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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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7 juillet 2013

La mode italienne à Paris

Classé dans : Actualité, Photographie, Politique — Miklos @ 16:27


Et l’exception culturelle, alors ? (source)

« L’Italie, anéantie et réduite en un perpétuel nonchaloir, n’avait pour son sujet autre chose que les délices et voluptés »

Classé dans : Langue, Littérature, Musique, Politique — Miklos @ 14:42


Camille Saint-Saëns : Valse nonchalante, op. 110.
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Mais c’est contre nature que nous nous mes­prenons et mettons nous mesmes à non­chaloir ; c’est une maladie parti­culière, et qui ne se veoid en aulcune autre creature, de se haïr et desdaigner. C’est de pareille vanité que nous desirons estre aultre chose que ce que nous sommes : le fruict d’un tel desir ne nous touche pas, d’autant qu’il se contredict et s’empesche en soi. – Montaigne, Les Essais, livre II, ch. 3.

Le style de ce constat concernant l’Italie, qui pourrait s’appliquer de nos jours non pas à tout un peuple mais pour le moins à certains de ses (ex) dirigeants, en révèle l’âge : on le trouve dans Les Recherches de la France d’Étienne Pasquier, ouvrage publié en 1569 à Paris. Ce qui nous intéresse dans cette citation n’en est pas tant l’aspect politique que linguistique, et en particulier le terme nonchaloir.

C’est aussi chez Sainte-Beuve que nous rencontrons ce terme imagé de nonchaloir cher à Baudelaire, à Mallarmé, à Samain et aux autres poètes symbolistes qui l’emploieront jusqu’à le vulgariser.

Un penser calme et fort mêlé de nonchaloir. (C. Sonnet)

Baudelaire :

Ô boucles, ô parfum chargé de nonchaloir.

Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir.

Mallarmé :

Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir.

Verse son caressé nonchaloir sans flambeau.

Samain :

Frères de nonchaloir, le fleuve aux eaux lamées.

Et vont roulant le torse en un lourd nonchaloir.

Marc Eigeldinger, Le dynamisme de l’image dans la poésie française. Neuchâtel, 1943.

Nonchaloir, nonchalant, chaland (dans le sens de « client habituel »), chalandise, achalander… proviennent tous du verbe chaloir (qui a aussi donné le verbe impersonnel rechaloir, « être un sujet d’inquiétude »).

Aujourd’hui encore plus défectif qu’alors, en sus impersonnel (à l’instar de falloir, pleuvoir, lansquiner, bruiner, brumer…) – il n’en reste guerre que « Peu me chaut » au présent de l’indicatif, ou, plus rare, « Ne vous en chaille » au subjonctif présent –, ce verbe se conjuguait autrefois à d’autres temps :

Il chault, il challoit, il a chalu, ou il chault, il chaura, qu’il chaille, il chauroit, il chalusse, chaloir.

(Robert Estienne, Traicté de la grammaire francoise (1557). Champion, 2003), voire à d’autres personnes :

Chaleir. —Jo chaille, tu chailles, il chaillet, nos chaillons, vos chaillièz, il chaillent. [présent du subjonctif]

(Eugène Étienne, La langue française depuis les origines jusqu’à la fin du XIe siècle. E. Bouillon (Paris), 1890)

On trouve par exemple ce verbe à la deuxième personne du pluriel de l’impératif dans cette délicieuse consolation qu’offre une femme à son époux :

Mon mari point ne vous chaillez,
Si grand voleur l’on vous appelle,
Moi-même crois que sans aîle,
Ne pourriez être des zélés.

