Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 mai 2012

« Ces murs mêmes, Seigneur, peuvent avoir des yeux. » (Racine, Britannicus, II.6)

Classé dans : Littérature, Livre, Peinture, dessin, Photographie, Société — Miklos @ 17:18


« Comment la fausse vieille trahit sa maîtresse et comment elle fît un pertuis en la paroi de la chambre afin que le comte de Forest vît l’enseigne qu’avait la belle Euriant sur sa dextre mamelle. »
Le Maître de Wavrin, enlumineur, Lille (vers 1450-1460).
Bibliothèque nationale de France, exposition
Miniatures flamandes.

 


« Les murs ont des yeux ; que Dieu conserve la police !
les gens de police sont d’honnêtes gens. »
(Alfred de Musset, La quenouille de Barberine)

 


« Les murs ont des yeux, des oreilles et une bouche dans la grande ville de Paris. »
F. V. Raspail, Rev. compl. des sc., « Constitution, infirmités et maladies de Voltaire », 1856-1857.

 


Photo par Banksy(?)

20 mars 2012

Trophées du Salon du Livre 2012

Jean-Claude Beaune (éd.), La mesure. Instruments et philosophes. Actes du colloque qui s’est tenu au Centre d’analyse des formes et systèmes de la faculté de philosophie de l’université Jean-Moulin-Lyon III les 28 et 29 septembre 1993. Champ Vallon, 1994. [De la mesure en toute chose, ce qui est d’autant plus pertinent à l’ére du numérique.]

Pierre Benoît, Le Roi lépreux. Avec une préface d’Adrien Goetz. Le Livre de Poche n° 174, 2012. [Je me souviens de la délectation et des émois avec lesquels j’avais dévoré L’Atlantide, n° 151 dans le Livre de Poche, et que j’avais lu dans l’édition de 1963 que je possède encore.]

Patrick Boman et Christian Laucou, La typographie cent règles. Le Polygraphe, éditeur, 2005. [J’aurais préféré un bon, gros, traité bien structuré, mais à défaut, j’y trouve tout de même mon compte.]

Victor Dallet et Serge Guérin, Le Chocolat. Histoire anecdotes et recettes. Les Éditions du Coq à l’Âne, 2005. [Fait par un chocolatier, il ne parle pas beaucoup de la concurrence, et surtout pas de Bonnat, le chocolat français que je préfère.]

Régis Debray, Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations. CNRS Éditions, 2007. [Petit opuscule intéressant qui m’a fourni une citation pour mon introduction à la table ronde La Bibliothèque dans le nuage au Salon du Livre.]

Denis Diderot, Regrets sur ma vielle robe de chambre, ou, Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune, suivi de la Satire contre le luxe. Éditions de l’éclat, 2011. [Les éditions de l’éclat méritent bien leur nom : discrète, c’est une maison de grande qualité, qui diffuse des livres qui rayonnent. Et ce qui ne dépare pas : la non moins grande civilité de Michel Valensi, son directeur.]

Pierre Duplan, Le langage des images. Atelier Perrouseaux éditeur, 2010. [Analyse au scalpel de l’image, de ses composantes, de sa grammaire et de ses usages.]

Antoine Germa, Benjamin Lellouch et Évelyne Patlagean, Les Juifs dans l’histoire. Champ Vallon, 2011. [Plus de 2300 ans en 900 pages, ça fait combien à la page ?]

Jean-Noël Jeanneney, L’État blessé. Flammarion, 2012. [À la veille d’une échéance électorale, lecture critique et salutaire des cinq années qui se terminent. Dédicace : « Pour Michel Fingerhut, bon compagnon dans les bons combats, en chaleureuse amitié ! Jean-Noël Jeanneney. 18 mars 2012 »]

Serge Lehman, Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables. Denoël, 2008. [Un ailleurs juste à portée de la main.]

Franck Médioni (éd.), Le goût de l’humour juif. Mercure de France, 2012. [Vous connaissez l’histoire de ces trois mères qui discutent des qualités respectives de leur fils… ?]

Jean-Noël Mouret (éd.), Le goût des villes imaginaires. Mercure de France, 2011. [Les imaginations de Poe, Tzara, Borges, Perec ou Le Corbusier… !]

