage vers la sortie.
Après un laps de temps particulièrement long, une annonce retentit dans les hauts parleurs : elle priait instamment de laisser entrer les personnes âgées, malades ou handicapées dans le prochain train. Quelques instants plus tard, les voyageurs éberlués virent entrer poussivement dans la station une rame Sprague, vide. Cela faisait bien cinquante ans qu’on n’en avait pas vu. Son conducteur semblait avoir l’âge du matériel : une immense barbe blanche en forme de triangle striée de gris laissait entrevoir son visage raviné ; du fond de ses orbites, ses yeux délavés portaient un regard fatigué sur la scène qui se déployait devant lui. Il portait un uniforme gris fripé de machiniste et une casquette en cuir avec un macaron émaillé. La Régie avait-elle décidé de remettre en service du personnel et des trains réformés des lustres auparavant pour tenter d’endiguer cette marée inhabituelle de voyageurs qui semblait prête à remonter des tréfonds de la station et à s’étendre jusqu’aux trottoirs de la ville ?
Par un sursaut inattendu de civisme, la foule laissa entrer ceux que l’annonce avait distingués. Une fois les voitures remplies, les pistons étincelants fixés au bas des fenêtres poussèrent les portes qui se refermèrent, leur loqueteau s’enclencha avec un clac sec. Le train poussa quelques soupirs, se mit en marche et s’enfonça lentement dans le tunnel. Bientôt, la foule, toute aussi dense qu’auparavant et qui suivait avec attention cette surprenante scène, ne vit plus que le falot arrière rouge s’éloigner puis disparaître dans l’obscurité.
Le train avançait bringuebalant dans le tunnel obscur. Ici et là, un néon éclairait vaguement la paroi où l’on pouvait deviner des graffiti. Les voyageurs fatigués par toute une vie de journées épuisantes se laissaient bercer par les cahots. Le bruit régulier de la machine avait un effet hypnotique : d’aucuns somnolaient assis ou debout, la bouche entr’ouverte, le menton posé sur leurs deux mains appuyées sur une cane, ou la tête contre la fenêtre ; d’autres regardaient dans le vide. Certains échangeaient quelques mots à voix basse avec leur voisin, collègue ou compagnon de voyage. Personne ne portait de casque audio ni n’utilisait de téléphone portable : ils étaient tous, la voix sur le quai les ayant ainsi choisis, d’une génération bien trop ancienne qui ne comprenait plus le monde qui l’entourait et vouée à une proche disparition.
Le train ralentit, puis s’arrêta. C’était chose commune, on ne s’en étonnait plus. Les lumières avaient baissé. Le conducteur annonça qu’un « incident voyageur » avait eu lieu sur le parcours, le courant avait été momentanément coupé et la rame se verrait obligée de prendre des tunnels de service pour contourner le lieu de l’incident. Après une longue attente, le train repartit et bifurqua presque immédiatement sur une voie secondaire. Le tunnel était plus étroit, la voie moins égale : le bruit plus fort du moteur et des roues et les brusques secousses de la carrosserie empêchaient maintenant toute conversation. Le parcours semblait aussi bien plus sinueux ; les voyageurs affaiblis étaient balancés d’un côté ou de l’autre au gré des virages comme au rythme d’une musique répétitive.
Aucune station ne ponctuait le parcours qui s’éternisait. Au fil du chemin, le bruit des roues se faisait plus étouffé, les cahots moins secs, les sièges en bois moins durs, les lumières du tunnel plus rares. Les quelques vieillards qui parlaient s’étaient tus. Tous les voyageurs semblaient maintenant endormis, le visage apaisé et détendu. Ils n’étaient pas pressés d’arriver à leur destination : plus personne ne les attendait et ce long voyage inattendu les avait finalement soulagés du poids de leur vie et délivrés de leur angoisse.