Et l’auteur rajoute : « En quoi je puis juger et connaître qu’il était marié en pigeon, pour ce que la femelle valait beaucoup mieux que le mâle. » (Satyre Ménippée, 1593)

Un siècle plus tard, Jean-Antoine du Cerceau, tout à la fois auteur dramatique, poète et jésuite, écrit dans son Épître à Madame la Présidente Brunet de ChaillyMarguerite de Normanville, Madame de Chailly.
Élevée à Saint-Cyr, elle fut un temps la secrétaire de Mme de Maintenon,
elle fut mariée en 1700 au président de Chailly,
maître des requêtes et président de la chambre des comptes.
Source : P.-E. Leroy et M. Loyau (éds.), L’Estime et la tendresse, A. Michel, 1998.
, sous le nom d’une Dame de ses amies chez qui était l’Auteur :

Vos lettres font toujours plaisir,
Chère Chailly, je vous le jure,
Les mots jetés à l’aventure
Y semblent placés à loisir,
Et l’on dirait que la nature
Aurait pris soin de les choisir.
       L’embarras est bien d’y répondre,
Mais pour le faire comme il faut,
Il me faudrait tout refondre ;
Et je crains, malgré le grand chaud,
De ne faire que m’y morfondre.
Peut-être fort peu vous en chaut ;
Mais, ma Chailly, qu’il vous en chaille,
Ou qu’il ne vous en chaille pas,
Je vais tâcher vaille que vaille
De sortir de cet embarras.
[…]

On laissera Olivier Basselin conclure cette chronique linguistique avec ce non moins délicieux texte linguistico-œnologique, en espérant que ces vers (à défaut d’un bon verre) vous chaillent :

Le vin rend éloquent
 
Certes, hoc vinum est bonus
De mauvais latin ne vous chaille.
Si bien congruConvenable. n’était ce jus,
Le tout ne vaudrait rien qui vaille.
Écolier j’appris que bon vin
Aide bien au mauvais latin.
 
Cette sentence pratiquant,
De latin je n’en appris guère
Y pensant être assez savant,
Puisque bon vin aimais à boire.
Lorsque mauvais vin on a bu,
Latin n’est bon, fût-il congru.
 
Fi du latin ! Parlons françois ;
Je m’y reconnais davantage.
Je veux boire une bonne fois,
Car voici un maître breuvage.
Certes, si j’en buvais souvent,
Je deviendrais fort éloquent.
 
Durant que ce vin j’avalais,
Qui me chatouillait sous la langue,
Me semblait-il que je faisais
En court quelque belle harangue.
J’avais bien du contentement.
Las ! il s’est passé vitement.

François Noël et L. Carpentier, Dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique et littéraire, contenant un choix d’archaïsmes, de néologismes, d’euphémismes, d’expressions figurées ou poétiques, de tours hardis, d’heureuses alliances de mots, de solutions grammaticales, etc. pour servir à l’histoire de la langue française. Paris, 1839.

30 juin 2013

La condition humaine

Classé dans : Littérature, Philosophie, Photographie, Société — Miklos @ 16:28


Street art.
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«Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consom­mateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre perpé­tuel­lement instable et perpé­tuel­lement rompu, qu’il rétablit perpé­tuel­lement d’un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s’applique à enchaîner ses mouvements comme s’ils étaient des méca­nismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes ; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n’y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d’investigation. L’enfant joue avec son corps pour l’explorer, pour en dresser l’inventaire ; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser. Cette obligation ne diffère pas de celle qui s’impose à tous les commerçants : leur condition est toute de cérémonie, le public réclame d’eux qu’ils la réalisent comme une cérémonie, il y a la danse de l’épicier, du tailleur, du commissaire-priseur, par quoi ils s’efforcent de persuader leur clientèle qu’ils ne sont rien d’autre qu’un épicier, qu’un commissaire-priseur, qu’un tailleur. Un épicier qui rêve est offensant pour l’acheteur, parce qu’il n’est plus tout à fait un épicier. La politesse exige qu’il se contienne dans sa fonction d’épicier, comme le soldat au garde-à-vous se fait chose-soldat avec un regard direct mais qui ne voit point, qui n’est plus fait pour voir, puisque c’est le règlement et non l’intérêt du moment qui détermine le point qu’il doit fixer (le regard “fixé à dix pas”). Voilà bien des précautions pour empri­sonner l’homme dans ce qu’il est. Comme si nous vivions dans la crainte perpétuelle qu’il n’y échappe, qu’il ne déborde et n’élude tout à coup sa condition. Mais c’est que, parallèlement, du dedans le garçon de café ne peut être immé­dia­tement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le verre est verre. »

Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant. 1943.