Étienne Pédron, Chansons socialistes. Les Éditions Raison et Passions, 2011. [Ah, si le parti socialiste chantait ainsi ! Il n’y a plus qu’un Mélanchon pour porter ce type de protestation, et il ne le fait même pas en chantant…]

Georges Perec, Les mots croisés. Précédé de considérations de l’auteur sur l’art et la manière de croiser les mots. P.O.L., 2009. [Après ceux de Tristan Bernard, voici ceux de Georges Perec.]

Francis Poulenc, Journal de mes mélodies. Grasset, 1964. [Et dire que l’auteur de ces mélodies si délicates aimait les camionneurs !]

Jorge Semprún, Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourdhui. Climats, 2010. [L’essai qui donne son nom à l’ouvrage est disponible en ligne avec l’aimable autorisation de l’éditeur]

Victor Serge, L’extermination des Juifs de Varsovie et autres textes sur l’antisémitisme. Joseph K., 2011. [D’origine russe, apatride dans sa Belgique natale et en France, traité quasiment comme un juif par la préfecture pétainiste sans pour autant « avoir l’honneur » de l’être, comme il l’a dit lui-même, ses écrits tentaient d’alerter ses contemporains sur le sort tragique qui les frappait.]

Dominique Wolton, Informer n’est pas communiquer. CNRS Éditions, 2007. [La dimension anthropologique de la communication

18 mars 2012

Notes pour La bibliothèque dans le nuage.
Table ronde au Salon du Livre

Argument

Lors d’un discours prononcé en 2007 à SévilleRégis Debray : Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations. CNRS Éditions, 2007. dans le cadre du deuxième Atelier culturel, Régis Debray s’était ainsi exprimé :

1/ Une technique ancienne ou nouvelle est universalisable, non une culture. La norme standard unifie selon le plus petit commun dénominateur. […]

2/ La technique est le lieu du progrès, avec des cliquets d’irréversibilité (de non retour en arrière), mais qui n’ont pas cours dans le temps culturel. (…) L’histoire culturelle n’est pas fléchée vers l’avant.

En d’autres termes, nous habitons une culture, non une technique. Nous habitons une langue, mais nous nous servons d’un Mac. Internet structure le monde comme un réseau, c’est un fait. Mais structurer le réseau comme un monde, c’est une tout autre affaire. Un monde, je veux dire une mémoire partagée, un territoire, une langue commune.

On est alors en droit de se demander si le titre de cette table ronde n’est pas paradoxal : la bibliothèque n’est-elle pas le lieu où se conserve depuis des siècles et se transmet au quotidien la culture et le savoir, tandis que ce fameux (ou fumeux ?) « nuage » celui ou se transmettent des messages et des informations instantanés et où se conservent avec bien peu d’assurances réelles sur leur pérennité un succédané des artefacts culturels ?

Et, culturellement parlant, est-ce que ces succédanés peuvent se substituer à l’original ? Cela semblerait être le cas pour le livre – si l’on fait abstraction de sa matérialité, pourtant si importante – mais est-ce que la visite d’un musée virtuel se substitue à celle du musée réel, la visualisation à l’écran de l’Hercule Farnèse ou du Songe de sainte Ursule de Carpaccio à sa contemplation in situ ? Qu’augure donc la formule selon laquelle « ce qui n’existe pas dans l’Internet n’existe pas » ?

Ce qui pose immédiatement une autre question, celle du lieu. Ce mot dénote une « portion déterminée de l’espace » (selon le TLFi) physique, et en l’espèce celle où des gens viennent pour y passer un temps plus ou moins long à effectuer, en silence ou dans le dialogue, une certaine activité, individuellement ou en groupe ; pour reprendre la formulation d’un des panneaux de l’exposition Architecture des bibliothèques ailleurs dans le Salon : « La bibliothèque est conçue de façon à ce que chacun puisse trouver sa place au sein d’un équipement qui tend à la fois à favoriser l’intimité, le recueillement, le partage des savoirs et l’expérience de la culture », ce qui rejoint, en partie du moins, l’idée de la bibliothèque comme « troisième lieu ». L’Internet en tant que technique n’est pas, en ce sens, un lieu, mais certains des termes utilisés pour en décrire des fonctionnalités et donc des usages visent à le suggérer métaphoriquement : site, nuage… Que signifie alors l’oxymore « lieu dématérialisé », et donc « culture numérique » ? Et si, toujours selon Régis Debray, la culture, « forge de l’identité », émerge de, et nécessite, une mémoire partagée, un territoire, une langue commune, « culture numérique » serait-il un autre oxymore ?