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Le pianiste accompagnateur Gerald Moore parle dans ses mémoires de sa longue et merveilleuse collaboration avec le baryton Dietrich Fischer-Dieskau. Il cite à son propos ce que le critique Frank Howe avait dit du pianiste Solomon : “Interpretation as demonstrated at this level is seen as fundamentally the same art as composition – the art of creating music”. Pour qui a eu l’inoubliable chance d’entendre le duo Fischer-Dieskau – Moore en concert, cette qualification s’applique à eux sans réserves. Les nombreux disques qu’ils nous ont laissés en témoignent, mais ne peuvent, malgré tous les progrès de la technique, matérialiser le saisissement qui nous a saisi tout au long d’un concert où ils nous avaient donné – c’est un don merveilleux – leur interprétation de Schubert. La salle était grande, mais l’art de la projection de la voix du baryton, le jeu subtil et clair du pianiste, la symbiose entre les deux musiciens, l’intensité retenue de leur interprétation riche d’une infinité de nuances mais sans aucune afféterie et où l’attention au détail ne se fait pas au détriment de la forme de l’œuvre, le souffle suspendu de l’audience attentive dans une étrange communion, étaient d’une qualité telle qu’on avait le sentiment d’assister à un récital privé dans un salon. Et que c’était une interprétation « définitive » : après cela, comment écouter d’autres musiciens sans les comparer à cette aune exceptionnelle ? Il faudrait, pour cela, qu’ils s’en distinguent par d’autres qualités remarquables – c’est le cas des interprétations de Hans Hotter, par exemple, accompagné par… Gerald Moore.
Le récital qu’ont donné hier le ténor Werner Güra et le jeune pianiste Christoph Berner au Théâtre de la Ville (salle des Abbesses) a bien souffert de cette comparaison. Le défi était immense : Le Voyage d’hiver de Schubert. Les poèmes de Wilhelm Müller expriment le profond déchirement du Sehnsucht, cette « aspiration douloureuse vers un passé regretté auquel l’imagination, aiguisée par les vicissitudes de l’existence et les contraintes de la réalité, prêterait toutes les ressources de la consolation. »1. Dès le premier lied (Gute Nacht), le voyageur exprime cette nostalgie ardente et passionnée pour un passé idyllique vers lequel il lui est impossible de revenir, lancé qu’il est sur ce parcours solitaire qui le mène, dans le froid et la neige mortifères à travers des chemins où les seules lumières sont des chimères (Täuschung) vers le noir (Die Nebensonnen). Même le cimetière ne peut l’accueillir pour se reposer enfin (Das Wirtshaus) : toutes ses « chambres » sont occupées, il doit poursuivre son interminable chemin. Pour ultime consolation, il quémande le compagnonnage d’un vielleux transi dans la neige que personne n’écoute ni ne regarde (Der Leiermann), et dont la merveilleuse mélodie accompagnera dorénavant le chant du voyageur solitaire.
Dès les premières notes émises par le chanteur, on a pu constater que sa voix, épaisse et légèrement voilée, correspondait sans doute mieux à l’opéra dramatique qu’au lied intimiste, introverti et tragique : à l’inverse d’un Dietrich Fischer Dieskau, il n’arrivait pas à en régler la projection dans la petite salle des Abbesses, les nuances qu’il ne manquait pas de marquer se manifestant par des sons ou des syllabes parfois inaudibles, parfois tonitruantes, sans pour autant exprimer la façon dont la mélodie illustre le texte (l’égouttement sourd et profond des larmes dans Gefrorne Tränen par exemple). Les passages des unes aux autres étaient aussi trop brutaux, les tempi rapides et les fins abruptes ne donnaient pas l’impression magique, comme savait le faire Fischer-Dieskau, que le son restait suspendu, évanescent, dans le silence après qu’il se soit tu. Quant au piano, trop sonore lui aussi, son jeu était assez convenu, quelque peu mécanique et prosaïque, ce qui est un comble pour de la poésie… Enfin, les bruits provenant de la salle (y compris un ronflement suspect) témoignaient de l’inattention de certains membres du public à ce qui se passait sur scène. Quelques moments de plaisir : la seconde moitié de Wasserflut ou la fin de Auf dem Flusse et de Die Krähe, par exemple.