24 juin 2013

L’art pompier

Classé dans : Arts et beaux-arts, Photographie — Miklos @ 0:10


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23 juin 2013

Des diverses acceptions de Tête de Turc et de l’utilité particulière des dynamomètres

Classé dans : Langue, Littérature, Peinture, dessin, Sciences, techniques — Miklos @ 23:19


À gauche : tête-de-turc dans une foire. (
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À droite : caricature d’Albert Hahn, 1918. (
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Têtes de Turc

Le Trésor de la langue française donne comme sens premier de cette expression un objet de foire servant à mesurer sa force – Théophile Gautier s’y était essayé avec succès, comme on le verra – et qui, s’il existe toujours, a changé de forme (on ne tape plus sur les Turcs si ce n’est politiquement), tandis que le dictionnaire de Delvau en donne le sens figuré tout en mentionnant brièvement sa dérivation. Quant au dynamomètre, dont la tête de turc de foire en est une déclinaison, il a d’autres usages, comme on pourra le constater dans le fort délicieux conte (a)moral qui suit.

Tête de Turc, s.f. Homme connu par ses mœurs timides et par son courage de lièvre, sur lequel on s’exerce à l’épigramme, à l’ironie, à l’imper­ti­nence, — et même à l’injure, — assuré qu’on est qu’il ne protestera pas, ne réclamera pas, et ne vous cassera pas les reins d’un coup de canne ou la tête d’un coup de pistolet.

C’est une expression de l’argot des gens de lettres, qui l’ont empruntée aux saltimbanques.

Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte. Argots parisiens comparés. E. Dentu, éditeur. Paris, 1867.

Tête de Turc. Dynamomètre sur lequel on essaie sa force, dans les foires, en frappant sur une partie représentant une tête coiffée d’un turban ; p. anal., personne prise pour cible de critiques, de plaisanteries ou de railleries.

Trésor de la langue française informatisé, article « tête », 1994.

Un jour, dans je ne sais plus quel jardin public, il [Théophile Gautier] donna sur la « tête de Turc » un coup de poing qui marqua cinq cent vingt livres au dynamomètre. Bien souvent je l’ai entendu s’en vanter et dire : « C’est l’action de ma vie dont je suis le plus glorieux. »

Maxime Du Camp, Théophile Gautier, p. 20. Librairie Hachette, Paris, 1890.

Le Dynamomètre

I

– Et tu es convaincu que ta femme te trompe ? fit le substitut Vessaride à son ami Cuminet qui le venait consulter sur un fait douloureux.

– Certainement ! répondit Cuminet à son ami le substitut Vessaride.

– Quelles raisons as-tu de le penser ?

– Toutes. Hortense n’est plus la même avec moi. Aucune impatience de mes caresses. Une joie mal dissimulée quand je la quitte. Affectation de petits soins ridicules. Elle parle toujours de sa fidélité, ce qui est un autre fâcheux présage. Je gagne maintenant au jeu, moi qui y perdais toujours. Il me semble entendre rire quand j’ai le dos tourné.

– Tout cela ne suffit pas, mon pauvre Cuminet, à prouver que tu es cocu, comme tu sembles le souhaiter.

– Aussi ai-je trouvé un moyen infaillible d’être sûr de mon affaire.

– C’est une supériorité que tu auras là sur beaucoup de maris que le doute torture.