Une troisième question est celle de ce que dénote le terme bibliothèque. Un lieu physique où l’on trouve des objets matériels, des livres – mais aussi et de façon croissante d’autres objets pour certains autrefois disponibles dans d’autres types de lieux (musées, archives, phonothèques…) – ou un espace totalement virtualisé, celui qu’on appelait encore récemment bibliothèque numérique et qui, à l’instar d’Europeana, tend à se débarrasser du mot bibliothèque ? Un lieu de « lecture publique » dans l’acception plus générale du terme, ou celui où l’on doit effectuer une transaction commerciale pour accéder aux objets qui s’y trouvent, ce qu’on appelle encore librairie (en passant, on notera que ce mot désignait autrefois une bibliothèque) ?

En d’autres termes, c’est d’abord la problématique des recouvrements croissants des rôles traditionnellement distincts de ces organismes – archives, bibliothèques, musées, librairies, maisons d’édition – qui se pose : la bibliothèque numérique (souvent émanation d’une ou de plusieurs bibliothèques physiques, à l’instar de Gallica ou de Hathi Trust) propose l’achat de livres imprimés à la demande ou l’accès payant à des ouvrages sous droit voire à sa production muséographique et éditoriale propre, tandis que les éditeurs mettent en ligne des bibliothèques numériques et certaines grandes librairies sont utilisées comme des bibliothèques par un public qui ne peut ou ne veut en acheter les livres ; la bibliothèque physique conserve, matériellement depuis longtemps et numériquement maintenant, des fonds d’archives, voire même l’archive (numérique) du numérique (le Web) – et l’on rappellera la fusion au Canada, en 2004, des archives nationales et de la bibliothèque nationale.

Ensuite, c’est celle de la propriété de ces objets numériques – et donc du contrôle à leur accès – qui est en jeu : est-ce que la personne ou l’organisme qui a numérisé un ouvrage tombé dans le domaine public ou photographié un tableau ancien ou une statue classique a le droit d’en limiter ou d’en commercialiser la lecture ou la vision (ce qu’on appelle le droit de représentation, en terme de propriété intellectuelle) ? On pense bien évidemment à ces accords, secrets ou non, signés entre des bibliothèques publiques et des opérateurs de l’internet concernant la numérisation et la mise en ligne restrictive de leur patrimoine.

Ce qui nous amène finalement aux acteurs de cette comédie humaine (on notera en passant que le mot acteur dénotait au XIIIe siècle l’auteur d’un livre). Celui qu’on a en général tendance à oublier est justement cet « opérateur de l’internet », d’abord les telcos puis les grands moteurs de recherche : là aussi le recouvrement croissant des rôles est significatif, dans cette course au contrôle de l’utilisation des « tuyaux », puis des contenus et maintenant des services, et donc des usagers, producteurs et consommateurs de ces contenus, dans une vision purement économique, par une combinaison d’innovation et d’obsolescence destinée à capter l’utilisateur et à le fidéliser (ou le lier dans une technique particulière et totalisante).

Qui sont ces acteurs ? En l’espèce et schématiquement, l’auteur et le lecteur, le compositeur et l’auditeur, le metteur en scène et le spectateur, aux deux bouts, et les médiateurs – l’éditeur, le libraire, le bibliothécaire, le conservateur, l’acteur, l’interprète ou le chef d’orchestre, le journaliste et le critique littéraire et artistique – entre les deux. Cette chaîne est bouleversée de façon significative par le numérique et les réseaux ; l’autopublication, qu’elle soit de textes, d’images fixes ou animées, ou de musique écrite ou enregistrée – court-circuite le processus éditorial, et l’écriture directement numérique permet à l’auteur ou au compositeur de modifier en permanence son œuvre, à tout lecteur ou auditeur de s’approprier des bribes de contenus et, à l’instar des collages du début du siècle passé ou des disc jockeys plus récents, de produire une nouvelle œuvre plus ou moins originale ; les bibliothèques numériques des éditeurs font l’impasse sur les bibliothèques et les librairies ; les blogs et les réseaux sociaux instaurent des espaces (virtuels) de discussion et de recommandation qui produisent par exemple bien plus de critiques, pour certaines excellentes et très suivies, qu’un magazine spécialisé. Toutes ces mutations suscitent l’émergence de nouveaux modes d’écriture – et donc de lecture – voire de nouvelles langues, et donc de ce qui est indéniablement de la culture.