Comment un tel passage en force aurait-il pu toucher le for intérieur de l’auditeur ? L’interprétation de Fischer-Dieskau et de Moore va droit au sens profond de l’œuvre, celle de Güra et de Berner est restée trop souvent au niveau de l’effet et de la technique. Elle nous a toutefois permis de nous replonger dans cette œuvre bouleversante et de revenir avec plaisir – ce que le voyageur ne pouvait faire, lui – vers les souvenirs des interprétations qui nous avaient touché.
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En sortant de la salle, on prend le métro. Et voilà que dans le tunnel entre Étienne-Marcel et Les Halles, la rame s’arrête. À droite, une bifurcation…
1 Formule que l’on retrouve en général fournie comme définition de la nostalgie, reprise dans plusieurs ouvrages sans attribution. Il semblerait qu’elle provienne de l’Encyclopédie Universalis.
Akbar goes literary: il déjeune avec Heidi et Colomba. La première apparaît au coin de la rue, souriante et enjouée, le teint de ses joues rehaussées d’un rouge velouté et lumineux comme son pull ; elle entraîne dans son sillage un souffle d’air pur et frais venu droit des sommets enneigés de sa Suisse natale. Peu après arrive la Corse broussailleuse, les yeux étincelants (la cortisone, dit-elle), le visage sombre et la voix rauque (d’où la cortisone) ; svelte et élancée, toute de noir habillée, elle entre en scène d’un air tragique, que l’apéritif, offert par la maison, aura vite fait passer tout en éclaircissant ses cordes vocales. Nos amis s’installent près du radiateur qui peine à réchauffer le restaurant caverneux.
Bientôt, le trio bavarde chaleureusement à bâtons rompus d’art et de ses institutions (ils en connaissent les coulisses encombrées), tout en admirant les murs décorés d’œuvres (« figuration narrative », diagnostique Colomba, sous le regard d’un placide dodo dont le portrait lui fait face), le décor oriental de la salle de la pizzeria (reliquat d’une précédente enseigne éphémère) et la curieuse majorité absolue de femmes à toutes les tables (il y a bien un bar à filles, en face, mais ce ne sont pourtant pas ses habituées). Colomba choisit le gratin d’aubergines ; est-ce pour leur noirceur ? Heidi et Akbar se fixent sur la pizza du jour, au saumon ; elle la déguste, il l’avale.
Après le café, Akbar déclare qu’il doit s’en aller. Colomba le regarde interloquée, puis balaie la salle du regard. C’est au tour d’Akbar de s’étonner de cette réaction. La Corse répond :
— « Je viens de t’entendre dire : “Je crois que je viens de voir un alien”. »
Heidi et Akbar s’esclaffent de cette confusion. Le soir, Colomba confie à Akbar :
— « Tu as dopé ma journée.
— Tu m’as dit que c’était la cortisone qui te faisait cet effet ?
— C’est la même chose », conclut-elle péremptoirement.
Akbar est intérieurement flatté, même s’il est quelque peu interloqué par l’effet hallucinatoire et dopant qu’il a sur Colomba.
Et pourtant, la veille, Jeff et Akbar avaient bien vu des aliens. Ils s’étaient rendus au Châtelet. Sur le parvis, des braseros autour desquels se regroupent, une fois n’est pas coutume, quelques personnes bien habillées et nourries ; dans le hall, une demi-pénombre et des lumières de couleurs bleue et rouge qui éclairent mystérieusement l’espace ; les ombres des spectateurs s’étirent sur le sol comme des silhouettes de Giacometti et glissent d’une marche à l’autre. Des personnages étrangement habillés distribuent des programmes. Le préposé au vestiaire porte un curieux couvre-chef et un pectoral rond et luminescent qui passe lentement du rouge au bleu : on s’attend à entendre retentir les cinq notes par l’entremise desquelles les aliens ont communiqué avec François Truffaut dans Rencontres du troisième type (mélodie curieusement inspirée de celle de la publicité C’est Shell que j’aime… auraient-ils subventionné le film ?). Akbar lui demande si la planète d’où il vient fait partie du système solaire.