– Et c’est très simple. Un ingénieur italien a imaginé un dynamomètre qu’on installe fort aisément dans le sommier du lit conjugal. Toute pesée exercée sur le lit le met en action et un curseur, comme celui des thermomètres à maxima et à minima, marque le poids maximum que le sommier ait supporté pendant un certain temps. J’installe cet appareil dans la chambre de ma femme. Je feins une absence de quelques jours et surtout de quelques nuits. Je sais à merveille, au retour, si elle a couché seule.

– Tu connais exactement le poids de ta femme ?

– Cent soixante. Je l’ai menée ce matin traîtreusement au Louvre, sous prétexte de lui faire un cadeau, mais, en réalité, pour me fixer sur ce point.

Le substitut Vessaride eut son mauvais sourire.

– Il ne doit pas s’ennuyer, fit-il. Et quand pars-tu ?

– Ce soir même.

– Et quand reviens-tu ?

– Dans trois jours. Je constate les indications du dynamomètre sans rien dire.

– Tu viens me retrouver. Je te choisis un avoué et nous introduisons une bonne petite instance en divorce basée sur un fait d’une certitude mathématique, ce qui est rare vraiment.

– Adieu. Je vais envoyer Hortense faire une commission pour moi, et, pendant ce temps-là, je dresserai la perfide machine. Je crois que je rirai dans trois jours.

– C’est tout ce que ça vaut, conclut le substitut Vessaride.

Et, après l’avoir quitté sur une chaleureuse poignée de main, son ami Cuminet fit exactement tout ce qu’il avait dit.

II

Ce Cuminet était-il vraiment cocu ? Ne l’outragez pas d’un doute à cet égard. En revenant de le conduire au chemin de fer, Hortense s’était arrêtée au premier bureau de télégraphe. Elle y avait adressé une dépêche au joli vicomte Pigelevent de Moncey, lui donnant un avis immédiat de son veuvage. Le soir même elle viendrait dîner avec lui. Je n’ai point à vanter les charmes d’une personne dont les bascules du Louvre se sont chargées de faire l’éloge, et un éloge éloquent. Les cent soixante livres que pesait, en effet, madame Cuminet, étaient réparties fort aimablement sur sa personne, accumulées aux bons endroits et bien en main pour qui en voulait éprouver la solide réalité. Ce n’était pas de méchantes livres fournies un peu partout et jusque dans les attaches. Une belle harmonie, une pondération radieuse donnait de ce bel ensemble une impression de souplesse et presque de légèreté. Un peu de l’âme de madame Cuminet, qui rayonnait sur son corps. Ce tout confortable était habillé d’une peau éblouissante de blancheur avec des coulées d’ambre sous la nuque et ailleurs encore, coiffé d’une admirable chevelure blonde descendant jusqu’aux jarrets quand on lui rendait sa liberté, éclairé par deux yeux bleus et un sourire d’une avenance parfaite avec une délicieuse pointe de moquerie. Le substitut Vessaride avait raison. Le joli vicomte Pigelevent de Moncey ne devait pas s’ennuyer.

– Trois nuits tout entières ! murmuraient gaiement les deux amants en croquant des écrevisses. Et le dîner ne fut qu’un long baiser avec quelques entr’actes de bonne chère.

– Non ! non ! pas ici ! disait Hortense, puisque nous pourrons nous coucher tout à l’heure.

Et ils supputaient avec une joie féroce le nombre d’accrocs qu’ils pourraient faire à l’honneur du malheureux Cuminet.