Ces « circuits d’évitements » posent spécifiquement la question de l’« amateur et du savant », et plus généralement celle de l’accès direct de personne à contenu ou de personne à personne, sans médiateurs, que suscitent, voire qu’imposent, ces technologies. Comme l’écrivait Michel Guérin dans un très bel article« Après la modernité. Hommage à Giorgio Agamben et Gianni Vattimo », La Bibliothèque de Midi n° 3. Actes Sud, 2000. consacré à Giorgio Agamben et Gianni Vattimo :

La post­mo­dernité montre deux visages : la menace et la bonace. Par un aspect, elle défait, délocalise, déracine, sape les liens tradi­tionnels ; par un autre, elle comble le désir, au-delà même de ce qu’il aurait pu souhaiter. Ce qu’elle n’autorise plus, c’est l’intermédiaire, qui est à la fois l’essence de l’Eros platonicien et celle de l’autorité protectrice, tutélaire, de la loi qui, jusqu’ici, défendait dans la double acception du mot.

Du culturel on en arrive donc au politique et au sens de la liberté : on imagine mal le fonctionnement une société humaine dans la cité sans intermédiaires et sans lois autres que celles imposées par les moyens techniques régissant les échanges virtuels. L’Internet espace de liberté et moteur de la libération des opprimés ? On a vu ce que ces révolutions peuvent donner in fine et in real life (mais ce n’est pas forcément spécifique au numérique : il est rare que les révolutions sombrent dans la paix civile…).

Pour tenter d’effleurer ce questionnement sans prétendre à une « redéfinition de la cultureSous-titre de Dans le Château de Barbe Bleue de George Steiner. », je propose d’aborder cette table ronde sous quatre angles et quelques questions :

- les lieux : qu’est-ce qu’un lieu numérique, et comment peut-il s’articuler avec l’espace physique de la bibliothèque ? qu’est-ce que le lecteur y trouvera pour ne pas déserter l’un au profit unique de l’autre ?

- les documents : que devient la politique d’acquisition de la bibliothèque, autant pour ses fonds physiques que numériques, avec une disponibilité et une ubiquité croissantes des livres numériques ? quid de la notion de classement par spécialistes et de la subjectivité face aux technologies de taggage social, d’indexation sémantique automatique et de techniques statistiques ? à qui ces documents appartiennent-ils ?

- les lecteurs : que deviennent la lecture publique et l’accès gratuit au livre dans le nuage ? quel rôle pour la bibliothèque et ses médiateurs dans les réseaux sociaux de lecteur-lecteur ? comment se construit une pensée commune, une culture ?

- les institutions : comment éviter que leurs rôles se réduisent à celui d’un prestataire technologique chargé de numériser, de conserver et de mettre en ligne, librement ou commercialement ? y a-t-il des rapprochements (de moyens, de méthodes, de structures) à effectuer ?

La tête dans les nuages donc. Mais aussi les pieds sur terre ?

Participants

Alban Cerisier, chartiste et archiviste-paléographe, est secrétaire général des Éditions Gallimard, où il est chargé entre autres du développement numérique du groupe. Gallimard s’est engagé dans la numérisation rétrospective de son fonds patrimonial, et sur la consultation en ligne payante d’une partie de ce patrimoine et des nouveautés. Il est président de la commission numérique du SNE (syndicat national de l’édition). Il est récemment intervenu dans les travaux de la commission du sénat Liberté de l’Internet et rémunération des créateurs.

Milad Doueihi est professeur, historien des religions et titulaire de la Chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université Laval de Québec. Il est l’auteur d’ouvrages en français et en anglais consacrés à ce thème (La grande conversion numérique en 2009, Digital Cultures et Pour un humanisme numérique en 2011).

Bruno Racine est président de la bibliothèque nationale de France, engagée depuis plus de quinze ans dans le développement de sa bibliothèque numérique Gallica, et, plus récemment, de services numériques tels que des ouvrages mixtes (papier avec FlashCodes), le site Data.bnf.fr (sur les auteurs et leurs œuvres), des applications pour smart phones (tels les miniatures flamandes), et bientôt sur iTunes U. Bruno Racine préside aussi la CENL (conférence des bibliothèques nationales européennes) et la fondation Europeana.