Les deux comparses sont placés à l’amphithéâtre ; appelé autrefois poulailler ou paradis, ce lieu ressemble ce soir à l’antichambre des enfers : il y règne une obscurité totale qui rend périlleuse la descente des marches qui mènent à leurs sièges : Jeff craint d’en manquer une, avec pour conséquence un vol plané au travers de la salle. Ce fatal accident n’aurait pourtant pas déparé le décor étrange qu’ils distinguaient graduellement : un immense voile de nylon transparent suspendu sur le grand lustre central, et sur lequel sont projetées des formes floues ou se dessinent au laser des arabesques géométriques. La scène est plongée dans l’obscurité, mais on y distingue des pupitres de musiciens placés en demi-cercle et dont le lutrin luit de cette couleur bleuâtre. Au centre, en avant, un petit podium surmonté d’un cercle de lumière. Au-dessus, d’autres images sont projetées, certaines informes, d’autres suggérant des étoiles, une éclipse, quelques lapins suspendus par les pieds et remuant leurs oreilles, des petits humanoïdes se déplaçant en foule… Dans la fosse d’orchestre, on croit apercevoir des percussions de métal.
Progressivement, des êtres habillés d’une tunique blanche et la tête enrubannée comme des accidentés de la route se disposent à divers endroits de la baignoire et des balcons : c’est le chœur. Les instrumentistes, vêtus à la mode de Mars ou de Saturne, montent en scène affublés d’un couvre-chef ressemblant à une assiette en métal bordée de franges prises sur des abat-jour en tissu épais froncé qu’on pouvait voir dans le mobilier cossu petit-bourgeois fin de (xixe) siècle.
Tout ce petit monde ayant envahi la salle, un homme monte en scène. De loin, on croit reconnaître Raspoutine, à sa barbe. D’ailleurs, il parle russe, et annonce le début de ce spectacle sidéral. Comme on l’aura compris, il s’agit des Vêpres de Monteverdi, mises en pièce scène par Oleg Kulik, que sa renommée d’artiste précède : photos pornographiques et zoophiles (concept qu’il appelle zoophrénie) retirées par la police à la FIAC 2008 ; nu, le cou pris dans un collier à pointes, mordant les critiques d’art à l’entrée de la Kunsthaus de Zürich ou se baladant ainsi tenu en laisse dans la rue. Cette apparente régression pré-Oedipienne l’amuse.
Le spectacle commence. Le chef d’orchestre, placé au devant de la scène, tourne forcément le dos à une partie des interprètes : aux musiciens ou aux choristes, selon qu’il fait face aux uns ou aux autres. Ceci, et la dispersion de tout ce petit monde dans la grande salle plongée dans l’obscurité de l’espace intersidéral que traversent ces zébrures de laser, contribue au décalage et à l’imprécision de la performance musicale. Les voix, parfois amplifiées à l’aide d’un système qui aplatit le son tout en lui rajoutant un timbre métallique déplaisant, sont inégales. Comme si cela ne suffisait pas, le spectacle est « sonorisé » : cloches, ronflements d’une personne endormie, sirènes de police et autres bruits concrets ou synthétiques entre les mouvements et parfois pendant. L’effet sonore le plus insupportable – un vrombissement sourd qui vient de partout et enveloppe les auditeurs signale le début de l’entracte : Akbar et Jeff en profiteront pour s’enfuir ; arrivés dans la rue, ils éprouveront un réel soulagement à entendre le bruit plaisant de la circulation des voitures à Paris.