Hortense voulait emmener tout simplement son amant au domicile conjugal. Car les femmes ont un tel amour du bien-être qu’on ne trouve que chez soi qu’elles en oublient la plus vulgaire prudence. Mais le joli vicomte n’avait aucun goût pour les retours imprévus des maris qui pardonnent à leurs femmes à la condition qu’elles lui laissent massacrer leurs complices. Il entendait que l’adultère eût lieu chez lui. Hortense, qu’amusait cet intérieur de garçon, finit par y consentir. Elle rentra défaire son lit seulement pour ne pas mettre sa bonne Octavie dans la confidence. Un instant après, elle avait rejoint Pigelevent en voiture, et tous les deux eussent volontiers donné leur adresse au bout du monde, comme ce fou charmant de des Grieux. Comme ils se l’étaient promis, ils taillèrent copieusement dans l’honneur de Cuminet. Au bout de trois nuits, il n’en restait pas de quoi faire une veste à un Ménélas lilliputien. Ils avaient agrémenté ces déchirures d’un tas de petits découpages raffinés. Ils en avaient effiloqué l’étoffe avec le doigt et avec les dents. On eût dit le manteau invisible et sous lequel on apparaissait tout nu du joli conte d’Andersen.

Ils étaient vraiment ravis de leur ouvrage quand ils durent s’avouer, le troisième matin, qu’ils ne pouvaient se retrouver le soir, ce qui les jeta dans une indicible mélancolie.

III

À peine délie des embrassements éperdus du retour, M. Cuminet envoya sa femme lui faire une nouvelle commission. Fiévreusement il se mit a genoux le long du lit pour interroger le dynamomètre. Il fit un oh ! formidable, en lisant, au bout de la course de l’indicateur : Trois cent soixante livres ! Eh bien ! le résultat dépassait ses espérances. Il était jaune de fureur quand sa femme rentra, et, malgré qu’il eût nourri le dessein d’agir sans vacarme, il ne put se contenir.

– Malheureuse ! s’écria-t-il, il a couché quelqu’un ici.

– Je vous jure que non, mon ami ! riposta Hortense avec une sincérité parfaite et sans réfléchir au sens dangereux de sa réponse.

– Je sais ce que je dis, femme coupable ! hurla Cuminet décidément hors de lui, et vous aurez tout à l’heure de mes nouvelles.

Et, comme un fou, il se précipita chez le substitut Vessaride : Trois cent soixante livres ! s’écria-t-il, en entrant, sur un ton de triomphe douloureux.

Le magistrat eut encore son mauvais sourire.

– Elle n’a pas dû s’ennuyer, fit-il. Allons chez l’avoué commencer la procédure.

Et ils partirent bras dessus bras dessous. Cuminet répétait avec rage : Trois cent soixante livres ! quinze de plus qu’avec moi !

Durant ce temps, madame Cuminet, affreusement inquiète et bouleversée, avec les paroles obscures de son mari lui sonnant dans les oreilles, eut enfin une idée soudaine, comme une révélation. Elle sonna sa bonne.

– Octavie, lui fit-elle à brûle-pourpoint, vous avez couché dans mon lit cette nuit.

Octavie devint toute rouge. Le fait est que s’étant aperçue que Madame découchait, elle avait reçu son galant dans le lit des Cuminet, infiniment plus spacieux que le sien.

– Ah ! parlez ! parlez ! Il s’agit de mon honneur, de mon salut.

Octavie, qui était au fond bonne fille, avoua. C’est-à-dire qu’elle avoua à moitié. Elle avait entendu gratter des souris dans sa mansarde. Elle avait eu peur et était venue se coucher dans les draps de Madame, qui était absente.

Le réquisitoire s’achevait, quand M. Cuminet rentra, son assignation lancée, le chapeau sur l’oreille et se frottant les mains.

– Avouez à Monsieur, Octavie ! fit Hortense avec autorité.

– C’est moi qui ai couché ici, fit celle-ci pareille à un bouton de pivoine qui va éclater.

Cuminet eut d’abord un sourire d’incrédulité.

– À d’autres ! fit-il.

Mais, avec un élan de sincérité, un accent de vérité qui se fût imposé aux plus sceptiques : – Sur le salut de mon âme, s’écria-t-elle, sur la tête de mes parents vénérés, je jure devant Dieu que c’est moi.