Michel Fingerhut, animateur de la table ronde, est consultant dans les domaines de la conservation et la valorisation numériques de patrimoine culturel. Il a conçu et dirige le développement du Portail de la musique contemporaine, aggrégateur de plus d’une trentaine de partenaires et fournisseur de contenus à Europeana, projet auquel il participe également dans le cadre de la conception du modèle de métadonnées sous-jacent. Il a dirigé la médiathèque de l’Ircam, qu’il avait créée en 1996, jusqu’en 2011.

25 septembre 2011

Les clics et les claques de Gallica

Classé dans : Littérature, Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 22:47

Battre ce qu’on aime est l’effet le plus naturel de tout sentiment d’affection. — « Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse », in Mémoires de l’académie des sciences, inscriptions, belles-lettres, beaux arts, &c., nouvellement établie à Troyes en Champagne, vol. II, 1756.

« Qui aime bien chastie bien. » Dans notre vieux langage, chastier ne voulait pas dire punir, corriger, mais élever, instruire, endoctriner, comme le prouve le poème intitulé Le Castoiement d’un Père à son Fils, composé au xiiie siècle, et qui n’est qu’une suite de préceptes accompagnés d’exemples à l’appui. — Antoine Le Roux de Lincy, Le livre des proverbes français, 1842.

Ce n’est pas par américanophilie qu’on se rend bien plus souvent dans la bibliothèque numérique de Google que sur Gallica, celle de notre bibliothèque nationale, mais bien par souci d’efficacité : on y trouve en général plus rapidement plus d’ouvrages (en français, comparons ce qui est comparable) qui correspondent à nos recherches.

Le projet Google Books a commencé, comme on le sait, en dépit – certains ont dit en défi – des droits de propriété intellectuelle européens (pour simplifier). Ce n’est que bien récemment – sans doute, suite à des procès (qui pour certains se sont finalement réglés hors tribunal) intentés par des ayants droit et, surtout, pour permettre à l’entreprise de se refaire une virginité aux yeux de la Commission européenne et d’entrer dans des projets tels qu’Europeana – qu’un nombre croissant d’ouvrages, pour certains précédemment accessibles, se voit exclu de la présentation en texte intégral. S’il ne s’agissait que d’ouvrages d’évidence sous droits (ou orphelins), ce serait tout à fait acceptable. Mais on remarque la disparition de l’accès complet à des livres dont les droits sont d’évidence échus. Ce n’est pas nouveau – et le phénomène, incompréhensible (Google n’a pas voulu répondre à la question qu’on lui a posée à ce sujet), concernait par exemple toutes les éditions du 17e siècle des œuvres de François Poullain de la Barre. Mais il se développe systématiquement : Victor Hugo – dont nous cherchions des mentions de la Tour Saint-Jacques dans ses écrits – est mort il y a 126 ans : eh bien, une recherche dans Google Books sur les textes publiés au 19e s. ayant « Victor Hugo » comme auteur fournit « environ 17 100 000 résultats » dont uniquement « environ 833 000 » en texte intégral (ces nombres peuvent changer) : 4,87%. On ne peut y trouver aucune version accessible d’Actes et paroles, texte pourtant publié en 1876.

C’est dans ces cas qu’on se tourne vers Gallica. C’est là qu’on y a trouvé les éditions du remarquable De l’égalité des deux sexes de Poullain de la Barre (qu’on a retranscrit et annoté), et c’est là qu’on y trouve les Actes et paroles de notre poète national, tous en accès libre. Et pour cause : la bibliothèque nationale de France connaît et respecte le droit d’auteur. Mais… il y a plusieurs mais.

En premier lieu, lorsqu’on a voulu faire une recherche avancée dans Gallica, et que l’on a cliqué sur le lien idoine, on s’est vu rétorquer « Erreur interne au serveur, le document n’est pas accessible ». On recommence : idem. On se dit que ça marchera demain, on ressaie 24 heures plus tard : idem. Curieux, ce serveur planté si longtemps. On essaie avec un autre navigateur, ô miracle, ça marche. Ce n’est donc pas l’affaire du serveur, mais du code de la page web de la BnF qui ne fonctionne pas identiquement, selon que l’on utilise un navigateur ou un autre (tous deux très répandus).