Le spectacle lui-même, quoique prétentieux et mégalomaniaque, était indéniablement baroque et assez inventif, il faut le reconnaître : les effets lumineux et visuels, la disposition des musiciens (debout en demi-cercle), les mouvements des choristes dans la salle et sur scène (où ils s’écrouleront au sol, apparemment morts, mais hélas non), les pirouettes et gambades de deux acrobates vêtus comme des fous du Roy, les évolutions silencieuses ou grinçantes de machines en arrière-scène… Mais quels rapports entre la mise en scène et le propos de la musique ? Les Vêpres de Monteverdi, composées surtout comme carte de visite à l’intention du pape, et censées démontrer ses capacités de compositeur à l’époque charnière entre la Renaissance et le début du Baroque, sont elles aussi particulièrement novatrices ; elles intègrent style ancien (cantus firmus) et nouveau, religieux et profane (des extraits du Cantique des cantiques). Jouées ainsi, elles deviennent une quelconque musique de scène pour un spectacle de cirque. Jeff et Akbar s’accordent que l’aspect le plus sidérant, voire sidéral, en a été l’ennui qu’ils ont ressenti. D’ailleurs, le voisin de gauche d’Akbar a dormi la plupart du temps.
Le Vatican suit une ligne périlleuse et si Benoît XVI n’est pas un gondolier vénitien, on peut se demander s’il ne conduit pas la barque de Saint Pierre à la gaffe, fameuse expression que Mgr Duchesne avait concoctée à propos du pape saint (!) Pie X. Ce dernier ne voulait se résigner à accepter la loi française de la séparation de l’église et de l’État. « Bien que la majorité des évêques français conseillât de se plier à la loi, ce pape interdit toute collaboration par l’encyclique Vehementer nos (11 février 1906), l’allocution consistoriale Gravissimum (21 février), et l’encyclique Gravissimo Officii Munere (10 août), que Mgr Louis Duchesne baptisa malicieusement Digitus in oculo (“doigt dans l’œil”). Cette opposition du pape à la loi française eut pour conséquence de compromettre la création des associations cultuelles, prévues par la loi, et de faire transférer les biens immobiliers de l’Église au profit de l’État. » (source)
Quant à la relation du pape actuel avec les Juifs, ce serait deux coups à gauche, deux coups à droite ? Ça avait bien commencé : visite de la synagogue de Cologne en août 2005 où il condamne les nouveaux signes de l’antisémitisme, puis visite en avril 2008 dans une synagogue américaine lors de son voyage apostolique aux USA où il délivre un message cordial.
Mais voila qu’en septembre 2008 Benoît XVI justifie le silence de Pie XII pendant la guerre au sujet de l’extermination des Juifs, silence qui n’avait pas manqué d’indigner, dès la fin de la guerre, des intellectuels catholiques français tels que François Mauriac ou Jacques Maritain. La pièce de théâtre de Rolf Hochhuth, Le Vicaire (1963) critiquant ce silence a fait scandale en son temps. Selon La Croix, cette déclaration n’était pas le fruit du hasard, mais une première étape vers la béatification de ce pape à l’action controversée.
Benoît XVI continue sur sa lancée : il vient de lever l’excommunication des évêques intégristes ordonnés par Mgr Lefebvre. Or l’un d’eux, le britannique Richard Williamson, vient de déclarer dans une interview diffusée la semaine dernière que les preuves historiques le convainquent que les chambres à gaz n’ont pas existé (après avoir dit que le Vatican était contrôlé par Satan, et que les Juifs cherchaient à dominer le monde…). Il ne serait pas étonnant que le Vatican ne craigne pas vraiment les effets de l’indignation de certaines organisations juives et leur questionnement de la sincérité de la réconciliation de l’Église avec le peuple juif, et n’éprouve pas le besoin de s’expliquer, comme il l’avait fait après le discours de Benoît XVI à l’université de Ratisbonne qui avait irrité nombre de musulmans.