Cuminet se frappa le front, vaincu par cette irrésistible impression d’honnêteté.

– Imbécile que je suis, pensa-t-il. Cette fille dit certainement vrai. J’avais oublié que ma femme est horriblement peureuse. Elle aura fait coucher Octavie avec elle pour ne pas rester seule la nuit.

Et, prenant brusquement son chapeau, il retourna en courant chez le substitut Vessaride.

– Arrêtons l’instance ! fit-il, tout est explique !

– Comment ?

– C’est avec une femme que madame Cuminet était couchée.

Le substitut Vessaride eut un sourire encore plus mauvais pour dire

– Et tu aimes mieux ça ?

– Certainement, fit l’innocent Cuminet. Vite ! vite ! retournons chez l’avoué.

Celui-ci reçut fort mal la communication. Il n’entendait pas qu’on l’eût dérangé pour rien. Il avait griffonné déjà deux aunes de papier timbré.

– Tu sais, c’est bon pour une fois, fit sévèrement Vessaride. Mais je te préviens que nous ne nous dérangerons plus pour toi, imbécile.

Ah ! dame ! c’est que, quand une affaire leur échappe, les gens de procédure ne sont pas contents !

En rentrant, pour demander pardon à sa femme de ses injustes soupçons, M. Cuminet répétait machinalement, comme un refrain : Trois cent soixante livres ! Trois cent soixante livres !

Il s’arrêta tout à coup pour penser : Je n’aurais jamais cru qu’Octavie, qui est bien râblée, mais petite, pesât deux cents.

IV

Très interloqué, un peu excité même par cette découverte, il s’en fut, droit en rentrant chez lui, à la chambre où Octavie faisait ses paquets, ayant déclare qu’elle ne demeurerait pas une minute de plus dans la maison, après cette humiliation.

– Mais je ne vous chasse pas, ma fille, lui dit avec une bienveillance extrême son patron. Je vous remercie, au contraire, de la sollicitude que vous avez eue et de la franchise que vous avez témoignée.

En même temps il se rapprochait d’elle avec une envie furieuse de la tâter aux bonnes places, lesquelles devaient être mieux rembourrées que les fauteuils de la Porte-Saint-Martin.

– Ah ! ah ! sournoise ! faisait-il en lui souriant.

Ma foi, il risqua une main en plein pétard, comme pour jouer au ballon.

– À bas les pattes ! hurla une grosse voix, et, d’un placard où il s’était fourré, un superbe cuirassier en petite tenue sortit, roulant des yeux furibonds.

Octavie voulut le calmer.

– Je me fiche pas mal de ton bourgeois ! poursuivit le cuirassier Latrouille. Du moment que tu t’en vas, je n’ai plus besoin de me cacher. Oui, mon bonhomme, c’est moi qui ai couché avec Octavie, dans ton lit, pendant que ta femme et toi étiez en voyage et, si tu n’es pas content !…

Cuminet, qui n’était pas brave, recula. L’horrible vérité lui était, du coup, révélée. Madame Cuminet était allée le tromper à domicile ! voilà tout.

Reprenant son chapeau avec fureur, il se précipita chez le substitut Vessaride.

– Je le suis ! cria-t-il, je le suis ! en entrant comme la foudre. Retournons chez l’avoué.

Mais le substitut Vessaride, très froid :

– Monsieur Cuminet, si vous ne me fichez pas la paix, comme je vous y ai déjà invité, je vous préviens que je vous fais arrêter comme fou.

Et Cuminet, qui n’était pas brave, rentra en maudissant le dynamomètre qui l’avait mis dans ce… fâcheux état. Il ferait beau voir que la science se mît à la traverse de l’amour !

Armand Silvestre (1837-1901), Nouveaux contes incongrus. Librairie illustrée, Paris, 1892.


Arsène Rivey : Tête de turc (étude). (source)

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