Ensuite, en parcourant les œuvres de Victor Hugo présentes dans Gallica, on tombe sur des Carnets intimes qu’on ne connaissait pas. Écrits en 1870-1871, ils ont été publiés et présentés par Henri Guillemin chez Gallimard en 1953. C’est pourquoi Gallica n’en fournit pas le contenu, et indique « Feuilletage d’extraits gratuits via Gallimard ». On s’empresse de cliquer sur le lien Feuilleter l’ouvrage, qui renvoie vers une notice du site de Gallimard. Comment faire pour feuilleter ? On remarque finalement une imperceptible icône grisée, sous forme d’un livre ouvre, à droite du titre. On clique. Une fenêtre supplémentaire s’ouvre, où l’on voit la couverture de l’ouvrage avec une flèche qui permettra uniquement de le feuilleter : impossible d’y effectuer une recherche dans le contenu, impossible de connaître le nombre de pages. La qualité de la numérisation et du zoom laisse à désirer, on ne se décourage pas et on feuillette, on feuillette… Résultat des courses ? Les seules pages accessibles à la lecture sont celles de la récente introduction, mais rien de ce qu’a écrit Hugo il y a 140 ans n’y est disponible. « Extraits gratuits », indeed. Tous ces clics pour rien, quelle claque ! Google, à l’aide !

20 juillet 2011

Le faux ami du bibliophile

Classé dans : Langue, Littérature, Livre, Progrès, Économie — Miklos @ 8:34

Non, il ne s’agit pas du livre numérique, mais de l’un de ceux qu’ont débusqués Koessler et Derocquigny :

Ils sont à la mode, ils sont justement à la mode. La défiance à l’égard du mot étranger qui a le faux air de vouloir dire la même chose que le mot de la langue maternelle auquel il ressemble, ou dont il n’est qu’une transformation, ou même qu’il se contente de reproduire littéralement, a toujours été une des attitudes particulières de l’expert véritable en ces matières ; tomber dans les « traquenards » innombrables qui s’ouvrent sous les pas de ceux qui se promènent sur les terrains linguistiques de l’Europe occidentale, en particulier, a toujours été la marque nette de l’insuffisance, chez quiconque se mêle de ces choses ; les éviter avec sûreté fut toujours un des signes de la maîtrise, un des signes sans lesquels il n’est point de maîtrise. Or dans le cas — car ce n’est qu’un cas — du français et de l’anglais, ce danger si redoutable par son omniprésence vient d’être dénoncé, et donc, pourrait-on croire, conjuré avec un éclat et une précision durables, par l’œuvre capitale de MM. Koessler et Derocquigny1.

Revue anglo-américaine vol. 6:6, 1929.

Bibliophile affligé de bilinguisme, il nous arrive de trébucher sous l’emprise de la fatigue en confondant library et librairie, ce qui est (avouons-le) particulièrement frustrant, surtout lorsque ce lapsus concerne l’objet de notre désir. « L’une des fonctions, l’un des attributs de l’homme, a été de nommer. Une de ses misères, ou l’un des caractères de sa misère, est de mal nommer. »2

On comprendra alors notre ravissement à la lecture du passage suivant :

Nos Anciens disaient toujours Librairie et jamais Bibliothèque. Villon en son Grand Testament :

Je lui donne ma Librairie,
Et le Roman du Pet au Diable, &c.

Budé en son Testament : Guillaume Budé, conseiller du roi, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, & maître de sa librairie. Rabelais, livre 2, chap. 7, Comment Pantagruel vint à Paris, & des beaux livres de sa librairie de S. Victor. Sous le règne de Charles IX, on commença à dire bibliothèque, comme il paraît par le livre de la Croix du Maine, imprimé en 1584, & intitulé Bibliothèque. Et c’est comme on parle aujourd’hui. Librairie pour bibliothèque n’est plus en usage que parmi quelques religieux. Mais on dit toujours librairie pour le trafic des livres. La librairie va bien ; la librairie est bonne cette année.

Gilles Ménage, Observations de Monsieur Ménage sur la langue française. Paris, 1572.

La dernière observation de Monsieur Ménage est malheureusement fausse : la librairie va mal, la librairie est mauvaise cette année. Et pourquoi ? À cause de cet autre mauvais ami du bibliophile que nous écartions plus haut.


1 Maxime Koessler et Jules Derocquigny : Les faux amis, ou, Les trahisons du vocabulaire anglais (conseils aux traducteurs), 1928.

2 A. Vinet, Littérature de l’adolescence. Bâle, 1836.

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