En voulant rapprocher les intégristes de l’Église, celle-ci se rapproche d’eux. On le voit aussi dans d’autres signes tel le surprenant bâillonnement du jésuite Roger Haight, rendu publique ce mois-ci pour des « dérives doctrinales ».
N’est pas Jean XXIII qui veut, et Benoît XVI ne cherche certainement pas à l’être. On est curieux de savoir quel sera le prochain acte du souverain pontife. Un « Vatican 3 » qui annule les effets du précédent concile ?
«« Lui mettant un capuchon, Ils en firent un moine. » — Chanson populaire.
Dans un cabaret, sur les bords de la Loire, à peu de distance d’Orléans, en descendant vers Beaugency, un jeune moine en robe brune garnie d’un grand capuchon qu’il tenait à demi baissé était assis devant une table, les yeux attachés sur son bréviaire avec une attention tout à fait édifiante, bien qu’il eût choisi un coin un peu sombre pour lire. Il avait à sa ceinture un chapelet dont les grains étaient plus gros que des œufs de pigeon, et une ample provision de médailles de saints suspendues au même cordon résonnaient à chaque mouvement qu’il faisait. Quand il levait la tête pour regarder du côté de la porte, on remarquait une bouche bien faite, ornée d’une moustache retroussée en forme d’arc turquois, et si galante, qu’elle aurait fait honneur à un capitaine de gendarmes. Ses mains étaient fort blanches, ses ongles longs et taillés avec soin ;» et rien n’annonçait que le jeune frère, suivant la coutume de son ordre, eût jamais manié la bêche ou le rateau.
Prosper Mérimée, « Les deux moines », Chronique du règne de Charles IX. Paris, 1860.
«Pendant ces dires, Anselme rabattait le capuchon de son froc sur sa tête et gardait le silence. Mais ce regard doux et fort, qui avait vaincu et converti le duc de Bourgogne, » trahissait aux étrangers l’homme de vie, et, dans les auberges italiennes, les gens du pays et leurs femmes, après avoir examiné ce moine, voyageur inconnu, se mettaient à genoux devant lui et lui demandaient sa bénédiction.
«Le sacristain d’une abbaye, habile sculpteur, avoit représenté le diable sous des traits si hideux que Satan lui-même en fut révolté, et lui proposa de les adoucir. Pour se venger du refus du moine, il lui inspira une passion effrénée pour une jeune veuve du voisinage, et rendit celle-ci sensible à l’amour du sacristain qui, pour fuir avec elle, dérobe les plus précieux des effets confiés à sa garde. Chargés de leur larcin, les deux amants s’échappent, mais sont bientôt rattrapés par les soins mêmes de l’ennemi des hommes. Le malheureux sculpteur est renfermé dans un cachot, d’où il ne sortira le lendemain que pour entendre la sentence prononcée contre lui : Satan, pendant la nuit, vient le trouver et lui propose de le tirer d’affaire, s’il consent à diminuer la laideur du portrait qu’il a fait. Le moine accepte son offre, lui promet d’embellir sa figure ; le malin esprit le met en liberté et reste à sa place en se revêtant de sa figure et de son habit : c’étoit bien le cas de répéter : l’habit ne fait pas le moine. Les religieux, persuadés de l’innocence du sacristain, vont conjurer l’ange infernal qui, cédant à la force des exorcismes, s’élève dans les airs, en emportant le plus lourd des moines qu’il a saisi par ses braies : le vêtement est déchiré, et la malheureuse victime de la malice de Satan retombe sur ses confrères, non sans les avoir arrosés» d’un liquide dont on ne dit pas précisément la nature.
Si que sor ses frères versa
Que ne sai quant en enversa.
Fable de Gauthier de Coinsi (xiiie s.), relatée par A.C.M. Robert, in Fables inédites. Paris, 1825.